CHAPITRE XVI
SAINT LÉGER ET CHILDÉRIC CÉLÈBRENT ENSEMBLE LA SEMAINE SAINTE A AUTUN EN 673.
Antrigges des partisans d'Ebroin. — Léodégar tombe en disgráce par la hardiesse de ses représentations, — 1l revient à Autun avec le roi et la cour. —
' Le patrice Hector. — Saint Prix ou Præjectus., — Le reclus Marcolin s'empare de la confiance de Childéric. — Quelques cérémonies de la semaine sainte selon la liturgie gallicane. — Saint Léger, prévenu de complot, menacé de mort , — s'offre en sacrifice le vendredi saint, — Le patrice Hector est condamné , sans que sa cause soit discutée. — Scéne scandaleuse la nuit de Pâques; le roi fait invasion à main armée dans le baptistére, — Léodégar sauvé par son assurance , prend le parti de quitter Autun.
Ébroin, en se retirant à Luxeuil, avait laissé au palais une foule d'hommes insensés et à demi païens, qui, formés à son école, employèrent fidèlement pour renverser Léodégar le plan de leur maître contre Bathilde. Ils obsédaient le jeune prince, feignaient de plaindre son servage, dénaturaient le bien, exagéraient le mal et faisaient de tout un crime au saint pontife. À leur tête et dans l'ombre intriguait surtout Ulfoald, d'autant plus insidieux qu'il affectait plus de dévouement.
Puis Childéric était jeune et roi; il était flatté et entouré de jeunes Francs qui, dés l'enfance , caressaient ses penchants fougueux ; il avait vécu trop tót sur le tróne, trop loin des regards de Bathilde , trop longtemps au milieu de la turbulente Austrasie. De son côté , Léodégar avait les vues élevées et droites d'un sage, la rigide indépendance du juste, l'austére franchise d'un prétre, et cette vigueur de l'évéque
qui, l'Évangile en main, peut mourir, mais non fléchir : avec tant de dissemblance, il fallut toute la prudence de Léodégar pour que la bonne intelligence ait pu durer au delà de trois ans,
Un obstacle arrèta sa conscience et déjoua toute son habileté, Himnehilde , veuve de Sigebert, qui croyait n'avoir plus au monde que Bilihilde sa fille, avait un grand crédit au palais; car Bilihilde était reine et épouse de Childèric. Mais ce mariage était contraire aux saints canons; Léodépnr l'improuva et exigea une réparation : c'était blesser Childéric en ses affections les plus vives, et allumer M colère de deux femmes, qui se crurent meénacées d’être expulsées du palais et flétries des censures de l'Église, Il leur fut aisé de trouver un parti contre l'austére ministre; les hommes d'Ébroin , les compagnons de plaisir du jeune roi, les créatures même de Léodégar , se liguèrent eontre lui avec les deux reines '.
« L'homme de Dieu reconnut que l'envie du diable se réchauffait. Prenant donc, selon la parole apostolique, la cuirasse de la foi , le casque du salut et le glaive de l'esprit, il jeta le gant à l'antique ennemi pour se battre en ch&inp clos. Et parce que la constance sacerdotale ne craint point le courroux d'un roi, il se mit à blâmer hautement Childéric*. » ll avait promis de maintenir les sages institutions de la patrie; il l'avait annoncé par des préceptions publiques : comment avait-il si subitement changé? Enfin Léodégar ajouta que « l’Église ne peut prier pour un prince qui viole ses lois; or, Childéric a pour épouse la fille de son oncle: s'il ne s'amende de ses forfaitures, qu'il sache qu'assurément et bientót viendra sur lui la vengeance divine. »
' Urin, n° 6.
* Znem m, JEd., n° 4. Vir autem Domini, ut coguevit eunire só iaviditim diaboli recalesxcere, tunc, juxta apostolum, semene jorioum &dei et galcam salutis et gladium spiritus, quod est verbum Dei, contra astquam hostem inivit vimgulare certamen,
Childéric , à vrai dire, se préta volontiers à écouter cette sévére admonition ; mais, circonvenu par son córtége assidu , au lieu de profiter de ce langage pour se réformer, il alla jusqu'à s'égarer dans des pensées de meurtre.
