CHAPITRE XVII
SÉJOUR DE SAINT LÉGER A LUXEUIL. un
Léodégar quitte Autun avec le patrice Hector; ils sont poursuivis et atteints, — Hector meurt en se défendant. — Léodégar est emmené à Luxeuil. — 1l y trouve Ébroin, — Origine et illustrations de Luxeuil. — Éclat de ses études. — Saints personnages. — Saint Colomban. — Le laus perennis. — Léodégar se prépare au martyre. — Divers ordres du roi pour l'arracher de Luxeuil, — Meurtre de Childéric, — Désolation des peuples.— Dernier mot sur sainte Bathilde. — Léodégar revient à Autun.
Léodégar, au sortir de la basilique, était rentré dans la maison épiscopale et y avait trouvé le roi. Il se présenta à lui , sans peur comme sans audace ; et avec ce doux et puissant langage dont il aváit le secret , il essaya de calmer les fureurs du Mérovingien ; il s'afiligea de ne l'avoir point vu avant le commencement des veilles, et de le trouver encore, en une nuit si sainte , plein de haine contre lui.
Le mobile et faible prince parut ébranlé ; il contint du moins $a violence , se renferma dans une sombre réserve, se contenta , à chaque représentation , de répondre sourdement qu'il avait ses raisons de tenir Léodégar pour suspect ‘.
Celui-ci , n'espérant plus le désarmer, réfléchit sérieuse-
Ta Anonym, Æduens., n? 5.
ment, pria le Seigneur et convoqua ses amis pour prendre leur avis '.
Il leur représenta que « le roi était irrévocablement décidé à tout : ses satellites l'ont obsédé et triomphent; un décret de mort est prononcé contre Hector et contre lui; la solennité de Páques n'en retardera pas l'exécution; Hector, au mépris de l'hospitalité, et sans respect pour les lois, subira un grand opprobre; pour lui, peu lui importe de mourir, mais il doit songer au salut de ceux qui partagent ses dangers ; on s'exposera pour sa défense ; le peuple se mettra en péril pour le salut d'un homme ; l'église sera pillée et profanée ; la solennelle fête de la résurrection du Christ souillée de meurtre ...... la main du roi le commettra , l'opprobre en retombera sur toute l'Eglise des Francs, l'expiation sur tout le royaume. Donc, plutôt que de s'exposer à la colère du roi, il lui semble mieux de fuir, heureux de tout quitter et de suivre le Christ, quelque part qu'il lui soit donné d'étre le pauvre du Christ *. »
Les amis de Léodégar se rangent à son avis. Sans délai donc, il prend un peu de vin pour réparer ses forces, quelques serviteurs pour l'accompagner, et part en adressant à Dieu cette prière : « Faites, Seigneur, que je n'aie « plus que vous seul à servir, et que, rien ne me retenant « plus dans les déceptions du monde, il me soit permis d'en « rompre tous les liens *. »
A la nouvelle de ce départ, tout s'émeut autour du roi, tout éclate contre les fugitifs. Où vont-ils? Sans doute suséiter des ennemis au loin , soulever les peuples insoumis de l'Aquitaine, armer le Midi contre le Nord. Le roi, confus, outré , vocifére à son tour : « Qu'avons-nous fait? Partez au « plus vite; comment nous a-t-il échappé? Aux armes, mes
! Ursin , n? 6, ? Ursin, ibid, 3 Anonym, Murbat., n° 10.
« jeunes Francs ! A cheval, et courez à cet évêque ‘, » Tout une armée se met en campagne ; au point du jour on atteint sur deux routes diverses les fugitifs.
Le belliqueux patrice de Marseille ne peut se laisser enchainer sans coup férir ; il range en bataille sa petite troupe, se défend à outrance, et tombe accablé sous la multitude des assaillants. « Il nous est permis de croire, dit un témoin de ces scènes, que les mérites du saint martyr Léodégar ont obtenu gráce pour ces ámes qui ont souffert avec lui, et ont voulu innocemment se soustraire à une injuste persécution *. »
Sur une autre route, probablement tout opposée, sur la voie de Besançon qui menait à Luxeuil, Léodégar est arrété sans résistance. On tint un conseil de grands et d'évéques au palais, pour délibérer sur la demande exprimée par Léodégar lui-même de se retirer au monastère de Luxeuil, Tous approuvèrent qu'on lui ouvrit les portes de Luxeuil ; les uns espérant que ce monastére serait sa prison et son tombeau, les autres cherchant à le soustraire pour un temps au ressentiment du roi et de ses ennemis. Léodégar y fut donc conduit.
