‹ Histoire de Saint LégerChapitre 105 sur 179 · Anonym. Æduens., n · texte numérisé non relu

Anonym. Æduens., n

* Tunc ad monasterium sancti martyris Dionysii residere est jussus, ibique est salvatus , donec crinem quem amputaverant enutriret ; et Deus coli, quem se judicem est habere professus, feliciter postmodum ipsum permisit regnare. Id., ibid,

' Annales Metens, D. Bouq., t. Il, p. 677. Adonis, Chronicon, ibid,, p. 670. — Vita S. Leodegar, auct. anon., u. 8.

à un méme corps ces membres épars de l'empire; coordonner ensemble les trois royaumes , sans tomber dans les téméraires innovations d'Ébroin ; surveiller ses complices, dont la bande est dispersée , mais non détruite; suivre les mouvements d'Ulfoald et de l'Austrasie , où bien des ambitions remuaient encore ; tenir en respect les penchants fougueux du jeune roi ; chasser du palais les hommes de rapine et de meurtre , et du sanctuaire les intrus et les simoniaques que multiplia le système de commende militaire adopté , sinon inauguré par Ébroin : certes, l'œuvre était difficile, et un homme seul ne pouvait longtemps y suffire. Léodégar fut appelé à s'y dévouer par Childéric lui-même, qui le retint au palais , parce qu'il le connaissait supérieur à tous les autres par les lumières de sa sagesse. Il se dévoua donc et dépensa tout ce qu'il avait de sagesse, de force, de génie administrateur , et révéla dans toute sa virilité cet homme céleste que le monde mérovingien , déjà vieilli et appesanti dans le vice, ne put supporter !. |

Sa première attention se porta sur les innovations d’E: broin. Il eut égard aux vœux unanimes des leudes, et il fut convenu qu'on publierait dans les trois royaumes une préception royale portant les quatre décrets suivants :

1° Que chacun suivrait la loi ou la coutume de sot pays, telle que les observaient les anciens juges * ;

2° Que les gouverneurs ne passeraient pas d'une province

* Virilitatem enim ccelestis civis , senescent mandas (vavatut viris non va. luit suétinere. Anon, Æd,, n° 5,

* Interea Hilderico rcgi expetunt ut talia daret decreta per tria quae obtipuerat regna, —nt uniuscujusque patriz legem vel consuetudinem observaret , sicut antiqui judices conservavere ; — et ne de una provincia rectores in aliam introirent ; — ncque ullus, ad instar Hebroini, tyrannidem assumeret et péstmodam sicut ille coutubernales snos despiceret; — sed dum mutua aibi suctessione culminis habere cognoscerent , nullos se alii anteferret. Anonym. Æduens., no 4, — Qui, acceptis hujus regni gubernaculis, quidquid maxime adversus leges antiquorum regum, ac magnorum procerum , quorum vita laddabilis constabat, ceperit ineptum, ad pristinum reduxit statum, Ursin., n° 5.

dans l’autre , que leur juridiction serait stable et régulièrement circonscrite ; '

3* Qu'à l'instar d'Ébroin, nul n'assumerait une tyrannie sans bornes et sans contrôle, au mépris de ses égaux ;

4° Que, par des remplacements successifs et réciproques, chacun aurait part aux honneurs , et qu’il n’y aurait pour personne d'injurieux privilége. |

En méditant ces lois, dont nous croyons avoir donné la teneur et la portée , on ne peut méconnaitre que Léodégar he tirát le meilleur parti possible d'une situation difficile. Il ne pouvait refuser aux grands les trois premiers articles, qui d'ailleurs étaient des garanties pour le pouvoir et pour le peuple autant que pour les grands.

Il importait à tous que, dans ces mutations perpétuelles des choses et des hommes, la loi füt stable, la coutume yespectée , la tradition, ce patrimoine des peuples , inviolable : et en maintenant ces lois locales, on assurait , pour la majeure partie des Gaules, la permanence du droit romain ; le droit barbare n'était conservé qu'avec les modifications profondes que depuis um siècle l'Église y introduisait et que les dernières rédactions officielles avaient consacrées. En Bourgogne surtout , les lois gombettes avaient eu pour but d'empécher l'oppression de la population romaine ‘. La stabilité des charges publiques fixait les nouveaux peuples dans des relations moins précaires, et leur inspirait des habitudes sociales qui les attachaient au sol, et relinient en communauté leurs intérêts les plus divergents. Il est vrai que cette inamovibilité des gouverneurs tendait à l'hérédité et menait droit au système féodal. Faudrait-il blémer Léodégar d’avoir deviné le plan de Charlemagne ? Et s’il se trouvait que, tout bien pesé, la féodalité était encore la forme sociale la plus parfaite pour le temps où elle régna , que devient le bláàme? Enfin, c'était le salut des

! Greg. Turon., dist. Franc. Vb, à, c. 33, supra leudut,

Mérovingiens que ce troisième point, qui renverse par la base l'omnipotence des maires du palais. Léodégar, en abondant ici dans le sens des leudes , rentrait dans les vues les plus sages, les plus profondes, les plus nationales de la politique de Bathilde, de Dagobert, de Clotaire II; il remontait jusqu'à Brunehaut.