Et dès lors descendit du ciel la sentence portéé contre lui; « c'est pourquoi son cœur ne put accepter la corfection du juste, et il précipita l'arrét qu'avait invoqué Théodoric son frére, quand il en appela à Dieu. »
Les choses en étaient donc au point que Léodégar devait, ou par connivence faillir à son devoir, ou rompre avec scandale. C'était la situation de Bathilde , quand, dix ans auparavant, elle s'en allait à Chelles. Léodégar l'imita, et se retira sans éclat.
La Pâque de l'an 673 était proche; le saint pontife se souvehait de sa chère église d'Augustodunum ; du sein des affaires et des tribulations du palais , il aspirait à jouir du calme pieux de sa cité du Christ.
Or, il était d'usage parmi les rois francs de célébrer la Pâque dans une des villes du royaume, au milieu d'un grand concours de peuples, de leudes et d'évéques, et avec de pieuses et bruyantes réjouissances ', On tenait ordinairemént au même lieu le champ de mars ou de mai : on y traitait des grandes affaires de l'État; on y terminait les principaux débats; et comme c'était un privilége spécial des leudes de pouvoir célébrer la Pâque au palais et dans la méme ville que le roi *, le choix du lieu était un événement considérable. Les évéques les plus élevés par leur naissance et leur rang demandaient au roi qu'il visitât en ce grand jour leur église avec tout son cortége. Léodégar obtint cette faveur en l'année 673, et en profita pour revenir au milieu de son peuple, sans disgráce et comme avec l'honneur d'un triomphe.
1 Hadr. Vales., Her. Franc., lib. xxi. M 2 Naudet, Mémoires de l'Institut, t, VIII, p. 404
Il y avait, alors surtout, un charme toujours nouveau quand revenait la semaine des grands souvenirs et des grandes œuvres, avec ses chants funèbres et ses joyeux alleluia, avec ses pénitents en deuil et ses catéchuménes vétus de blanc, avec le Christ mourant en croix et les chrétiens nés en Jésus-Christ; la vie et la mort se partageaient ce drame gracieux et terrible.
Mais en cette année ce fut pour la cité de Léodégar une féte encore plus étrangement mélée de joie et de tristesse, par un concours imprévu d'événements et de personnages qui ajoutérent de nouveaux aspects à ses grandeurs comme à ses tristesses.
Un roi, une reine, des comtes, des leudes, un maire du palais, et avec eux Léodégar, traversèrent successivement la foule émue et pressée sur leur passage. On xemarqua parmi ces nouveaux personnages Hector, patrice de Marseille, qui, entouré d'une pompe impériale, blessa l'austére simplicité des Austrasiens et des Francs du nord réunis autour de Childéric. Le titre de patrice , trés-imposant parmi les Burgondes, et conservé comme une protestation contre: la chute de l'empire par les populations rómaines, pouvait ' offusquer la fierté des Mérovingiens. Puis le faste d'Hector était d'autant plus déplacé qu'il venait solliciter et plaider pour une cause qui n'était pas tout entiére à son honneur.
Une pieuse dame du pays des Arvernes, nommée Claudia, veuve et n'ayant qu'une seule enfant , la vit, de gré qu de force, emmence au loin et unie au patrice Hector. La veuve délaissée n'eut de consolation que dans ses bonnes œuvres ; à défaut d'enfants , elle adopta les pauvres , et choisit pour héritier leur père, l'évêque Præjectus'. Hector réclamait une part de ces biens, aux termes de la loi romaine ; apprenant que le roi passerait à Augustodunum la fête de Pâques, il y vint pour soumettre sa cause au plaid royal. Il s'empressa de
* Saint Prix, évéque de Clermont , honoré le 25 janvier;
se ménager la protection de Léodégar, se rangea parmi ses fidèles, sous son patronage, et obtint tous les bénéfices et les droits de l'hóte et du convive dans la maison épiscopale.
Bien qu'il s'agit de prendre parti contre une église, d'aller à l'encontre d’un évêque vénéré, de lui préférer un homme qui avait mérité d’être blámé , et qui sans doute avait réparé ses torts, toutefois, rigide observateur du droit, versé dans l'examen des lois romaines, Léodégar savait que, du chef de sa conjointe, Hector ne pouvait étre tout entier déshérité : il crut devoir l’appuyer ; il se proposait d'ailleurs de le recommander au roi, de le mettre au rang de ses plus fidéles antrustions, de lui assurer un homme illustre par sa naissance, plus remarquable encore par son habileté de magistrat , d'autant plus précieux que le midi , mal soumis, passait pour étre un foyer de dangereuse opposition.