Il y avait , on s'en souvient, trois ans à peine qu'un autre exilé avait été recueilli dans les solitudes de Luxeuil ; et voici qu'à son tour le rival d'Ébroin obtient sous le méme toit hospitalité et sauvegarde. Étrange preuve, qu'il plut à Dieu de donner aux fervents solitaires des Vosges, de la vanité des choses humaines!
Ébroin dut éprouver un tressaillement d'orgueil en voyant à cóté de lui Léodégar humilié comme lui. Il affectait une indifférente résignation à ses disgráces et méme une sorte d'amitié pour son rival. Celui-ci fut assez grand pour descendreà des excuses, et pour chercher, aprés l'avoirsauvé,
! Vita rhythmica , v. 192-197.
2 Anonym. Æduens., no 5. TP
à s’imaginer destorts. Le pardon parut réciproque. Toutefois l'abbé Windologus , homme saint et habile, assez pénétrant pour déméler l'hypocrisie d'Ebroin , crut devoir l'éloigner de Léodégar, et leur assigner deux cellules séparées, pour y vaquer, loin l'un de l'autre, aux exercices de la vie pénitente. Ébroin y était astreint par les engagements qu'il avait pris, et que confirmérent encore quelques degrés de la cléricature. Léodégar s'y soumit volontairement , et voulut ne différer en rien des moines astreints à l'observance.
Luxeuil semblait fait pour étre l'asile des nobles infortunes. Ce monastère s'élevait sur des ruines qui rappelaient Rome , la plus imposante des grandeurs déchues. Le pied y heurtait les débris de l'art grec, les statues mutilées et vermoulues des dieux détrónés du paganisme et du druidisme. Douze étrangers, conduits par Colomban , y avaient dressé, contre le tronc des arbres et les parois des rochers , sur les débris d'anciens thermes, les premières cellules de Luxeuil, ainsi nommées, disait-on alors, comme étant le bercail de la lumière‘. Là, en effet, s'étaient réfugiées, d'exil en exil , les lettres et les traditions savantes ; parvenues en Irlande, aux confins du monde, elles revenaicnt sur leurs pas , ou plutót elles suivaient les traces de saint Colomban , et passaient avec lui d'Irlande à Luxeuil , à Lure, à Fontaine-de-Bèze, de la Bourgogne aux bords du Rhin, pour aller de là à Saint-Gall, et retourner en Italie, à Bobbio, où les disciples de saint Colomban , s'unissant aux enfants de saint Benoit, aux continuateurs de Cassiodore, conservérent la civilisation du-monde occidental.
A Luxeuil , la culture des lettres n'y avait point altéré la ferveur primitive; les douze premiers compagnons de saint Colomban s'étaient accrus rapidement jusqu’au nombre de
! Vita rhythmica , v. 214, 215.
Hocque monasterium dudum de lumine dictum Luxovium fertur, lucens quod pascit ovile,
deux cent vingt. Tout leur était commun ; ils ne réclamaient rien en propre, hormis les travaux du jour et les veilles de la nuit; ils n'avaient rien des choses du monde, si ce n'est une rare et austére nourriture, un humble vétement de laine blanche : et pourtant ils possédaient tout en Jésus-Christ; heureux de ces déliceset contents de ces trésors, ils menaient en terre la vie des anges '.
