‹ Histoire de Saint LégerChapitre 99 sur 179 · SAINT LÉGER EN SON ADMINISTRATION DE L'ÉGLISE D'AUTUN · texte numérisé non relu

SAINT LÉGER EN SON ADMINISTRATION DE L'ÉGLISE D'AUTUN

Pacification d'Autun, — Saint Léger répare et embellit les églises; — bátit la confession de Saint-Symphorien; — la matricule de Saint-Nazaire; — réforme le clergé ; — complète les institutions monastiques et les régularise. — Opposition qu'il rencontre à Ssint-Symphorien. — Le reclus Marcolin. — Zèle de saint Léger pour la liturgie. — Origine éduenne du Missale Gethicum.

Léodégar a comme tracé et promulgué, sous la solennelle sanction d’un concile, son plan d’administration. Pasteur des peuples et défenseur de la cité, évêque et magistrat, il embrassait dans sa sollicitude les choses du ciel et celles de la terre : d’une part, le soin des églises, la splendeur du culte, la science et la sainteté du clergé , la discipline et la ferveur des monastères; d'autre part, et par les titres les plus légitimes, la défense des faibles, l'alimentation des pauvres , l'ordre et la beauté de la cité, la réparation des édifices publics et des murs de la ville, la haute surveillance sociale , rien n'échappe à cette vaste administration, Nous ne pouvons la suivre qu'en mettant séparément en lumiére ses deux faces. Nous retrouverons Léodégar tel qu'il vient d'apparaitre au concile d'Augustodunum, et , en confirmation de nos conjectures sur les causes et la portée de ces canons, nous le verrons constamment exécuter la pensée qui les inspira.

Son premier soin fut de ramener la concorde autour de lui. Dés son arrivée , l'ascendant de l'autorité épiscopale et royale déposée entre ses mains contint par la crainte tous les ennemis de son église et de sa cité. Les factions intestines se dissipérent ; on en vint bientót à la honte d'aussi longs scandales, et on ne voulut plus méme entendre parler de ces luttes affreuses ou l'on se,combattait par des homicides et des vengeances implacables. Ainsi s'effacérent tous ces souvenirs afiligeants , soit par la terreur d'un juste châtiment, soit par le charme insinuant et les paroles de paix du nouveau pontife '.

Pour consommer cette œuvre de conciliation , il employa le plus persuasif de tous les langages, les œuvres de charité et le dévouement épiscopal.

Aprés les saints évéques qui l'avaient précédé , il lui restait encore à Autun une œuvre difficile. Cette ville était toujours à peu prés, comme au teinps de Tacite, riche de trésors et de voluptés *. Brunehaut avait relevé sa splendeur presque impériale , et ses trésors, accumulés de préférence sur la cité qu'elle aima le plus, excitèrent les convoitises jusqu'au passage des Sarrasins , qui les dissipèrent*. Il fallait rassembler en un méme bercail une population mêlée, diverse de mœurs, de langue, de sang et de noms ; il fallait maintenir sous le joug suave et fidèle de l'Évangile , eL ces

* Quid malta? ita in adventu cjus territi sunt omues ecclesie vel urbis illius adversarii , necnon et hi qui inter se odiis et homicidiis incessanter certabant, ut memoriam transacti scandali non vellent audire, quia quos prædicatio ad coneordiam non adduxerat justitiæ horror cogebat. Pila 4nonym.,

cap. 1, 4.

* Pecunia dites et voluptatibus opulentos, Tacit., 4nnal., lib. ur, 46.

Urbs fuit antiquz gentis de more vocata

Ædua, dives opum , necnon insignis et armis... Vita Leodeg. rithmica ; vid, Analecta,

3 Moissac. Chronic., anno Dooxxv. Sarracenis Augustodunum civitatem destruxerunt iv. feria, xi kalendas septembris , thesaurumque civitatis illius capientes , cum prædà magua &paniam redeunt.

races gallo-romaines que Rome avait systématiquement énervées pour mieux les asservir, et ces hommes nouveaux, durs de tête et indomptables de cœur ; à tous il fallait une prédication en actes, un évangile vivant et palpable, un enseignement populaire déroulant ses muettes et saisissantes leçons dans les fêtes, dans les chants, dans les rites, dans les institutions, dans la hiérarchie ,dans toute la variété des formes catholiques. Léodégar porta donc toute son attention sur quatre choses capitales : les églises, les clercs, les monastères, la liturgie.

Les deux églises principales d’Augustodunum , depuis que la population chrétienne n'était plus concentrée au cimetière dela Via strata , furent successivement celles de Saint- Symphorien et de Saint-Nazaire.

Dans la première, Léodégar fit construire un tombeau pour le glorieux martyr ‘, et il y eut alors une translation des restes vénérés du jeune saint qui fut déposé , comme dans un polyandre de famille, entre les corps du sénateur Faustulus et de sa mére Augusta, également honorés d'un culte religieux. Cette translation attira sürement un grand concours de peuple; aussi le souvenir en resta gravé dans les traditions locales : un martyrologe de Besançon la fixe au 7 des ides de janvier *.

À l'époque où l'administration impériale cessa à Autun, la basilique du prétoire fut cédée aux évêques : inaugurée au culte nouveau dans le cinquième siècle , dédiée à saint

! Quantumque in amore martyrum ejus mens fuit devota, silentibus indicat sancti Symphoriani martyris sepultura seu translatio sancti corporis gloriosa. Vita Anonym., ibid. — Courtépée décrit ce tombeau; il y a vu un ciborium, des colonnes, tout un appareil qui remontait, au moins en partie , à saint Léger. La derniére révolution a dispersé ces débris, comme tant d'autres qui avaient échappé à toutes les dévastations , depuis les Sarrasins.