Le roi parut comprendre son ministre et bien accueillir les premières démarches ; il dépécha sur-le-champ un émissaire vers la cité des Árvernes pour inviter le pontife à se présenter promptement au palais , établi à Augustodunum. Peut-étre pensait-on y tenir, aprés les fétes, le champ-demai, Páques tombant cette année le dixiéme jour du mois d'avril. |
Cependant cette liaison de Léodégar et d'Hector provoqua d'étranges propos ; l'opulente politesse du brillant Aquitain était onéreuse; il est sür que les vrais motifs de son arrivée ne purent transpirer sans que les esprits prévenus ne les $ugeassent sévèrement et n'en fissent rejaillir quelque blâme sur Léodégar. On pouvait s'étonner que lui, si inflexible sur les alliances des rois, s'accommodát du patrice de Marseille, La présence à Autun de la reine Bilihilde , qui redoutait lascendant de Léodégar, devait envenimer ces propos. De là à une accusation en forme, il n'y avait qu'un pas. Ulfoald le fit, et tout une bande de calomniateurs s'unissant à lui, on porta jusqu'au roi une fable insensée ; on dénonça Hector et Léodégar comme conspirateurs coalisés et
tendant à renverser la domination royale et à usyrper le pouvoir.
Childéric , violent et irréfléchi, accueillit tous ces bruits; ses soupçons se changèrent en terreur, quand un étrange personnage les cut confirmés au nom du ciel. C'était le reclus de Saint-Symphorien , l'orgueilleux Marcolin , qui saisit avidement cette occasion de se méler, du fond de sa cellule, aux bruits de la cité et aux intrigues du palais. Il attira sous ses fenétres le crédule Mérovingien; il le fascina par de prétendus oracles, où Léodégar ne fut pas épargné.
Cependant, les huit jours de la féte pascale, spécialement prescrits dans la province lyonnaise et récemment recommandés par un concile de Mâcon !, commençaient selon les rites accoutumés ; la grande semaine s'ouvrait par la Páque des Compétents. Les catéchumènes, préparés par une longue et laborieuse initiation, attendaient ce jour comme l’aurore de leur régéné ration : admis d’abord à entendre les lectures saintes et l'homélie de l'évêque aur la Bonne Nouvelle, puis prosternés à l’entrée de la basilique pour y recevoir l'imposition des mains des prêtres et leurs premières bénédictions, élus enfin et appelés à l’illumipation baptismale, éprouvés par des œuvres de pénitence, des exercismes , des onctions, des confessions fréquentes, la Páque des Compétents donne l'essor à leurs plus ardents désirs, dernière phase du catéchuménat, jour imposant qui lève tous les voiles, qui explique tous les arcanes ; le symbole est, livré , le Verbe illuminateur apparait en esprit et en vérité.
En ce jour donc Léodégar, oubliant les aollicitudes du siècle, s'entoure de ses petits enfants qu'il porte en son sein comme une nourrice et qu'il va enfanter au Christ ; il lea rassemble dans le nouvel atrium de sa basilique, aux portes de son magnifique baptistère ; avec eux il chante trois fois le
3 Labb., Conc., t, Vj col, 980. — Conc, Matisbcon,, i, C. 3.
Symbole des Apôtres, invoque pour la première fois à haute voix le Pére qui est dans les cieux; déroulant le majestueux ensemble de la foi, il ouvre les évangéliaires, et en révèle les auteurs, les symboles, les mystères ', s'aidant au besoin de ces emblémes placés à dessein aux portes des vieilles basiliques et qui représentent le Christ dans toute sa gloire, entouré des figures mystiques des quatre évangélistes.
Les jours sujyants , on redoublait les jeünes, les prières, les rudes pénitences ; les enfants même se présentaient sous le cilice ; la basilique retentissait de lugubres psalmodies.