Luxeuil fut le berceau de ces grandes institutions, la mère de ces écoles nouvelles , et, comme on l'appela longtemps, le chef de tous les monastères de Bourgogne et de France *. Les études, au onzième siècle, y étaient trés-florissantes. Les fils des nobles familles, les évéques des grands siéges, les abbésdes monastères, les hommes les plusillustres du temps, les apótres qui achevérent la ruinedu paganisme en Gaule, se rencontrérent à Luxeuil : Audomar d'Arras, et son père Friulfus ; Donat de Nevers * ; Chanoald de Laon * ; Achar et Mommolenus de Noyon * ; Bertin, fondateur deSithiu* ; Frodobert, de Moustier-la-Celle ; Babolein, premierabbéde Saint- Maur-les-Fossés ?; Theodefridus, abbé de Corbie et évéque d'Amiens *; Germain, de Grand-Val, et son frère Numérien*; Berchare, martyr et fondateur de Haute- Villiers et de Montiers-Render '» ; Romaric, et Amatus de Remiremont ‘ ;
! Vita S. Walarici, cap. vin, n? 8, sec, n Bened.
? Luxovium omnium caput Burgundie monasteriorum et Franciz. Gall. christ, vet.—Erat, eo tempore, prenominatum Luxoviense cenobium in Gallicis regionibus, pene singulare tam in religionis apice, quem etiam in perfectione doctrinæ. Qua ex causa plurimi quibus in utramvis partem proficiendi fervor inerat, ad eumdem locum certantibus studiis undique confluebant, Vita S. Frodoberti, no 5 , sæc, 11 Bened., p. 629.
3 Vita S. Audomari, n° 2, sæc, n Bened,
4 Elogium S. Donati , ibid,
5 Vita S. Eustasii , no 5 , ibid.
6 Annal. ord. S. Bened., ann. 647 , n° 49,
7 De S. Baboleno, n° 2, sec, 11 Bened,
8 Vita S. Balthild, prior., no 71, ibid.
9 Vita S. Germani abb., ibid.
1? Vita S. Bercharii, ibid.
" Vita S, 4mati , no 12, ibid,
Ermanfroi, que nous avons vu au palais avec Léodégar.
De là sortirent non-seulement les propagateurs de la civilisation, mais de zélés apótres qui se répandirent par toutes les Vosges , l'Alsace, la Baviére, la Suisse et toute l'Allemagne. Les conciles confiaient solennellement l'évangélisation des peuples aux abbés de Luxeuil '. Ces hommes de Dieu, dont les sens spiritualisés percevaient le parfum de la vertu, choisissaient avec un tact infaillible et fécond ceux qui étaient les plus dignes de répandre la bonne odeur de Jésus-Christ ?. |
Ainsi Léodégar retrouvait à Luxeuil ses nobles amitiés du palais, ses meilleurs souvenirs, Poitiers, Lutéce, Autun ; surtout Saint-Maixent y revivait tout entier : ses frères de cellule, sa paternité abbatiale, les fétes et les chants du désert, . les joies du jour, et lessplendeurs des nuits, méme cette belle nature que la solitude embellit et que la prière colore d'un reflet du ciel : depuis le temps de Páques jusqu'au déclin de l'automne, époque de son séjour à Luxeuil, on aime à le voir, comme autrefois sur les bords de l'humble Séparis, errer sous les ombrages du torrent qui promenait à travers le pieux enclos le murmure de ses méandres et ses eaux poissonneuses”, fouler à pas lents, dans ses longues méditations, la pelouse qui dessinait autour du monastére un arc de verdure ; s'enfoncer dans la feuillée des bois qui le couronnait en amphithéâtre; chercher la place où vécurent et se préparèrent à l'apostolat , au martyre, à la gloire, les Eustase, les Walde-
* Vita S. Eustasti, no 3, 5, ibid. |
? S. Valery exhalait par sa vertu une odeur que S. Colomban sentait et dont il bénissait Dieu et félicitait hardiment son disciple, Vita S. Walerici, n° 1], szc. n Bened.
(03 Undique quod tegitur sylvis frondentibus altis, Passim per gyrum vernantum flore venusto Pratorum species spectantum mulcet ocellos, Per medium fluvius rapido torrente susurrat Lignifer, et gestans squamosos gurgite pisces, 07 Vita rhythmica, v. 216-220.
bert, les Germain, les Bérchare, et par-dessus tout Colomban.
