CHAPITRE XVIII
NOUVELLE TYRANNIE D'ÉBROIN. .
Léodégar revient à Autun avec Génésius de Lyon, Ebroin et sa bande. — Il fait proclamer roi Théodoric , et Leudése maire du palais. — Ehbroin remue l'Austrasie; — attaque Théodoric, tue Leudése, bouleverse toutes les Gaules, — impose à l'Église la commende militaire; — persécute neuf évéques. — Troubles excités dans la province de Lyon, à Valence, à Lyon,
à Clermont. — Martyre de S. Prix et de S. Rambert.
Au moment où Léodégar partait pour revoir son église, les portes de Luxeuil s'ouvraient à un autre exilé. Ebroin n'avait point cru devoir jeter encore le masque ni dépouiller le froc'. Peut-être voulait-il en imposer aux peuples, éviter l'odieux d'une apostasie, et se ménager dans son titre de clerc et de moine de nouveaux mgyens d'intrigues, et un prestige qu'il pouvait croire indispensable pour tenir téte à Léodégar. On s'explique au moins assez difficilement sa nouvelle apparition sous un vétement qui le fit appeler bientôt un simulacre de moine, un nouveau Julien ?. En acceptant la cléricature , il avait signé sa dégradation pour
! L'anonyme autunois, très-exact d'ordinaire et témoin oculaire, indique le moment oà Ébroin quitta l'habit monastique. Ce fut aprés son entrée à Autun. No 8.
* His enim diebus egressus est de Luxovio etiam Hebroinus Juliano similis, qui vitam fictam monachorum tenuit, Anonym, Æduens,, no 8. — Hebroinus.., coma detonsa clericus Luxovium ingressus , apostata factus. Vita S. Filiberti, n? 22 , sæc. 11 Bened. )
le jour où il y renoncerait illicitement; les lois civiles s'unissaient aux lois canoniques pour flétrir le renégat de la cléricature et le dégrader de toute noblesse, de toute dignité, de toute milice'.
Autour d'Ébroin se ramassèrent ses complices et ses valets, empressés de briguer ses bonnes gráces, « hommes de rapines et de fraudes, flétris la plupart et échappés de leurs retraites, comme au printemps les serpents sortent de leur caverne*, Leur chef lui-même relevait sa tête empoisonnée, comme une vipère qui se rajeunit et renouvelle son venin *.» Dans cette troupe impie, on se rappelait les injures qu’on avait reçues, on rejetait tous les malheurs du parti sur Léodégar , on stimulait Ébroin, déjà impatient de vengeance. La fureur éclata si vite, qu'Ebroin et sa bande résolurent de se défaire de Léodégar ayant qu’il n’arrivât à Augustodunum.
Une journée de marche seulement les séparait du saint évêque : ils se hátent donc pour l'atteindre; bientôt les deux troupes se rejoignent, ce ne devait pas être loin de Châlons, dont l’évêque, Diddo, était dès longtemps l'ennemi juré de Léodégar et le complice d'Ébroin.
Mais l’amitié cette fois avait pris les devants ; Génésius prévint Ébroin et Diddo : d'autres amis de Léodégar étaient accourus aussi vite et en plus grand nombre. La partie était trop inégale ; Ébroin dissimula ; il lui fallut méme , pour sa propre sûreté, se joindre aux deux évêques, afficher une humble et affectueuse déférence, et, toujours en froc de moine, se confondre dans leur suite, Il en vint donc de force
* Nov, 98, c. 1. Nov. 193, c. 15.
* Tunc hi qui... exsilio fuerant condemnati , tamquam veris tempore post hiemem solent de cavernis serpentes venenati procedere, quidam sine metu fuerunt reversi. Id., n° 7.
3 Jpse enim Hebroinus caput relevavit veuenosum , et quasi vipera restaue rans venena sua. ld., n° 8. *
à grossir de toute sa bande le cortége triomphal qui raimenait Léodégar à son église.
La cité et toute l’église éduenne éclatèrent de joie au retour du pontife. « Il semblait revenu du tombeau : c'était an
. beau jour après une tempête ; c'étaient les transports d'une
famille qui revoyait un père aprés avoir pleuré sa perte!, » Les rues et les places sont ornées de fleurs et de tentures; tout le peuple, jeunes et vieux , les vierges, les mères et leurs enfants sont en fête ; les clercs marchent en cadence au chant des antienues ; les diacres portent des torches allumées ; toute la cité accueille avec acclamation Léodégar et son cortége , Génésius et ses fidèles amis, Ébrein méme et ses suppóts confondus sous les éclats de cette ovation populaire : tous reconduisent le pontife à sa basilique, où du haut de son tróne épiscopal il répand sur son peuple les bénédictions du retour. Au sortir de l'église, il donna À tous, däns les spacieuses salles de l'episcopium , une splendide hospitalité. « Cette féte était, Dieu le voulant ainsi, comme les préludes du soir, et les hymnes des saintes veilles qi précédent l'anniversaire des martyrs *. »
Léodégar n'avait point attendu ce jour bruyant pour aviser au moyen de mettre un terme aux maux de la France; il avait proposé aux leudes et aux évêques qui l'envirosnaient de reconnaitre pour roi Théodoric, seul et dernier enfant de la pieuse reine Dathilde. Il lui fallait le concours d'Ébroin ; et il avait lieu d'y compter, puisque Ébroin, trois ans auparavant , avait pris l'initiative de cette mesure.
Mais Ébroin était humilié du triomphe de Léodégar et blessé de sa puissance. Qu'avaitil à faire d'un roi qui ne devrait pas tout à lui.seul, qui ferait honneur à son rival de sa vie sauvée, de sa couronne recouyrée, qu'il n'irait
| Anonym. /Educns., n° 8.