? Les Bollandistes possédaient un exemplaire manuscrit de l'anonyme éduen, transmis par le savant P. Fr. Chifflet, qui avait écrit en marge à ce passage: S. Symphoriani translatio notatur vn januarii, seu vit idus in antiquis martyrologiis ecclesie et dicecesis Bisontine. Boll., n oct,, annot. ad cap. 1.

Nazaire dès le sixième, embellie par saint Syagre vers 590, elle fut encore agrandie et richement décorée par saint Léger. Elle offrait tout l'aspect d'un monument romain de la belle époque. Dans les villes remplies, comme Autun ; des riches dépouilles de l'art antique, il s'était conservé des traditions savantes et un goût prononcé pour les belles formes de l'antiquité. On venait consulter les monuments religieux d'Autun; les disciples de saint Syagre, comme saint Désidérius ‘, les savants moines d'Autun, comme saint Germain *, reproduisaient à Auxerre et à Paris les belles mosaiques à fond d'or et les grandes lignes architectoniques des basiliques éduennes. Ce fut surtout cet aspect monumental d'Autun qui captiva le génie de Brunehaut. Léodégar continua, par une sorte d'émulation, cet héritage de grandes et nobles pensées. Dès le temps de saint Syagre, une immense mosaique d'or décorait l'abside tournée à l'orient *; des ornements de méme genre et de méme splendeur furent répandus dans la basilique et mis en harmonie avec la riche mosaique 4; les plafonds déployérent leurs lambris dorés, le pavé méme répondit à la magnificence de l'édifice ; des voiles d'or furent appendus aux colonnes et au pavillon du ciborium*. A droite et à gauche de l’altarium, et à l'extrémité des deux galeries latérales de la basilique, Léodégar éleva comme deux absides aussi belles que la première : d'un côté , c'était la diaconie , le ministerium où l'on déposait les vases et les ornements sacrés, les évangéliaires

! Vita S. Desiderii Antissiodor. Labb., Bibl. mss., p. 423.

* Vita S. Germ., sec. 1 Bened.

3 Desiderius Antissiodorensis basilicam S. Stephani miro decore ampliavit , ingenti testudine a parte orientis applicita, auroque ac musivo spleudidissime decorata, instar ejus quam Syagrius episcopus fecisse cognoscitur. Labb., loc. cit.

4 Specierum pulchritudo qus aureo fulgore rutilant in ecclesise ministerio, necnon et baptisterii ornamenta miris operibus fabricata, Anonym. Æduens., n? 3.

* Praeterea innuunt ejus. industriam eeclesiz pavimenta , velaque aurea. Id.

et les vacianentaires ; de l'autre, c'était ce pompeux baptüistére dont l'éclat au jour du baptème environaait Léodégar d'une telle majesté, qu'il y semblait un ange du Trés-Haut plutót qu'un ponüfc '. Pour complément de cette restauration générale et comme pendant du baptstère et de la jaconie , placés prés du presbytérium , Léodégar éleva aux portes une matricule dont nous parlerons bientôt, et un atrium où les pénitents, les réfugiés, les catéchuménes trouvaient un asile *.

Léodégar aimait trop la beauté de la maison de Dieu pour s'en tenir à ces décorations extérieures, et ne point accorder encore plus d'attention à la régularité de son clergé, à l'exacto et sévère discipline de ses monastéres. Il trouva sans doute encore florissant le clergé qu'avait formé saint Syagre, et qui avait jeté au commencement de ce siècle un si vif éclat. Alors les hommes les plus éminents, les Sidoine, les Fortunat ?, étaient heureux d'étre en relation fraternelle avec ces évéques d'Autun, qui, depuis saint Rhétice et saint Euphrone, exerçaient comme une sorte de paternité

"héréditaire ; l'insigne honneur du pallium , réservé d'ordinaire aux métropolitains et accordé à Syagrius, consacra ce privilége de leur sagesse et de leur vertu. On soumettait à leur jugement les questions de doctrine et de discipline ; on invoquait leur intervention dans les troubles des églises ; on recueillait avidement leurs traditions liturgiques *; on leur demandait des pasteurs pour les plus grands siéges, et en moins d'un siècle, neufévéquessortirentd'Autun : Apruncule et Grégoire de Langres, Aunaire et Désidérius d'Auxerre,

: Anonym. Æduens., cap. 1, n° 16.

* Matricula qui ab eodem instituta residet ad ecclesiæ janaam.,, Id., n° 4, — Et atrii constructio nova. Id., n? 5, — Cf. Cang., Gloss. lat., ad verba : Matricula , Atrium,

3 Sidon, Apollin., Epist. ad Euphronium, — Venantii Fortunati. Carmina, lib. v, carm, 6.

4 Epist, Euphronii ad Thalass.

Germain de Paris, Marius d'Avranches, auteur d'une chropique précieuse, Virgile, abbé de Saint-Symphorien, archevêque d'Arles et vicaire en Gaule de Grégoire-le- Grand , Désidérius de Vienne, Eustache de Bourges. Ce qui donnait surtout à ce clergé sa fécondité en saints et en grands évéques , c'est qu'il conservait sévèrement , comme son plus riche trésor, la virginité de ses clercs, imposée de bonne heure à tous les ordres sacrés '. L'époque la plus brillante fut l’épiscopat de saint Syagre , qui occupa un rang si considérable dans l'estime de Brunehaut ; saint Grégoire déclare qu'il appartenait à cette reine d'une manière particulière : il en était apparemment le ministre ou le confident', peutêtre son archi-chapelain et le précepteur de ses fils ?. S'il n’eut pas des rois parmi ses disciples, il eut des saints, et entre autres saint Grégoire de Tours , qui en parle avec vénération *,

Cependant ce clergé , naguère si florissant, venait de traverser deux années d'anarchie. La vanité gallo-romaine, se mélant à la fougue germanique, avait dû mettre en un grand oubli les beaux exemples du passé et les saines traditions des Euphrone et des Syagrius. Léodégar s'attacha à rendre le clergé à la gravité de ses fonctions et à faire rentrer chaque communauté cléricale ou monastique dans les strictes limites de ses devoirs spéciaux.