Colomban ! tout ici rappelle les merveilles de cette foi qui remuait les peuples et faisait trembler les rois. Là planait le corbeau, et ici mugissait l'ours qui comprenaient sa voix comme la voix de Dieu ; c'était là le rocher d’où jaillissaient les eaux du désert, au commandement du nouveau Moise ; c'était ici que tomba le chéne qui fendit le front du pére de saint Babolein, miraculeusement guéri par le thaumaturge. Dans ces sentiers folátraient autour de lui les bétes sauvages et les oiseaux de la forét , qui allaient jusqu'à déposer leur nid dans sa cuculle. Voilà la grotte où il passait la veille des fétes et le saint Caréme avec un seul disciple, le plus jeune d'entre eux, chargé de puiser son eau, d'écarter les importuns, de transmettre ses ordres au monastère et de lui en rapporter les nouvelles. Il sortait de là avec la verge et le rayon de feu de Moïse , et s'en allait flageller de ses amathèmes les scandales des fils de Brunehant et prophétiser leur chute. Léodégar était préparé mieux que personne à entrer en communion de cœur et de pensée ayec ce hardi censeur des grands du siècle. Il put apprendre de la bouche méme du moine Jonas qui écrivait à Luxeuil, vers ce temps, la vie de Colomban et de ses principaux disciples, toutes les particularités de cette existence si dévouée , tous les détails des persécutions, tous les secrets de cette áme énergique et jusqu'à ses visions ; et entre autres, ce trait qui résume la vie de Léodégar et de Colomban , et peint sous de vives images la grandeur et les périls de la lutte contre les passions sauvages de ces temps: « Un jour, le saint homme errait dans les plus sombres sentiers du bois, portant sur ses épaules le livre des saintes Écritures , et disputant seul à seul. Il lui ' vint tout à coup une pensée : Qu'aimerait.l mieux, ou de tomber dans les persécutions des hommes ou d'étre exposé aux bétes féroces? Comme mille réflexions pénibles le tourmentaient , il avait beau prier et se signer le front , il se di-
DE SAINT LÉGER. Jor
sait toujours que mieux valait assurément la férocité des bétes qui ne péchaient point, que la rage des hommes qui perdent leurs âmes. Pendant qu'il débattait ces pensées, il voit venir à lui douze loups qui l'escortent à droite et à gauche : il demeura immobile, disant : Deus , in adjutorum meum intende ; Domine , ad adjuvandum me festina. Les loups approchérent de si prés que leurs gueules touchaient ses vétements. Comme il tenait ferme au milieu d'eux, ils le laissent sans peur, et s'en vont vaguer dans la forét. Cette premiére tentation heureusement traversée , le bienheureux poursuit son chemin à travers le bois. Aprés quelques pas , il entend des voix : c'étaient des Suéves én grand nombre , errant en tumulte , exerçant leurs brigan- : dages. Mais il affronta cette épreuve avec la méme constance, et s'affermit ainsi contre le malheur. Or était-ce tromperie du diable, ou la chose arriva-t-elle vraiment? Le saint homme ne le reconnut pas clairement *. »
On respirait à Luxeuil comme un air d'héroisme , on y prenait le tempérament des saints et des martrys. Colomban avait profondément imprimé dans l'esprit de ses disciples ce mépris de la vie , qu'il exprima si énergiquement dans ses homélies. On y méditait volontiers sur les dérisions et les déceptions du monde , sur la caducité du temps, et sur la patrie qui demeure dans le Pére qui est au ciel. Ainsi là se formérent aux dévouements jusqu'à la mort, les Berchare de Haute-Villiers, les Germain de Grand-Val, les Ragnebert, les Ragnacharius de Bâle ou d'Autun, et ces trois cents martyrs de Luxeuil qui , avecleur abbé Mellinus, tombérent sous le cimeterre des Sarrasins.