Le quatrième article était le chef-d'œuvre de son habileté, Il se ménageait un moyen d’obvier aux abus que pouvait entrainer l'application des précédents; malgré. la stabilité des hautes fonctions, il créait un mouvement légitime qui appelait indistinctement tous les capables à y participer. Il consacrait le droit commun , et empéchait que les forces et les honneurs de l'État ne fussent immobilisés dans une caste nobiliaire.

On conçoit que , d’après ce plan de gouvernement et par une suite naturelle des événements accomplis, il n'y ait pas eu de maire en titre au palais de Neustrie. Évidemment cela devait étre, et cela fut. Aussi le biographe autunois, qui suit pas à pas son évêque, ne dit rien qui ait trait à une pareille dignité conférée à Léodégar. Ursin , qui le contredit en termes formels ', se contredit lui-même ou s'explique en appelant simplement Léodégar recteur du palais. Ce devait étre une position analogue à celle que Léodégar avait déjà occupée.

Malgré la pénurie de renseignements sur cette époque fameuse de la vie de Léodégar, nous avons à rattacher à son administration un événement exhumé par la science historique moderne et l'une de ses plus curieuses conquétes.

Nous avons vu le fils du saint roi Sigebert arraché de son berceau par l'ambitieux Grimoald et conduit en Irlande par Diddo , l'oncle de Léodégar. Des ténèbres profondes durent couvrir cet attentat, méme aux yeux des contemporains,

' Idem vero S. Leodegarium pontificem super omnem suam domum sublimavit et majorem-domus in omnibas instituit. Ursin., n? 5.

qui en oubliérent assez longtemps la victime. La postérité 8'en souvint moins encore , les ombres s'épaissirent, et neuf cents ans avaient passé sur ce mystérieux événement sans que l'histoire songeát à s'en enquérir.

Au milieu du dix-septième siècle, deux savants rencontrèrent simultanément son souvenir et apprirent à la France son nom et son règne. Le père Henschenius, le second fondateur de l’œuvre des Bollandistes ‘ , et Adrien Valois *, se disputèrent la priorité de cette découverte. Il fut constaté par l’un que Dagobert était revenu au palais de ses pères. Des marchands visitant la Bretagne, des navigateurs voguant aux côtes d'Irlande, l'avaient rencontré dans son exil et avaient révélé son existence aux Francs ; les leudes austrasiens, accoutumés à un roi de leur choix , s'étaient empressés d'envoyer une députation à sa découverte. Saint Wilfrid d'Yorck lui avait donné une hospitalité digne de son rang ; ce fut lui qui reçut l'ambassade; et l'exilé ayant accepté le royaume qu'on lui offrait, ce fut encore lui qui lui procura un cortége et un train splendide pour se présenter en roi aux Francs. Il ne put toutefois obtenir d'abord que quelques provinces détachées sur les bords du Rhin, et principalement dans l'Alsace. Là s'avrétérent les découvertes des deux savants.

D. Mabillon , sur la fin de sa carrière, écrivant les Annales de l'ordre de saint Benoit, ajouta quelques nouveaux détails ; un passage inapercu de Paul , diacre, et deux fragments inédits de vie de saints lui permirent de fixer la date de cette restauration, et de révéler à son tour une sanglante catastrophe, qui interrompit brusquement ce règne si étrangement commencé.

Paul diacre raconte que Pertharite, aidé des Francs, était revenu en Lombardie disputer à Grimoald le royaume ;

1 Diatriba de rebus Dagoberüs. Boll., t. IJ, mens. april. 2 Hadrian. Valesius, lib, xxii.

celui-ci fit alliance avec Dagobert en Gaule. Ainsi la restauration de Dagobert précéda celle de Pertharite et la mort de Grimoald , qui eut lieu en 678. Tout porte à croire, d'une autre part , que Dagobert ne parut point en Austrasie pendant que Childéric y régnait ; son retour coïncide donc avec l'époque précise de l'administration de Léodégar (670- 673).