Au jour de la céne du Seigneur, un moine , nommé Berchariug *, vint trouver Léodégar et lui donna confidemment avis que l'on tramait sa mort. Cette nouvelle n'effraya point le courageux pontife; « bien qu'il eût oui la trompette de la mort, il demeura constant et intrépide au service de Dieu , se disant en lui-même ce mot de l'apótre : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Et comme il aimait Dieu d’un amour parfait , toujours et surtout alors, il rejeta loin de lui toute peur des adversités temporelles : comprenant comment la bénignité du Christ en avait agi avec le traître Judas à cette méme heure où il fut livré à la petfidie juive, il rendit gráces à Dieu qui lui permettait d'unir ges souffrances à celles de aon Fils , et de commencer $a passion avec le martyre du Sauveur Jésus*. »
. Pour retrouver la paix du juste, il lui eût suffi de reparaitre au milieu de son peuple et dans ces belles fêtes dont l'enchantement«yle consolait des projets des pervers. La cinquième férie était l'un des jours de cette grande semaine les plus riches en mystères ; on y préludait toute la nuit par des chants que les fidèles s'empressaient d'entendre et qui
* D. Mabillon, Liturgia Gallicana, Missale Gallicanum vetus, p. 339.
* Ce moine est probablement le prévôt de la matricule, qui, selon un manuscrit du testament de saint Léger, se nommait Barcarius. Voir ce testament aux 4fnelccia, et plus haut, p. 208.
3 Anonym, Muréac., n? 12.
reportaient la pensée aux pieds du Sinai, parmi tous les prodiges du désert. Tous les clercs , tous les prétres , méme ceux de la campagne, assistaient avec l'évéque à la messe solennelle. On y célébrait l'institution du plus beau des sacrements et on se préparait par le chant d'une majestueuse contestation au lavement des pieds ; on y bénissait le saint chréme, en mémoire de Marie, qui, deux jours avant la Páque, répandit sur les pieds et sur le chef du divin maître son baume le plus précieux. Léodégar accomplit avec la sérénité d'un martyr ces magnifiques cérémonies,
Il se retrouva encore une fois au milieu de ses catéchuménes qui avaient à lui rendre le symbole livré, et à résumer l'enseignement du dimanche précédent. Le cérémonial des épreuves est renouvelé, les scrutins, la consignation du nom, l'imposition des mains, les exorcismes , les onctions; puis l'archidiacre congédie les catéchuménes avec ces consolantes paroles : « Fils bien-aimés, retournez-vous-en et attendez « l'heure oà la gráce de Dieu puisse opérer en vous le « baptéme! » De longues acclamations répondent : Amen! et on se sépare pour ne plus se revoir qu'au baptistère.
Des catéchuménes Léodégar passe aux pénitents et s'adresse à tous, méme à ceux qui n'ont point encore accompli leur expiation. Il examine par lui-méme ceux qui doivent être admis à l’absolution, entre avec eux dans la nef, monte sur l'ambon, les fait prosterner le front sur le marbre du temple, prononce sur cux la sentence d'absolution, et quelques-unes de ces véhémentes paroles qui, dans les homéliaires de ce temps, sont destinées à ce jour. En ce moment où ses regards tombaient d’un côté sur de pauvres pécheurs courbés sous la main de Dieu , et de l'autre sur ces grands chargés de crimes et prêts à lever le bras contre Dieu et son Christ, il nous semble entendre Léodégar, éloquemment indigné, prononcer ces mots qui méritent d’être à jamais répétés : « Considérez les tombeaux des riches, qu'ont-ils été et que sont-ils? Que leur ont servi les richesses
et les plaisirs du siècle ? Il ne reste plus d'eux qu’une vile poussière. Si elle pouvait parler, cette poussière vous dirait : Malheureux, pourquoi vous tourmenter tant pour les vaines délices de la vie? pourquoi vous souiller de tant de crimes ? Considérez nos ossements , et à cette vue , ayez horreur de vos passions et de votre misère. Nous avons été ce que vous êtes , vous serez ce que nous sommes! ! »
Pendant que Léodégar passait ainsi les saints jours, le courrier envoyé par le roi arrivait à la cité des Arvernes et remettait à l’évêque Præjectus la préception qui l'appelait au palais.