Il trouvait sous sa main un ensemble d'institutions qui, réalisant dans sa plénitude l'action de l'Église, atteignaient tous les besoins et donnaient à toutes les âmes des moyens de faire le bien, chacune selon sa mesure de gráce : des vierges avaient un asile spacieux et inviolable dans le monastère de Sainte-Marie, fondé par Brunehaut; des cénobites vaquaient au travail et à la contemplation dans les pieuses et

! Epist. Euphronii ad Thalass. |

* Thomassin, Discipline de l'Eglise, p. n, ch. 54, n° 5. — Histoire universelle des Anglais.

9 Greg. Turon., Hist, Francor., x, 18.

savantes retraites de Saint-Symphorien et de Saint-Martin ; les malades, les pèlerins, les étrangers, étaient reçus dans les vastes salles du xenodochium de Saint-Andoche et dans les quatre diaconies placées aux portes de la ville *; des communautésde clercs se distribuaient les catéchéses de la ville et de la campagne ; le soin des cérémonies du culte, les diverses fonctions pastorales : au-dessus de ces clercs, de ces moines, de ces saintes vierges, au faite de l'église et de la cité ,Léodégar donne à tout la vie et le mouvement. Tel est le tableau que présente l'église d'Autun sous son administration.

Un monument surtout montre toute la hauteur et la fécondité de cette administration et l'impulsion active et pratique donnée par Léodégar à son clergé : c'est la matricule ou marguillerie établie aux portes de la basilique de Saint- Nasaire ', Cette institution était l'objet d'une sollicitude re-

* Vl est certain qu'ontre l'établissement central de charité établi à Saint, Audoche et la matricule de Saint-Nazaire il y avait quatre petits établissemenu hospitaliers ou diaconies, situés aux quatre portes principales de la ville, — C'est daus la diaconie de la porte Saint-André, un peu au dehors de la ville, près du champ des exécutions à mort, que fut enterré saint Racho, — Cette diaconie fut donuée, au moyen âge, à la Charité-sur-Loire ; elle faisait partie des établissements hospitaliers de Besancon, de Nevers et jusqu'en Angleterre , qui fireut le fond de la dotation de la Charité-sur-Loire, comme on peut le vérifier dans la liste des prieurés dg Cluny. (Biblioth. Cluniacensi , P. 1717-1719.) — Près du temple de Janus, autre lieu d'exécution et de justice, 16 trouvait un établissement de charité, existant encore aux douzième et treisième siècles, comme l'attestent plusieurs titres de cette époque, Quand cet étahlissemeut eut complétement disparu, les droits et les devoirs qu'il représentait furent transférés à une maison située à l'entrée du cloitre, vers la porte des Bancs. Le droit le plus particulier du propriétaire de la maison dite de la Genetage était de laver les pieds de l'évéque quand ce prélat prenait pos- Session de son sitye, — Cette action de laver les pieds était chez les anciens le symbole le plus expressif de l'hospitalité exereée, et un des soins les plus recomwaudés aux diacres placés dans les dieconies, — La troisième diaconie était placée au lieu où est aujourd'hui le cimetière de l'hôpital, au-dessous de la porte de Rome, Au dousième siècle, on transporta l'établissement au lieu dit le Mal- Dieu ou de Saint- Laurent, — La quatrième était prés de Saint- Andoche, du côte de Fleury ou Parpas. — Nous devons cette note et plusieurs renseignements de ce genre à l'obligeaute amitié de M. l'abbé Devoucoux, chanaine d Autun, qui a fait nne étude spéciale des antiquités éduennes.

marquable pour les grands évéques de ce temps, à en juger par les testaments venus jusqu'à nous, entre autres par ceux de saint Remi, qui établit à Reims une matricule pour douze pauvres ‘, et de saint Bertrand, qui supplie vivement ses successeurs de maintenir à perpétuité la matricule de son église du Mans *.

À Saint-Nazaire d'Autun chaque jour les pauvres se présentaient pour y recevoir le pain quotidien ; un prévót ou recteur en avait l'intendance; quarante clercs vivant en confrérie distribuaient avec lui chaque jour cette abondante aumóne *, Choisis dans la communauté des clercs élevés à la maison épiscopale, ces jeunes lévites venaient répandre, avec les bénédictions du pére de famille, le pain de la parole et le miel des consolations célestes. Ils interrompaient ainsi les saintes études, les silencieuses prières, pour se méler un instant, comme des anges de paix , au milieu des pauvres de Dieu. Ils dilataient de bonne heure leur cœur et leurs entrailles à toutes les souffrances des membres affligés de Jésus-Christ. Ils recevaient autant qu'ils donnaient; car dans le sein du pauvre, où ils versaient la manne de la charité, ils puisaient abondamment le zéle apostolique et sacerdotal, l'amour compatissant et paternel des bons prétres. Cette admirable institution fut constamment l'une des plus tendres sollicitudes de Léodégar : dans son testantent, comme nous l'avons vu, tout se rapporte à cette unique pensée, à cette ceuvre de prédilection.

La vue des clercs et des pauvres de sa matricule le rassurait contre les terreurs du jugement etle consolait des mille tourmentes de sa vie; il espérait bien pour lui, pour la pieuse reine Bathilde, qui l'avait aidé, pour ses fils et pour la France entière, parce qu'il entendait les prières et les actions

(y. Pauperibus xn in matricula positis ante fores ecclesiæ expectantibus stipem , duo solidi , unde se reficiant , inferantur. Testament. S. Hemigii.