Ce rapprochement en provoque d'autres qui coordonnent d'une maniére sinon nouvelle , au moins plus cómpléte , ces faits curieux. Grimoald avait si bien gardé son secret sur Dagobert , que ni sa mère , ni sa sœur, ni Bathilde , ni aucun des Mérovingiens , ne paraît en avoir rien soupçonné. Il eüt probablement emporté son secret dans la tombe , oà il descendit si précipitamment , s'il n'avait eu un complice que l'on connait, Diddo, l'oncle de Léodégar. La Providence ne ménagea-t-elle pas l'élévation de Léodégar, et la prolongation prodigieuse de la vie de Diddo jusqu'à cette époque, pour réparer une grande injustice? Diddo avait eu le temps, durant les quinze années où on ne le voit plus sortir de son diocése, de réfléchir sur sa participation à la déchéance et à la proscription d'un roi : ce souvenir devait peser comme un lourd remords sur sa vieillesse ; il aimait à épancher son áme dans celle de son neveu ; Léodégar, dans son inflexible droiture , devait souffrir de cette irréparable iniquité. Parvenu au gouvernement de tous les Francs, il retira à l'Austrasie son roi , sans pouvoir le remplacer ni par le frére de Childéric confiné à Saint-Denys , ni par ses enfants à peine au berceau ; il ne pouvait pourtant s'exposer à la demande inévitable et embarrassante qui obligea Bathilde de donner aux Austrasiens un gouvernement à part, Dans cette position difficile, la nouvelle qu'il existait un Mérovingien dans la force de l'áge , un légitime héritier du saint roi Sigebert , un innocent qui , depuis quinze ans , attendait le retour et la justice; c'était pour Léodégar un trait de lumiére, un signe du ciel qui venait à son aide.

Il accueillit donc avec empressement l’exilé ; les deux reines Himnehilde et Bilihilde l'aidérent à faire détacher un apanáge aux limites de l'Austrasie, en attendant une occasion meilleure pour une plus compléte restauration. Ce qui montre davantage la part de Léodégar à cet événement, c'est que cet apanage embrasse principalement l'Alsace , où toute sa famille était si puissante ; c'est que le nouveau roi étend surtout son domaine sur les immenses patrimoines du duc Athalric, que Diddo ou Léodégar pouvaient seuls persuader d'accepter cette suzeraineté. Enfin la haine d'Ébroin est un dernier trait qui relie manifestement Léodégar. à Dagobert : leur persécuteur est le méme ; leurs ennemis sont communs ; leur fortune monte et décline ensemble; ensemble ils inourront, la méme année et presque par un commun martyr.

Ainsi, cette courte apparition de Léodégar à la tête d'un grand peuple, est une époque réparatrice. « En lui, dit l'un de ses biographes, reposait un génie et des pensées de restauration '; » aussi pouvons-nous lui donner quelque part au retour de Pertharite parmi les Lombards *. Ce prince avait passé par des péripéties d'événements plus étranges encore que le jeune Dagobert; ces deux restaurations , accomplies, selon toute apparence, au temps de l'administration de Léodégar, ont trop de ressemblance pour ne pas les rapprocher ?. Pertharite, appelé au tróne avec son frére qui y trouva la mort, chassé lui-méme, exilé chez les Avares, obligé de se jeter aux pieds du meurtrier de son frére , il avait trouvé gráce par ces belles paroles : « J'eusse « pu vivre parmi les paiens , mais , sachant que tu es cliré- « tien, j'ai mieux aimé tenir mon salut de toi, » Sauvé, en

! Penes namque illum restaurationis ratio manebat et consilium.—.4nonym, Murbac., n° 10.

? Paul. Diacon., lib. v, c. 32.

3 Nous devons toutefois signaler une obser. ation du savant et judicieux Pagi

qui place quelques années plus tard le rétablissement de Dagobert I!. Critic, Baron , ad ann. 673.

effet, par lui pour un temps, peu aprés il se dérobe à la hâte à de nouvelles embüches, se déguiseen esclave, descend le long d'une corde les remparts de Pavie. Accueilli par les Francs, inquiet pourtant par l'alliance de Grimoald avec Dagobert , il allait fuir au bout du monde, parmi les Bretons, quand il apprit la mort de l'usurpateur Grimoald. Il traverse toutes les Gaules, toujours sous l'administration de Léodégar, et s'en va faire le bonheur des Lombards par un régne fortuné et chrétien , qui acheva la compléte ruine de l'arianisme dans tout l'Occident et par le monde entier,

. Ces intéréts sont graves et n'ont pu s'accomplir sous les yeux et au milieu des Francs, sans que l'unique ministre des trois royaumes s'en soit activement mêlé. C'était continuer les vues de Bathilde, ou plutót Léodégar demeurait constant à lui-méme, Mais, comme Bathilde, il eut à peine le temps de se montrer aux Francs, et de faire entrevoir tout ce qu'il y avait en lui de sagesse, de grandeur, d'amour de l'Église et de dévouement à son pays.

Malheureusement des ténèbres profondes couvrent tous les actes de cette administration, L'éclat de son début, et le . retentissement de la catastrophe inattendue qui l'interrompt soudainement , sont à peu prés les seuls faits venus jusqu'à nous. Nous ne pourrions que citer une charte de fondation monastique , au bas de laquelle se trouve le nom de Léodégar et de Warein son frère‘, Nous y apprenons, ce qui est déjà hors de doute, que Léodégar , comme Bathilde , mit toute sa popularité dans des institutions durables et utiles au peuple, et de plus, que son frère l'avait suivi de Poitiers et d'Autun au palais, Ces deux vies , bien que sur deux lignes diverses, s'écoulent par la même pente et s'en vont ensemble s'unir dans le sein de Dieu.

+ Vita S, Lautberti , sec, m1 Bened., p. 1,

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