Le secret de.cet héroisme , l'âme de Luxeuvil , c'était le Laus perennis. Ce chant des forts naquit en Occident sur les tombeaux de la légion thébéenne, à Saint-Maurice d'Agaune. Avant de s'établir à Luxeuil, il passa sur la fosse de saint
1 Vita S. Columbani, n° 15, szc. 11 Bened,
Marcel, le martyr du Chälonnais. Là , dès le temps de saint Eustase, le successeur de Colomban, trois cents moines, partagés en divers chœurs, se succédaient sans interruption dans la louange de Dieu. Jour et nuit, trois cents voix, aussi infatigables que celles des anges, se mélaient incessamment au chant des collines éternelles. Les ámes s'embrasaient dans ce cantique sans fin ; les cœurs étaient toujours en haut et conversaient dans les cieux ; la terre leur était légère , Dieu n'avait qu'un signe à faire, et chacun et toute la troupe au besoin ployait sa tente et montait aux célestes tabernacles. Ainsi, pendant six vingts ans , ce sacrifice de la louange avait été offert incessamment à Luxeuil. Dieu jugea qu'il était temps d'accorder le repos à ces athlétes de la psalmodie ; il permit au Maure de commander le silence , ct tous les moines de Luxeuil , échangeant contre le ciel leurs stalles ensanglantées, s'en allèrent reprendre en haut le Laus perennis, pour ne plus jamais l'interrompre'.
Ce fut là que Léodégar se prépara à la dernière phase de sa vie, à son long martyre, à sa lente consommation. Les moments suprémes vont arriver. Il peut dire à son Père, comme Jésus avant sa passion : Maintenant mon âme est troublée : et que dirai-je ? O Père ! sauvez-moi de cette heure; mais c'est pour elle que je suis venu : Père, glorifiez votre nom. Or Dieu a glorifié, et il glorifiera encore son fils Léodégar. Il le rendra jusqu'à la fin semblable au Christ; il le fera entrer comme lui dans la gloire, mais par la voie du sang; il le glorifiera, mais par le calvaire, le délaissement, le crucifiement et la sépulture. Il le fera martyr. C'est là le dernier ornement de la couronne de Léodégar, c'est le plus beau reflet de l'auréole des saints. Les vieillards de l'éternité jettent leurs couronnes aux pieds de
! Monasterio Luxovio tum præerat abbas Mellinus numeroso cœtui monachorum , qui una cum abbate cæsi sunt, Sicque ibi cessavit laus perpetua. Annal, Ord. S. Bened., ad ann, 732, ne 7.
l'Agneau; les vierges le suivent en ses sentiers mystiques ; les anges environnent son autel ; les apôtres sont assis sur des trônes ; mais le martyr repose sous l’autel, sa voix se méle à la voix de l'Agneau, son sang parle et prie comme le sien ; comme lui, il dispose des miséricordes et des vengeances de Dieu.
C'est encore, si l'on veut, le dernier degré de cette longue initiation qui, au septiéme siécle, éléve les peuples nouveaux, et surtout la France, aux régions chrétiennes les plus hautes et les plus pures. L'enfance, la cléricature , la profession monastique, l'épiscopat de Léodégar nous ont fait parcourir tous les progrés de cette éducation providentielle : son martyre achève de révéler le plan divin. Car, ainsi que nous l'avons dit en commençant ces pages, quand un martyr meurt, ce n'est pas seulement pour lui qu'il souffre, c'est aussi pour ses concitoyens: pour lui , sa mort est récompense; pour eux , c'est un exemple: pour lui, c'est le repos; pour eux, le salut. Et par cet exemple , nous apprenons à croire au Christ , nous apprenons à acheter par les opprobres la vie éternelle, nous apprenons à ne craindre pas la mort’.
L'Église des Francs achève donc son catéchuménat par le baptême de sang et la confession des martyrs. Quelques victimes ont déjà de loin en loin rendu témoignage ; mais ce n'étaient que les prémices ; le champ a blanchi, les épis sont mürs, la moisson commence; et à partir de la première passion de Léodégar jusqu'à l'arrivée des Maures, le champ sera jonché de morts, et il s'en lévera un grand peuple, une armée puissante, celle dont le marteau broiera à Poitiers l'orgueil des Musulmans. ji l'ére des martyrs succédera le régne d'un nouveau Constantin : Charlemagne une seconde fois établira et affranchira l'Eglise romaine.
Il y a donc, ce nous semble, un nouvel intérét à suivre
1 $, Maximus Taurin, Hom. 31, nova edit, Rom.