* Testamentum S, Bertichramni, episc, Cenoman.

3 Testam, S. Leodegarii. Vid, supr., p. 186.

de grâces des pauvres soulagés aux portes de Saint-Nazaire. Il y trouva encore le principe des réformes qu'il tenta parmi tout son clergé. 11 put par là donner aux clercs de sa cathédrale des attributions fixes et régulières, un ministère fécond et varié, une vie commune basée sur l'obéissance et la pauvreté, le lien puissant d'une famille monastique, un chef ou prévét et toute la forme extérieure que l'on empruntait alors assez volontiers aux observations religieuses.

Peut-être eut-il plus de peine à ramener à une édifiante régularité les communautés monastiques. Il ne pouvait toutefois y avoir beaucoup à réformer dans les trois grandes fondations de Brunehaut et de saint Grégoire-le-Grand ; elles dataient à peine de soixante ans : elles avaient débuté par des saints; peu aprés Léodégar, et peut-étre de son temps, clles en avaient encore de très-héroïques. Ouvertes sous les auspices et la forte régle de saint Benolt, comme toutes les fondations grégoriennes, elles étaient encore dans la ferveur d'un premier établissement ; les derniers troubles de l'église d'Autun n'avait pas dû les ébranler bien profondément.

Mais en était-il bien ainsi de Saint-Symphorien, naguère la plus brillante école du clergé, longtemps le monastère des évéques? Au moins ses premiers jours, s'ils furent beaux, s effacaient déjà dans un lointain reculé. C'était l'un des premiers monastères des Gaules, le plus ancien peut-étre aprés l'Ile-Barbe de Lyon , dont les premiers souvenirs se confondent avec l'origine de l'église gréco-lyonnaise *, @’est à peine si on ne serait pas tenté, en lisant les actes de saint Symphorien, de trouver des religieux dans ceux qui recueillirent les ossements du jeune martyr *. Ce monastère remontait historiquement jusqu'au passage de quelques moines égyptiens qui accompagnérent saint Atlianase dans ses deux exils

! Gallia christiana , t. 1V.

* D. Ruinart, Acta sincera Martyrum.

à Trèves ' ; plusieurs s'arrétérent à Augustodunum : saint Cossien, venu d'Alexandrie, avec onze compagnons, en jeta peut-être les fondements vers le milieu du quatrième siécle *. Au commencement du cinquième , en 421, saint Euphrone y bâtit une église et mit en grand honneur les reliques des . saints Symphorien, Faustuluset Augusta. Dès lors régnaitune règle mélée des traditions diverses de l'Orient ; l'ascétisme de la Thébaide s'y unissait à la vie extérieure des clercs: c'était une combinaison des institutions de saint Antoine et de saint Basile, et cette vie multiple se soutint dans sa ferveur jusqu'au temps des Germain , des Virgile et des Droctovée, où l'asceterium semi-oriental était parvenu à son plus haut point de splendeur. Cette importance, qui le met au rang de Luxeuil et de Lérins, cette vie mélée d'éléments contraires ne fut-elle pas, au moins par le seul cours ordinaire des choses humaines, une cause de dégénérescence? L'apparition des institutions nouvelles fondées par Brunehaut ne suppose-t-elle pas un discrédit ? Les priviléges si nonveaux et si considérables prodigués à ces fondations rivales ne provoquérent-ils pas à Saint-Symphorien une jalouse et vicieuse émulation , une prédominance dans l'action extérieure, un fácheux besoin de parade et d’ostentation ? La nouvelle et forte règle acceptée dés l’origine à Saint-Martin, à Saint-Jean, à Saint-Andoche méme, selon toute apparence, ne mit-elle pas dans yn jour humiliant les habitudes plus larges et plus séculières de l'observance orientale? Les sarabaites, les gyrovagues, les propriétaires, les compères, les dyscoles, flétris par le concile de Léodégar, n’étaient-ils pas plus nombreux dans le monastére basilien que parmi les enfants de saint Benoit, plus strictement astreints à la stabilité, à la clôture, à la pauvreté, à l'obéissance, à la vie commune?

: Tillemont, Histoire des six premiers siècles de l'Eglise, * S. Fontanini Antiquitates Horte, Vita dupl, Cassian., inter monum. in Append., P. 338 et 954.

Pour soutenir une pareille concurrence, n'admit-on pas trop facilement , ainsi que le concile s'en plaint , les fugitifs des autres monastéres , et n'eut-on point recours à ces intrigues de femmes qui apparaissent toujours dans ces luttes sans dignité et sans retenue ‘? Léodégar, en préconisant avec autant de solennité qu'ille fit la règle de saint Benoit *, et en tragant avec ses propres termes, sous la dictée du concile, l'idéal d'un bon moine, ne blessa-t-il point au vif les hommes d'une autre observance et d'autres mœurs ? il n'est pas douteux, et les faits n'arriveront que trop tót en preuve, que Saint-Symphorien fut le foyer d'une sourde et persévérante opposition qui éclate à la première occasion et soulève contre Léodégar une ingrate réaction *, L'áme de cette intrigue est un reclus orgueilleux nommé Marcolin , qui, du fond de sa cellule murée, dirigeait toutes les manœuvres, et par toutes les voies sacrées et profanes , méme par fantasmagorie d'ora- cles feints et mensongers , fomentait la haine et la poussait jusqu'au fanatisme *.

Un reclus était alors aux yeux des peuples un être sacré, mis à part comme une victime choisie de Dieu et déjà marquée du sceau des prédestinés. Chaque ville tenait à en avoir et les piaçait comme un trophée au lieu le plus éminent, souvent aux portes mêmes de la cité *, C'était le pénitent public, le patron vivant des peuples. L'Église se complaisait elle-même à l'environner de ce pieux prestige; elle bénissait sa cellule comme un oratoire, elle y déposait le solitaire comme un enfant mis dans la tombe pour y prendre avec Dieu le repos éternel. Elle employait tout le solennel appareildes funérailles chrétiennes: l’évêque ,accompagné de

! Ut mulieres in monasterium nullatenus ingredi liceat, Can. 10, Conc, Alugustod,

* Can. 15. Ibid.