Prejectus, dont il nous faut ici dire quelques mots*, occupait glorieusement le siége des Avit et des Sidoine. Jssu de ces nobles familles de l'Arvernie dont les empereurs briguaient l'alliance, il fut béni de bonne heure : on racontait dani sa famille qu'avant sa naissance, Helidia, sa mère, Y'avait vu en songe sortir de son flanc déjà baigné de la rosée baptismale et couvert de sang. Un serviteur de Dieu, consulté sur cette vision , déclara que l'enfant était prédestiné aux palmes du martyre. Ce solennel souvenir l'accompagna toujours. Il étudia dans ces graves écoles d'Issiodore oà des évéques enseignaient le droit romain ; il s'essayait à un grand triomphe en vainquant ses jeunes rivaux dans des luttes littéraires et musicales; de bonne heure il évangélisa les peuples par sa pieuse éloquence , par la mélodie de ses chants, par de précoces miracles. Il affermit encore sa foi en écrivant d'une large et glorieuse manière les victoires des nombreux martyrs de l’Arvernie®. Il porta à l'épiscopat ces grandes pen-
! Homiliæ S. Eligio adscriptæ. Biblioth, max, PP., t. Xll, p. 300. Ces homélies sont au nombre de scize , sur lesquelles dix sont destinées au Jeudisaint, ce qui donne à présumer qu'elles ne peuvent être du méme auteur, et qu'elles forment une sorte d'homiliaircs à l'usage des évêques du 7° siècle. — Cf. Longueval , Hist. de T Eglise Gallicane, liv. x, an. 659.
? Vita S, Prajecti , sæc. n Bened.
3 Passiones martyrum... glorioso lucubravit stylo. id, Vita posterior, n°9,
sées ; il remplit sa cité et les montagnes voisines de cloisres austères, il épuisa sa vie et ses trésors en bonnes œuvres. I était de cette génération de vieux évèques romains qui, dédaignant le monde devenu barbare, vivaient à l + tout entiers au troupeau que Dieu leur confait. Il n'avait fait qu'une apparition au palais pour y obtenir la construction d'une église. Il avait accueilli sans hésiter pour les pauvres les offrandes de Claudia. Il ne put dissimuler, quand lui parvint l'ordre du roi, son étonnement et son chagrin de ne pouvoir célébrer la Páque avec son peuple, bien que les ordres ne parussent pas exiger rigoureusement ug départ immédiat. Il crut devoir quitter sans délai son église et se rendit à Augustodunum.
Le jour de la mort du Sauveur du monde était was : Léodégar ayant fait à Dieu le sacrifice de sa vie, avait voulu tenter un dernier effort pour ramener le jeune roi, son fils, son élève , son protégé. Il alla droit à lui, et lui déclara qu'il était prét à offrir son sang au Christ cruciñé, au même jour où le Christ avait répandu le sien pour le salut du monde.
Cette entrevue , au lieu de calmer le fougueus Mécevingien , l'irrita au point qu'il porta la main sur ses armes, et si la crainte de Dieu et les représentations de quelques grands ne l'eussent retenu , il eüt lui-même frappé de mort, en ce jour de miséricorde, le pontife du Seigueur.
Dieu toutefois accepta son sacrifice; « évidemment à ful sauvé par miracle, afin d’être purifié des fautes qui auraient pu lui échapper en cette vie, dans la fpuraaise d'une plus longue persécution, etafin qu'il en sortit comme un or épuré par la main royale de Dieu , et brillát de l'éclat des pierres précieuses , par la splendeur de ses miracles. »
En ce méme jour, Prejectus entrait dans ja eité ; la renommée du saint homme et de ses prodiges l'avait précédé:
3 Anonym, Æduens,, n° 5.
tous, accoururent au devant de lui. Certes, il méritait «et hommage, mais il est manifeste que dans l'empressement de plusieurs il y avait une secrète envie d'opposer un rival à. Léodégar. On remarqua l’active et subite bienveillance d'Ulfoald pour le prélat nouvellement arrivé. | . Les deux évêques se trouvèrent en face. Pourquei n'y eut-il point autant d'unanimité dans leurs actes qu'il y ‘eut dans leurs pensées de droiture et d’innoçence, et d'upiformité dans leur vie et leur mort? Était-ce Léodégar qui püt s'offensor des hommages rendus à son frère, lui qui voulut y mettre le comble en lui cédant l'honneur de célébrer pontificalement dans son église la nuit de la Páque? Etait-ce Léodégar qui avait arraché précipitamment Præjectus à son peuple , au milieu des fêtes , lui qui, pour les poser dans son église, avait abandonné ou plutôt entraîné sur.ses pas un roi et tout son palais? Etait-ce un crime d'avoir aidé le patrice Hector à vider une cause qu'il importait à l'église même des Arvernes d'éclairer et de trancher? Dans noie égale vénération pour les deux saints, nous protestons es contre les accusations provoquées par les liaisons de Léadégar avec Hector, et santre les dures paroles d’un légendaira contemporain , qui, dans une vie du R. Præjectus, accuse Léodégar d'avoir été complice des crimes d'Hector. Au reste, l’évêque des Árvernes parut devant le roi tel que son prédéçgseur Sidoine. Apollinaire se montrait aux chefs des Goths et des Vandales, ferma, savant, éloquent au besoin. IL refusa de se justifier, alléguant le défense des lois romaines et des saipté canons, de traiter d'aucune affaire contentieuse en un temps aussi saint.
1 Vita S, Præjecti prior, sec. u Bened, La seconde vie n'articule pas un seul mot, de ces reproches; toutes deux paxaisseng d'un auteur contemporain. La première n'aurait-elle point été écrite avant le wartyro de 8. Léger et sous. le coup, de le mort violente de saint Prix? La seconde wie me serait-elle pas une rétzactatjon de la précédent, après meilleur informé, ei comme une zéhabi-
litation de notre saint évêque ?
Des lois romaines; car il a été ordonné par l'empereur Théodose , que toute action , soit publique, soit privée , fût suspendue dans les quinze jours de Pâques '*.
Des saints canons; car il est écrit entre autres choses au décret du pape Libére, que dans les jours de jeüne il n'y ait aucun procès : décret que venaient de renouveler tout récemment plusieurs conciles des Gaules*.
Le saint évêque affirina donc derechef qu'il ne pouvait nullement répondre sur aucune cause, au grand jour où il est d'usage de célébrer les veilles de la sainte Pâque.
Cependant , comme on insistait et qu'on le pressait , circonvenu de toutes parts , il répliqua qu'il en appelait à la reine Himnehilde , sous la recommandation de laquelle étaient placés son église et tous ses biens.
Ce mot suspendit tout, Ulfoald et la reine prirent parti pour l'accusé ; la cause fut ajournée et comme abandonnée.
Alors Præjectus à son tour se plaignit ; d'accusé , il devint accusateur et juge; il s'en prit au roi et à la reine et représenta vivement les fatigues d'un voyage intempestif, imposé à un vieillard, à un évéque, en des jours si saints. Ses plaintes furent véhémentes , au point que le roi et la reine, coinme effrayés, lui demandérent pardon devant tout le monde , et regrettérent qu'on l'eüt obligé à d'aussi pénibles labeurs.
Le patrice Hector fut décidément abandonné : c'était peu, on voulait le perdre avec Léodégar ; tout s'éleva contre le patrice et s'éloigna de son protecteur : Præjectus lui-méme laissa percer des dispositions peu bienveillantes.
Comme le jour touchait à son déclin , le roi , la reine , les . grands, tous les évéques, Léodégar lui-même, le pressèrent
! Cod. Theodos., leg. sub Arcad. aug. 11, et Ruff. coss... Ut actus omnes publici, sive privati , dicbus quindecim paschalibus couquiescant.
? ]von., p. 4, q. 46, decret. Liberii papæ..., ut in jejuniorum diebus nulle lites, nulle contentiones esse debeant, Cf, Conc. Matisc, 11, Suessionense, Triburiense , etc, |
de célébrer la nuit solennelle de Pâques. Il s'y refusa obstinément ; il préféra se retirer humblement dans un monastère , et on ne manqua pas de lui faire choisir celui de Saint-Symphorien.
Le roi l'y suivit, comme s'il eût craint de n'ótre pas en sûreté dans la ville ; là, il s'aboucha encore avec Marcolin et se confirma dans ses funestes projets contre le serviteur de Dieu.