3o4 HISTOIRE
les combats que notre saint pontife soutiendra pour la justice et la vérité contre Ebroin, son rival et l'ennemi de Dieu et de l'Église. Cet homme, encore caché sous le froc, prendra sa véritable place dans l'histoire à côté des proconsuls romains et des persécuteurs des martyrs, et Léodégar demeurera sur l'autel où l'a placé l'Église, comme la victime immolée sur le berceau de la France, pour le salut de la patrie, la gloire de Dieu et l’exaltation de la chrétienté. Plus d’une fois Childéric, revenant sur ses pas, avait repris la pensée de mettre à mort Léodégar. Peu après son départ il y eût cédé , si l'abbé de Saint-Symphorien, le vénérable Hermenaire, à qui avait été confiée , à la demande de toute la ville, l’église d'Augustodunum, ne se füt prosterné aux pieds du prince et ne lui eüt arraché , à force de priéres, le salut de Léodégar. «Il en est qui l'accusérent d'avoir souvent visité la demeure du roi pour se frayer les voies à l’épiscopat. Il n'en fut rien, et si l’œil charnel ne peut comprendre une affection surnaturelle , Hermenaire a pour garant de sa fidélité à son évêque ses œuvres de charité et un dévouement que la mort seule put suspendre.» Hertnenaire ne put toutefgis maîtriser longtemps la fureur de Childéric, que les partisans d'Ébroin ne cessaient d'exciter. Àu bout de quelques mois il céda à ces obsessions : deux nobles Francs eurent ordre d'arracher Léodégar de Luxeuil. Le monastére n'avait rien à opposer à cet acte de violence; Leodégar fut livré sans défense, ou plutót avec la sauvegarde de cette majesté plus auguste que jamais, que Dieu imprima sur son visage. Áussi ses ennemis devinrent ses défenseurs : ces ducs, leurs nebles femmes, leurs nombreux serviteurs, tout le peuple d’alentour se trouva soudainement épris pour lui d'un dévouement sans bornes*.
1 Anonym. Æduens., n° 6.
3 Tunc enim famulo suo gratia superna concesserat venerabilem dignitatem, ut in illis locis tam predicti duces, quam eorum matronz , simulque
Les deux seigneurs, en se présentant à Luxeuil , s'étaient fait accompagner d'un satellite forcené qui avait juré de décharger sa hache sur la téte de Léodégar, aussitót qu’il le verrait hors du monastère. Ce moment venu, il sentit son cœur battre d'une terreur inconnue , ses genoux tremblérent; il tomba aux pieds du saint, protestant à haute voix contre ses abominables serments , désavouant jusqu'à la pensée de son crime et en demandant grâce.
Ici se révéle en Léodégar un phénoméne moral qui se reproduira plusieurs fois encore , cet étonnant pouvoir sur les hommes les plus pervers, cet empire instantané sur les volontés les plus rebelles, qui nous semble tenir du surnaturel. Nous ne pouvons lui comparer que la puissance des martyrs , dont le regard doux et fort trainait à leurs pieds les lions et les tigres des amphithéátres.
Childéric, aprés avoir donné ordre de prendre Léodégar, ne tarda pas à mettre le comble à ses emportements. « C'était, dit le continuateur de Frédégaire, un prince léger et impétueux , fait pour jeter dans la révolte la nation des Francs , provoquant le scandale et dégradant son autorité , tant qu'enfin la haine montant toujours alla jusqu'au scandale de son renversement'. * Au milieu de l'exaspération croissante, un noble Franc, nommé Bodilon , ayant tenté de faire des représentations sur un impôt arbitraire et onéreux , Childéric le fit attacher à un poteau et battre de verges comme un esclave. Cet injurieux traitement révolta tous les leudes. Amalbert , Ingolbert, Bodilon , Lupus , tout une bande de conjurés se rassemblent, prennent pour rendez-vous la forêt de Livry,et, profitànt d'une partie de chasse , surprennent le roi et le massacrent avec Dagobert, son fils, avec Bilihilde, la reine, encore enceinte.
ministri, universeque familie , necnon et vulgus populi ita imminerent, ut semetipsos pro eo non dubitarent offerre, Id., n° 8. 1 Fredegar., Chron, cont., xcv.