* Voir plus bas au ch. xvi, -

4 Anonym. Æduens., n° 15.

5 Mabillon , AÆnnal, ord. S. Bened, , lib,, 1v, no 44,

ses clercs , conduisait en procession le reclus à son tombeau; l'abbé le tenait par la main et lui en ouvrait la porte; tous ses frères l'embrassaient dans un dernier adieu ? ; on chantait sur lui les antiennes et les prières pour les défunts ; on répandait sur cette mystique sépulture l'encens et l'eau bénite ; la porte était scellée du sceau de l'évéque, et le reclus n'avait plus de communication avec le monde que pour prier pour ses frères. S'il était prêtre, il avait avec lui son autel et célébrait dans son tombeau les saints mystères. S'il ne l'était pas, une fenétre de sa cellule s'ouvrait sur un oratoire pour participer aux sacrifices et aux prières publiques. Une fenétre extérieure servait de tour pour quelques aliments , de tribune pour édifier les peuples, de grenier pour les pauvres que le reclus nourrissait des aumónes des fidèles, de tribunal pour concilier les esprits et arréter les discordes; c'était l'héroisme des stylites et des anciens anachorétes transporté au milieu des cités; aussi les âmes d'élite avaientelles seules le privilége d'étre admises à la réclusion aprés avoir longtemps milité dans la vie commune et bien éprouvé leur vertu *; il fallait étre fort entre les forts pour entrer dans ce champ clos où l'on avait à lutter contre toutes les puissances de la terre, du ciel et de l'enfer; Dieu méme ne ménageait pas ces athlètes de la pénitence. Souvent aussi il inondait leur prison d'une douce lumière ; les anges aimaient à s'y montrer, les voix du ciel y descendaient "; les peuples accouraient aux fenétres de ces cellules, les pécheurs s'y convertissaient, les justes s'y enflammaient à de nouveaux sacrifices, des communautés entières étaient dirigées par

1 Vila S. Bavonis, no 7, sæc, n Bened, Cf. Vit. ejusd. auct. Theodorico abb. Trudon., apud Boll. 1 octobr.

2 Greg. Turon., Hist, Franc., lib. vi, c. 29. Regul. Solitar, «pud Grimlaic., c. 15, 16.

3 Greg. Tur., Hist, Franc. lib. vin, n° 6.

4 Regula S. Bened., cap. 1. — Conc, Tolet., vu, c. 5.

5 Vita S. Bavonis, laud.

Age Hermenaire gouvernait alors ce monast de prudence et d'habileté, qu'au milieu ponilits il se maintint dans une égale estime à d’être agréé par Léodégar pour être son

s et celles du concile d'Autun sur la réb; à en juger par de curieux monumenta pporter à son gouvernement abbatial , il tribué une autre part de l'administrau'il nous reste à mettre en lumière, son et la pureté de la liturgie.

ne le grand évéque développait puissamgé le génie de la charité et la fécondité il reporta principalement le zéle des ? leur patriarche en Occident assigne uvre de Dieu, la prière, le chant des la célébration des fêtes. On voit cette it se manifester avec éclat dans la proole Quicumque '. Il comprit que pour résies et populariser les anathémes de traduire en formules liturgiques; {a la loi de la doctrine * ; c'est ainsi que le lle le monothélisme et toutes ces ramifica- Bues de l'arianisme, fut peut-être porté à n qui fit passer dans les offices et populaà bon droit la foi d'Athanase.

tivité si vaste, si pleine, c'est un merrue de voir, au milieu d'événements et de lies, les papes et les plus grands évêques à calme imperturbable les moindres déf , fulminant un dogme et formulant une t les peuples et fixant le rhythme

"À lex statuat supplicandi, S. Coelest, Epist, xx1 apud

ces humbles reclus, qui se trouvaient investis d'une sorte de sacerdoce et de magistrature mystérieuse ‘, C'était méme là l'écueil le plus terrible. Plusieurs se cachérent pour étre vus, d'autres pour se soustraire aux charges de la vie commune, quelques-uns par lácheté ; les conciles avaient signalé et flétri cette honteuse réclusion ?.

Autun fut presque en méme temps le théâtre de ces deux sortes de réclusions si diverses. D'abord un captif nommé Léonien , contemporain de saint Martin, et né comme lui à Sabaric, en Pannonie, entrainé de là dans les Gaules par quelques bandes de Vandales ou de Burgondes, libre enfin, reprit volontairement ses chaines aux portes d'Augustodunum, et s'enferma quarante ans dans une cellule murée. Il n'en sortit qu'une fois, pour changer de prison et se cacher plus profondément aux portes de Vienne; il espérait sans doute y trouver moins d'hommages ; on accourut avec autant d'empressement qu'à Autun autour de sa cellule, et bien qu'on ne vit jamais sa face, on recueillait avidement, ses paroles ; on l'arceptait pour guide spirituel, et méme soixante moines réunis dans le voisinage ne voulurent d'autre supérieur que lui ; il leur suffit du fond de sa cellule pour les nourrir de ses enseignements et maintenir parmi eux la discipline. Il eut des successeurs, et Vienne les conserva religieusement à ses portes, comme des anges tutélaires de la cité ?.

Tel ne fut point l'astucieux reclus de Saint-Symphorien, Marcolin, qui, au temps de saint Léger, « s'était enfermé de corps et non d'esprit, et qui montra manifestement, comme le dira la suite de cette histoire, qu'il n'avait d'autre but que de capter les louanges humaines sous un faux aspect de religion *. »

* Bpitaph. S. Leoniani , apud Sirm. in not, ad Avit. episc., Ep. 77.