Il passa la plus sainte des nuits à rouler ces pensées hamicides ; il assista le cœur ulcéré au sacrifice de paix, au banquet de la charité chrétienne. Puis, avant que personne n'eüt encore rompu le jeüne , déjà il était assis à un splendide festin, avec sa suite accoutumée, délibérant sur le sort de Léodégar. Que se passa-t-il dans ce conseil nocturne, au milieu des vapeurs d'un repas scandaleux? Tout ce que nous savons, C'est qu'au sortir de là le prince, enflammé de vin et de colère, se mit tumultueusement en route ayec sa suite , pour venir surprendre le saint évéque au milieu de ses catéchumènes.
L'un de ses satellites , instigateur et complice de l'attentat médité , prit les devants , et, soit bravade , soit remords, se présenta brusquement à Léodégar et lui dit : « Prends garde « à toi, prends garde à toi, saint évêque! Sache que, la « messe célébrée, tu seras mis à mort par le roi : tes enne- « mis ont semé contre toi la semence funeste qui depuis « longtemps est déposée dans son cœur ; cette nuit, c'en est « décidé , tout sera consommé! »
Léodégar demeura calme , et dissimula comme s'il n’eût rien entendu ; il poursuivit les saints inystéres avec l'auguste sérénité qui l'accompagnait toujours, surtout aux autels ; méme on remarqua que son visage était plus splendide et qu'il s'abandonna avec une joie plus pure aux solennelles émotions de la nuit de Pâques.
Cette féte avait encore sa beauté des premiers jours; ses rites n'avaient pas changé, on redisait encore des prières
qu'avaient dû chanter les premiers chrétiens d'Auitm, dans "les tombeaux de I Via Strata. On y priait comme nux jours d'Itéhée et de Symphorien, pour les captifs de JésusGhrét, pour les exilés , pour les confesseurs condamnés aux mines’. Léodégar, en face du martyre, éleva ses mains pour tbute l'Église , et en particulier pour la France et pour là paix de ses rois; puis, entouré d'une couronne imposante d'évéques et de prêtres, il se rendit processionnellement au beptistive, où l'attendaient rangés en silence les catéchumènes dus, Éprouvés par un dernier scrütin. À la voix de Léodépar, trois fois ils se tournent à l'Occident et renoncent an monde et au démon. Retournés à l'Orient et la main haute, ils protestent de leur attachement au Christ à jamais. On chante les douze leçons pleines de mystères, à la clarté du feu nouvellement béni et du flambeau pascal, image du soleil de justice. L'eau baptismale bénite et sanctifiée par quelques gouttes apportées du Jourdain par saint Rhétice, on y plonge trois fois les élus, et ils sortent de ce tombeau mystique avec une âme nouvelle. Saisi de vénération devant ces créatures transformées en ses mains, Léodégar embrasse les nouveaux baptisés, se prosterne à leurs pieds, qu'il baise et lave humblement , et leur distribue les voiles, les tuniques blanches, les couronnes de fleur, de myrte ou de palme, puis invoquant sur eux la force d'en haut, il les marque au front du sceau des confirmés, et se dispose à les méner pour la première fois au saint des saints, pour y recevoir le pain des anges, les eulogies bénites, le lait et le miel, aliments symboliques de cette nouvelle et mystique enfance. On était encore au baptistére, à la clarté de mille flambéaux, au milieu des parfums de l'encens et du saint chréme, et des chants enflammés des néophytes répétant l'hymne à l'Àpneau de Dieu. Soudain voici un grand bruit dans Vatrium, une troupe en tumulte , des voix confuses des horn-
* Ditergia Gaflicana , p. 844. Ofationss péschales,
mes armés; un roi en téte, Childéric furieux, vociférant des menaces de mort, agitant son glaive, appelant le pontife par son nom et criant jusqu'aux portes du baptistére : « Léodégar! Léodégar! » — « Me voici, » répond l'imperturbable pontife, s'avancant avec majesté. — Le roi demeure interdit: les flambeaux, l'encens, le saint chréme, les vêtements éclatants de blancheur, lès órnemebts pompeux des lévites , des prêtres, des évêques, l'éblouissant aspect de Léodégar confondent tous ses sens ; il ne voit rien, ne reconnait personne; il se réfugie dans la 1naison de l'église , sous le toit du saint poutife que Dieu venait d'environner du bouclier des anges, et qui acheva les mystères avec la méme sérénité. Les veilles saintes terminées, évéques et prétres se retirérent dans les demeures que leur avait préparées l'hospitalité de Léodégar.