Daniel, autre fils du malheureux prince , échappa seul et vécut assez pour arriver quelque jour au tróne,
L'Église était préte à l'avance pour intervenir dans ces scènes de violence. Si elle ne pouvait les prévenir, au moins elle recueillait et sauvait les victimes autant qu'elle le pouvait, au moins elle avait pour les morts de royales sépultures, et pour les vivants d'inviolables asiles. Ainsi Childéric, Bilihilde, et le jeune prince massacréaveceux à cótéde plusieurs autres Mérovingiens, furent inhumés à Saint-Germain-le- Doré. La reconnaissance et la fidélite des moines leur restait et les accompagnait au delà de la tombe".
Le jeune Daniel? trouva un peu plus loin un asile sacré à Chelles, auprès de son aieule Bathilde. La bienheureuse vécut assez pour contempler ces tragédies, où périssaient ses enfants. Bien que Dieu , pour récompenser ses douleurs de mère, lui eüt donné tout une nouvelle et sainte famille, avec le baume de la prière et les chants de la solitude , si puissants contre les tribulations du siècle, son calice était encore amer : son cœur se consumait dans la résignation ; elle en eut à ses derniers jours des douleurs d'entrailles trés-aigués, qui révélaient toutes ses angoisses de mère. Elle n'avait de soulagement que dans les innocentes caresses
* On découvrit ces tombeaux en 1645 , et on les visita une seconde fois en 1656. Ils étaient placés prés du gros mur du clocher septentrional; on les transporta auprès du pilier occidental, à l'entrée du sanctuaire. Celui de Childéric avait une inscription où on lisait CHILD. REX. Celui du jeune Dagobert était posé sur celui de sa mére, En 1645 la téte du roi portait un grand passement d'or en forme de couronne, un morceau de toile d'or lui couvrait le visage; on vit encore des éperons, une ceinture enrichie de boucles et d'ornements d'argent. Bilihilde avait ses habits royaux et un coussin d'herbes odoriférantes sous la téte. Des ouvriers y pénétrérent et enlevérent la plupart de ces ornements. En 1656 on ne trouva plus qu'un grand bâton de coudrier, une longue baguette , une épée rouillée et rompue par la poignée, quelques boucles du baudrier avec des plaques d'argent, fort minces , carrées , oà était gravé un serpent amphisbène. D, Bouillard, Histoire de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés , p. 252.
* 1] monta sur le trône en 725 , sous le nom de son père, Childéric ; il est le troisiéme et le dernier de ce nom.
d’une enfant de sept ans, sa filleule Radegonde, que Dieu sembla déposer entre ses mains au moment même où il lui enlevait violemment ses enfants et ses petits-enfants.
Bathilde , qui avait foi aux prédictions des serviteurs de Dieu, pouvait espérer un plus consolant avenir pour la France et ses enfants. Longtemps auparavant saint Éloi, qu’elle avait si tendrement aimé, lui avait révélé tout ce qui se passait. Dans une vision prophétique, il avait vu une pleine lune entourée de trois étoiles, qui montait dans les cieux ; peu à peu la lune s’effaça au milieu de sa course, puis deux étoiles ; une seule resta, qui grandit comme un ‘soleil et jeta jusqu’à la fin un grand éclat. Ce récit, écrit avant son accomplissement par un témoin fidèle, saint Ouen, était l’histoire exacte de Bathilde et de ses trois enfants.
Les peuples eux-mêmes avaient besoin de ces récits pour ne pas désespérer de la race de Clovis. Il n’y avait plus de rois, plus de maire reconnus par les Francs, ni en Neustrie, ni en Austrasie. Dagobert n’avait obtenu qu’un coin de terre aux bords du Rhin , au milieu des Suéves , des Bavarois, des Saxons, qui profitèrent de ces dissensions pour revenir à l'idolátrie, à l'anarchie, au brigandage. Ulfoald , seul demeuré sur la scéne des affaires, s'était enfui précipitamment dans ses terres, au nord des Gaules; les gouverneurs des provinces, laissés sans frein, se livraient à leurs dissensions et à leurs vengeances particuliéres; chacun jugeait, taxait, percevait à son gré les impóts ; l'injustice provoquait la résistance, qui amenait des violences nouvelles et plus acerbes; c'était partout une guerre de brigandage. « Nous reconnümes si manifestement, dit un contemporain, la colére de Dieu, que nous vimes apparaitre au firmament
* "as
! Vita $. Balthildis prior, n° 14.