* Concil. Tolet,, ibid, 8. Isid. reg., cap. vi, Reclusos non rero latere velle, ut pateant.

3 De S, Leoniano , sæc. 1 Bened.

4 Anonym. Æduens., cap. xv.

Cependant le sage Hermenaire gouvernait alors ce monas- tère, et avec tant de prudence et d'habileté , qu'au milieu des plus ardents conflits il se maintint dans une égale estime de tous, et mérita d'étre agréé par Léodégar pour étre son successeur.

Il partagea ses vues et celles du concile d'Autun sur la réforme monastique ; à en juger par de curieux monuments qui semblent se rapporter à son gouvernement abbatial , il aurait activement contribué une autre part de l'administration de Léodégar qu'il nous reste à mettre en lumiére, son zèle pour la beauté et la pureté de la liturgie.

En méme temps que le grand évéque développait puissamment dans son clergé le génie de la charité et la fécondité des bonnes cuvres, il reporta principalement le zéle dea moines sur l’œuvre que leur patriarche en Occident assigne comme capitale, l’œuvre de Dieu, la prière, le chant des saintes psalmodies, la célébration des fêtes. On voit cette tendance de son esprit se manifester avec éclat dans la promulgation du symbole Quicumque '. Il comprit que pour en finir avec les hérésies et populariser les anathémes de Église ; il fallait les traduire en formules liturgiques; {a loi de la prière fixe la loi de la doctrine * ; c'est ainsi que le dernier coup contre le monothélisme et toutes ces ramifications d'erreurs issues de l'arianisme, fut peut-étre porté à Autun par le canon qui fit passer dans les offices et popularisa le symbole dit à bon droit {a foi d'Athanase.

En ces jours d'activité si vaste, si pleine, c'est un merveilleux spectacle que de voir, au milieu d'événements et de sollicitudes énormes, les papes et les plus grands évéques surveillant avec un calme imperturbable les moindres détails du culte divin , fulminant un dogme et formulant une doxologie, convertissant les peuples et fixant le rhythme

1 Vid. supr., p. 173-174.

? Ut legem credendi, lex statuat supplicandi. S. Cœlest, Epist, xx apud D. Constant.

d'une antienne, gouvernant les rois et les empereurs et présidant, la verge en main, au chant d'une bande de jeunes clercs; initiant tout un monde aux harmonies de la civilisation chrétienne, et semant sur le parchemin ces notes éparses, comme une harmonieuse poussiére, qui ont sauvé les plus pures mélopées des Grecs. Les beaux et savants esprits de l'Eglise gallicane descendirent à l'envi à ces soins si minimes en apparence. Après Hilaire, Musée , Césaire, créateurs de la liturgie des Gaules, Sidoine Apollinaire apprit par cœur tout un missel et composa un manuel de prières ; Grégoire de Tours y mit une préface ‘, et à son tour traita en deux livres de la psalmodie et du Cours ecclésiastique. Nicetius de Tréves écrivit deux traités liturgiques sur les saintes veilles et la psalmodie ?. Licinius et Protade de Besançon ont légué des rituels à leur église, qui les conserva longtemps religieusement *. Magnus de Sens est auteur d'un traité manuscrit sur les cérémonies du baptême, Fortunat inscrivait ses distiques au portail et aux parois des églises ", et laissait tomber avec ses larmes , devant la vraie croix, le pieux et attendrissant Vexilla regis. Mamert le philosophe y ajouta le Pange lingua de la grande semaine, que l'Église a adopté pour ses plus solennelles douleurs * ; le frère du philosophe, Mamert de Vienne, donna une explica-

* Ita paratus a tempore cunctum festivitatis opus explicuit, ut non putaretar ab astantibus hominem locutum fuisse, sed angelum. Greg. Turon., Hist, lib. x, c. 31; lib. n1, c. 22.

* D'Achery, Spicileg. . t. II, p. 1-12.

3 Vita S. Licin. Boll., x febr., p. 413. — Hist. litt, de la France, t, I, p. 532. — D. Ceillier, Hist, des Aut, ecclés., t, XVIII, p. 492. — Lecointe, " Annales ecclés, franc., 620, num. vi, vu.

4 D. Martene, Deantiq. Eccl. Ritibus, t. I.

$ Fortunat , Carm., lib. v, Epist. ad Syagrium , ep. Augustodunum , lib, u, passim. D. Guéranger, Institut, liturg., t. 1, p. 152.

* 1l était de plus chantre de l'église de Vienne, et sa voir mettait en mesure des bandes de chantres.

Psalmorum hic modulator et phonascus Iustructas docuit resonare classes.

Sid. Apollin.

tion de la messe et ouvrit le premier ces plaintives litanies que chaque année les fidèles proménent encore à travers leurs héritages, pour y appeler les premières bénédictions du printemps.

Léodégar et la cité du Christ ne pouvaient étre étrangers à cette œuvre providentielle. À Autun surtout il fallut, dés les premiers jours de l’apostolat, opposer à la majesté terrible du druidisme, aux enivrantes orgies du paganisme galloromain , tout l'enchantement des fétes et des pompes chrétiennes, Là , dés les premiers jours, il y eut de pompeux baptistéres oà mille catéchuménes recevaient à la fois la régénération *, des hymnes dans la langue d'Homére, tout une liturgie grecque venue des plus religieux sanctuaires du christianisme oriental ?. Puis, de bonne heure la vie monastique y fut florissante , et il est remarquable que toutes nos anciennes traditions liturgiques se groupent autour de trois centres monastiques : c'est Marseille, patrie du prétre Musée, et voisine de Lérins; Poitiers, qui eut saint Hilaire, saint Martin et toutes leurs fondations ; et enfin Lyon, qui comprenait dans son enceinte l'ile Barbe et dans son ressort ecclésiastique la ville d'Autun, l'un des grands foyers de monachisme et de liturgie. Les basiliques d'Autun, ses monastères, ses oratoires, ses conciles, ses évéques, leurs nombreux et illustres disciples répandus sur tous les grands sièges, la correspondance liturgique de saint Euphrone, les écrits édités et manuscrits de saint Germain sur les rites de la messe gallicane *, les relations de saint Syagre avec saint Grégoire, les communications fréquentes avec Milan, qui donna à Autun l'un de ses patrons, avec Poitiers, qui lui envoya Léodégar et la liturgie hilarienne*, tout oblige d'admettre qu'il y eut

! Greg. Turon., Hist., lib. ii, c. xxu.

? Mabillon, Liturg. Gallic.

3 D. Martène, de Ritib. vit, Eccl., lib, 1, cap. tv , art, 12.

& Acta S. dimoni, Boll., xvi mart,

5 Lefaste , évêque d'Autun, faisait un pèlerinage à Poitiers vers l'an 610,

là de bonne heure une liturgie de la plus légitime et de la plus haute importance.

^ Car pour exprimer nettement notre pensée, nous croyons que les quatre principaux monuments de la liturgie gallicane , le Missel , ou Missale Gothicum, le Pontifical, ou Missale Francorum , le Rituel , ou Missale Gallicanum vetus, le Cérémoniaire , ou l'Explication de la Messe, par saint Germain, forment un cycle liturgique qui appartient en propre à une méme Église, qui remonte à une époque unique, qui à dà passer entre les mains d'un méme évéque; cette époque est le septième siècle ; cette Église est Autun ; cet évéque est Léodégar.

- D'abord, que ces monuments remontent au septième siècle, c'est un fait mis hors de doute par l'assentiment des liturgistes les plus habiles et les plus compétents *.

Que ces monuments aient appartenu à l'Église d'Autun et à saint Léger, nous ne pouvons qu'en indiquer la preuve, sous peine de dépasser toutes les limites de ce livre.

Le Cérémonial ou l'exposition de la messe, par saint Germain, outre qu'il porte en titre son origine, sa date et sa provenance, n'a point cessé de demeurer dans l'Église d'Autun, où il subsiste encore manuscrit. Ce monument appelle les autres et s'y réfère par des indications précises; sa présence actuelle à Autun est une grave présomption que les trois autres y ont également séjourné. |

Les trois missels ont toujours été inséparables; dans la bibliothèque de Fleury-sur-Loire comme au Vatican, on les

* Le Mss. du Vatican, selon le cardinal Bone, est du 7* siécle. Selon Mabillon, c'est une copie faite au commencement du 8e siécle sug un exemplaire plus ancien. Thomasi incline à attribuer la rédaction primitive à Musée de Marseille, et à placer son origine vers l'an 460. Il y a plusieurs piéces qui remontent à une liturgie grecque , et par conséquent aux premiers siècles. Voyez p. 247, 353, 355 , 363. D'autres appartiennent manifestement à l'époque des martyrs, entre autres la curieuse pièce qui a pour titre : Pro exulibus praefatio , où il est question des frères et des sœurs exilés, emprisonhés et

condamnés aux mines, deprecemur pro fratribus et sororibus nostris cuptivttatibus elongatis , carceribus detentis , metallis deputatis,

trouve toujours réunis, formant un tout complet et conservantun airdefamille. Le premier est le plus important, le plus original, le plus ancien ; le dernier n'est qu'un remaniement de celui-ci, une reproduction àccommodée , comme un rituel, à an service plus quotidien, abrégé en plusieurs points, augmenté de bénédictions spéciales, quelquefois semblable au grégorien, qui a pu lui prêter ou lui emprunter plus d'une pièce. Le second missel, Missale Francorum, est un pontifical qui, d’après de graves indices, provient assez évidemment de Poitiers ‘. Léodégar a pu le faire passer à Autun et s'en servir pour son propre usäge. Ces deux derniers monuments seront aisément rattachés à l'Église d'Autun , si nous établissons que le Missale Gothicum lui appartient incontestabletnent.

Or, à Autun seulement, et seulement à Saint-Symphorien d'Autun on a pu adresser au jeune martyr cette prière, consignée dans ce missel: « Seigneur, entre toutes ces « légions de martyrs qui resplendissent par la blancheur e de leur foi et répandent par l'univers entier l'éclat de la «gráce, vous nous avez accordé le martyr Symphorien « comme un précieux don qui nous appartient en propre *. »

Saint Léger, dont l'office se trouve en appendice à la suite de tous les autres saints, nous fournit lui-méme une preuve semblable. Dix-huit ans aprés son martyre, son second succésseur parle déjà, dans un testament authentique, d'un oratoire élevé en son honneur à Autun *; ce n'est qu'à Áutirh qu'on a pu lui consacrer si promptement une fête annuelle, l'invoquer comme un contemporain et lé contempler, aprés son martyre, « comme un pastéur encore pré-

* Mémoires sur l'ancienne liturgie du diocèse de Poitiers, par M. Cousseau , supérieur du grand séminaire de Poitiers. ( 3° vol. des Mémoires de la Société des Antty, de Ouest.)

3 Mabillon, Liturg. Gallic., Missa S. Sinfuriani, p. 280. Collectio ad Paeei, Lasgiter bónerum ommítis , Deus qui... pretiosum, peculiaremque nobis B. Sinfurianum itduhisti,

3 Gall. christ, édit, 8°, «. IV. Testes, Ansberti , ann, 000 , tnter instrum,

sent au milieu de son peuple‘. » Sa mort ne précéda que de soixante ans la suppression de la liturgie gallicane, et c'est dans ce court intervalle qu'il faut placer la composition des offices propres et l'établissement de la féte que signale ce missel. Il n'y a pas à hésiter à reconnaitre là les caractères d'un culte local.