2 Vita S. Eligii, no 31. Spicileg., t. 11, ed, in-fo. 3 Annal, Metuens. ad ann. 688.
l'une de ces étoiles que les astronomes nomment cométes', et qui annoncent , disent-ils , grande famine en terre, changement de rois, agitation des peuples, partis et factions, guerres et meurtres par le glaive. Or il est manifeste qu'alors toutes ces choses arrivérent, Mais il est écrit que les insensés ne seront point corrigés par les paroles, encore moins donc le seront-ils par les signes *.»
Là oà meurt un roi, a dit le poéte, se creuse un abime où tout tombe. L'abime s'ouvrit en Gaule au moment où disparurent les deux rois qui gouvernaient, l'un au nom de sa naissance , et l'autre par une investiture providentielle, Childéric et Léodégar. Celui-ci cependant subsistait, et les peuples, accoutumés à tourner leurs regards vers les maisons de Dieu, attendaient de Luxeuil le salut de la patrie.
Quelques-uns appelaient Ébroin, le plus grand nombre ne voyaient de salut qu'en Léodégar. À Augustodunum surtout , un élan de joie parcourut toute la cité ; une députation fut dépéchée pour aller porter au pontife exilé les vœux de ses enfants ; ils le trouvèrent entre les mains des nobles qui l'avaient tiré violemment de Luxeuil, et qui depuis étaient devenus ses plus dévoués défenseurs. S'il faut en croire deux légendaires inconnus , ces députés lui adresserent, au nom de la cité, cette requête :
« Homme bien-aimé de Dieu et des hommes, nous avons « assez longtemps pleuré ton absence et porté le deuil ; rends « aux affligés la joie , console leur grande désolation ; prends « pitié, bien-aimé père, de ton troupeau ; il se consume de « regrets , et s'il ne te revoit, il défaillera. Reviens, visite,
t Il y a de grandes difficultés pour classer ce fait dans les annales de l'astronomie; il semble se confondre avec l'apparition d'un météore en forme d'arcen-ciel, de l'an 671, et une grande comète qui fut visible pendant trois mois par tout le monde en 677. — Cf. Beda , Hist. Ænglor., lib. iv, c. 19. — Theophanes ad ann, secundum Alexandrin., 664, Pagi ad ann. 671, no 8; 673, 8.— Boll. ad hunc loc., 472. |
* Anonym, Æduens., no 7,
« fortifie et guéris, Ô père, ceux que tu as pieusement et « doucement élevés, et ne les laisse pas plus longtemps « languir de ton absence ; que les larmes de tes enfants dé- « faillants t'émeuvent , et que les gémissements de ceux qui « soupirent aprés toi te raménent. Nous savons bien que tu « veux sans relâche servir le Christ; mais où le feras-tu « mieux que là ouilt'a établi pasteur? que penses-tu mériter « de lui, si tu délaisses ceux qu'il t'a donnés à conduire? « Reviens, pére, reviens donc pour consoler tes fils qui « pleurent, pour rendre au double à notre maitre le Christ « le talent qu'il t'a donné afin qu'il fructifiát ‘. »
Léodégar aimait à se regarder encore comme l'enfant de Windologus , comme le captif du Seigneur. Il objectait donc qu'il avait renoncé au monde et rappelait la sentence évangélique : Nul n'est apte au royaume de Dieu, si, ayant mis la main à la charrue , il regarde en arrière. Il fallut que le père du monastère vint en aide aux députés et déliât Léodégar de tous ses doutes. Cet avis était un ordre; il prit de son père une dernière bénédicthon, et partit avec un nombreux cortége qui s’accrut à mesure qu'il s’avançait. Au bruit de son retour, tous ses amis accouraient auprés de lui; la province entière était en fête ; la nouvelle en descendit rapidement jusqu'à Lyon, où Genesius rassembla une troupe nombreuse pour rejoitdre Léodégar, et le ramener en triomphe à sa ville épiscopale.
à Anonym, Murbac., no 11. — Vita rhythmnica , v. 835.