Presque tous les saints qui figurent au calendrier de ce missel avec une sorte de physionomie topique, ont eu un culte populaire dans l'Église éduenne. C'est saint Symphorien, saint Léger, qu'il suffit de nommer; les deux fréres martyrs Ferreole et Ferrucio, disciples de saint Irénée,compagnons des apótres d'Autun, honorés aux portes de la cité par un pèlerinage encore populaire après plus de quinze siècles; saint Hippolyte, autre disciple de saint Irénée, honoré d’un culte immémorial dans quelques églises du diocèse ; saint Maurice, saint Remi, saint Saturnin, sainte Eulalie, dont les reliques et les noms sont depuis longtemps vénérés des populations éduennes *.

C'est encore à Autun que l'on a trouvé presque exclusivement des usages qui ont survécu à la suppression de cette antique liturgie. Ainsi, longtemps aprés Charlemagne on y chantait encore, à la messe de Noël , le cantique de Zacharie, et on y célébrait l' Assomption au mois de janvier, comme au missel gothique. On y suivait l'usage emprunté des Grecs, et à peu prés inconnu de l'Occident, de conférer le baptéme le jour de l'Epiphanie.

Une derniére observation nous semble décisive. Sous l'administration de saint Léger, les moines de Saint-Symphorien furent ramenés à une clótare sévére. Cette réforme les obli- .gea de faire quelques changements à leur cérémonial, de restreindre le cercle de leurs sorties , méme pour les saintes litanies, et d'assigner aux processions des Rogations de nou-

: Liturg. Gallic., Missa S. Leudegar. Immolatio missa...., nos famulos tuos, omnemque plebem reminiscentes talem pastorem..., p. 284.

a Liturg. Gallic., P: 219, 223, 269, 218, 280, 281. v

velles stations plus rapprochées. Or, il se trouve qu’au Missel gothique ces stations sont indiquées et par le mot nunc', qui révéle un nouvel ordre de choses, et par des lieux exactement placés dans le voisinage du monastère , et qui ne se rencontrent si à propos nulle part, que nous sachions. Ces lieux sont le monastère de Saint-Martin , qui confinait à celui de Saint-Symphorien; Saint-Etienne, dont l'autel s'éleva quelques pas plus loin, avec les premières prières d'Autun chrétien; enfin, Saint-Pierre et Saint-Paul , deux noms toujours associés, qui se rencontraient au célèbre cimetière de Saint- Pierre in Via Strata, et à qui fut offert le premier autel élevé à saint Martin par le grand thaumaturge lui-méme. Une oraison qui suit, à saint Grégoire, invoqué comme un père et un patron à titre spécial, convient très-bien à l'un de ces monastères de Brunehaut, que le grand pape créa pour ainsi dire et fonda à perpétuité , en les comblant d'insignes priviléges.

Nous avons à peine eflleuré cette discussion. Nous aurions encore à signaler des emprunts aux écrits des Péres grecs, des allusions aux idées de saint Irénée, des formules grecques à peine déguisées sous un latin barbare , des ornements méme de manuscrits et des symboles qui se rattachent à toutes les traditions de l'Église éduenne et lyonnaise. Mais il est temps de clore cette étude : en la poussant jusque-là, nous avons peu pensé à faire faire un pas de plus à une question curieuse qui n'avait point avancé depuis Mabillon. Nous voulions bien plus faire entrevoir un cóté inexploré et très-important de l'épiscopat de Léodégar. Que ne pouvons-nous compenser cette aride dissertation en communiquant avec effusion à nos lecteurs toute la joie que nous éprouvámes quand ayant formé, aprés de longs efforts, notre conviction d'une maniére décisive à notre avis, nous relümes d'un bout à l’autre cette belle liturgie gallicane, avec la pensée

t Ibid., P. 266,

que nous avions entre nos mains le Missel , le Pontifical, le Cérémonial de Léodégar; nous mélions nos prières à ses prières, nos paroles à ses paroles; nous entendions sa voix retentir dans les majestueuses contestations ; nous courbions la téte sous ces bénédictions d'une patriarcale solennité ; nous suivions cette couronne de fétes qui se succédaient chaque année, chaque mois dans la basilique de Saint-Nazaire ; nous faisions souvent, en fermant ce vénérable livre, un vœu qui nous échappe encore : c'est qu'il vint un heureux concours de circonstances qui permit de faire pour la liturgie de Léodégar ce qui s'est fait pour celle de saint Isidore, son contemporain ; d'élever quelque part un oratoire où le rite gallican renaitrait de ses cendres, aprés plus de mille ans d'oubli ; nous voudrions méme que cet oratoire s'ouvrit dans la cité de Léodégar, et qu'en réparation d'un autre oubli non moins étrange, il rendít au saint pontife ce qui lui manque en sa cité épiscopale , une église consacrée à sa mémoire et portant son image et son nom ‘.

! Nous n'avons fait qu'après le tirage de la feuille précédente ute remarque sur le testament de saint Léger, que nous croyons devoir consigner ici. On lit dans cette pièce, telle que l'a donnée Gérard, ces mots qui nous ont paru altérés : à Præposito, ejusdem matricula rectario. Nous soupconnámes qu'il fallait lire : à Præposito ejusdem matriculæ, Barcario. Le titre de moine que l'anonyme Éduen domne à ce personnage peut convenir au prévôt de cette matricule, et confirme nos idées sur le caractère régulier et claustral et sur la tendance réformatrice de cette institution. Voyez plus haut, p. 185, 186, 195, et à la fin le testament aux Analecta.

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