* Nec immerito laudum exhibebantur excubiz , quia presente (forsan pra sciente) Domino, ad coronam properabat martyrii, Id., ibid.
DE SAINT LÉGER. 313 saluer qu’à la suite de l'évéque, d'un roi créature de Léo-. dégar ?
Toutefois , il edt été indiscret de se prononcer brusquement ; il parut donc accepter le projet avec plus d'empressement que personne. Impatient même de porter son hommage à Théodoric, il voulut aller à lui dès le jour, à l'heure même ; il partit brusquement avant la fin de la nuit.
Léodégar le suivit et l’observa de près. Embarrassé de sa présence , traversé dans toutes ses ruses, Ébroin cherchait à échapper à cette surveillance qui l'investissait de toutes parts. Il fut encore assez pénétrant pour reconnaitre que dans cette troupe, si unie.en apparence , il y avait une défection à tenter. Il sonde adroitement les esprits; il s'adresse surtout aux Austrasiens accoutumés à faire bande à part; il rallie les anciens amis d'Ulfoald ; il devine, il menace, il subjugue. Prodigieuse habileté de cet homme! À peine au ., milieu de Ja route qui le menait à Théodoric , il avait un nouveau roi, un vaste plan d’usurpation, un parti puissant , une armée, toute l’Austrasie à prendre, la France à rompre en deux parts. Il se sépare brusquement de Léodégar, abjure la cléricature , foule aux pieds ses engagements monastiques, se jette du cóté du nord et entraine avec lui ces mêmes Austrasiens qui avaient le plus contribué à le confiner à Luxeuil.
Léodégar lutta d'activité; il arriva bientót à Paris, fit sortir de Saint-Denys Théodoric et le présenta aux leudes de Neustrie et de Bourgogne , qui le saluérent roi avec les cérémonies accoutumées, Il eût pu , comme Arnulf et Cunihert, accepter les fonctions de maire; pour la seconde fois le palais tombait sous sa puissance; il eüt au moins été désirable qu'il ne le quittát pas. Mais il avait à peine revu son peuple, et il connaissait le retour de ces grandes fortunes. De concert avec Warein , son frère, et l'assemblée des leudes ‘, il proposa de nommer Leudèse, fils d'Archaubaut,
1 Fredegar. Conttnuat,, n° 9). — Gesta Francor,. n° 45.
parent d'Éga, issu de famille Burgonde , d'une grande race bénie dans la mémoire des peuples.
Un roi était proclamé , un maire du palais normé , une majorité de leudes Neustriens et Burgondes ralliée au nouveau pouvoir, la fidélité assurée par de bonnes garanties. Ébroin avait comme disparu dans l'Austrasie, retiré auprès de sa femme Plectrude, et rentré dans ses patrimoines. Il devait en effet travailler à s'effacer, pour nouer plus fortement son intrigue dans l'ombre et se venger par où il avait succombé, par une surprise. On se rassura promptement au palais de Neustrie : le roi et Leudése, sans troupes et sans défiance, visitaient les foréts et les villas royales; évêques et leudes s'étaient retirés. Léodégar crut avoir assez fait pour la patrie , et se donna tout entier à son église qui réclamait sa présence.
Théodoric et Leudése passaient l'hiver sur les bords de l'Oise, dans la villa de Novientum '. Au cœur de l'hiver, . Ébroin rassemble autour de lui une bande d'hommes résolus et actifs, se jette en Neustrie , court à grandes journées le long de l'Oise, tombe inopinément sur Novientum au milieu de la nuit, franchit la riviére au pont de Sainte- Maxence, taille en pièces un premier corps-de-garde endormi, et marche droit au quartier du roi. Théodoric et Leudése eurent quelques instants pour s'échapper et emporter avec eux le trésor royal. Toujours fuyant, ils arrivent à la villa de Basio *. Ébroin sans reláche les poursuit encore, les atteint de nouveau; là le trésor est abandonné au pillage , et les uns reprennent la fuite , les autres la poursuite. On atteint le castel de Crécy, dernier refuge, où Ébroin arrête et investit Théodoric et sa suite. Impatient d'en finir, le traitre demande une entrevue, oblige Leudése
! Fredegarii Contínuat, , no 96.
* ll reste des ruines de cette villa près de Corbie, et des traces de son nom dans le village de Basin. Vid. D. Mabillon, de Re diplomatica, lib. tv, n° 12.
de l'accepter , l'aborde avec affabilité , se plait à le nommer son compére , et l'assassine sur place. |
Il s'arréta là, n'osant ni toucher à son roi, ni se présenter à lui, couvert de sang; il n'inspirait plus que de l'horreur. Cette puissance lui suffisait ; il ne s'étudia qu'à augmenter l'épouvante, il entreprit de gouverner par la terreur. Il sembla prendre un nouveau nom pour inspirer plus d'effroi. « Ébremer, disent les récits du temps, poussait alors, comme un lion parmi les bétes féroces , des rugissements qui faisaient trembler toute la terre des Francs ‘. »
Se jouant de la royauté et des Francs, il promena à travers l'Austrasie et présenta comme un fils de Clotaire III, un enfant qu'il décora du grand nom de Clovis. Il lança ses émissaires par toute la France pour accréditer ces fables ; on forçait le peuple de s'assembler sur son passage; on parcourait, en les ravageant, les provinces; on imposait aux juges de nouvelles préceptions au nom de ce roi ; on dépouillait ceux qui résistaient , et s'ils ne prenaient promptement la fuite, on les exterminait par le glaive.
Ébroin joignait le sacrilége à la violence; il déshonorait l'épiscopat, en trainant avec lui des prélats flétris et vendus à ses fureurs , et entre autres Diddo de Chálons-sur-Saóne et Bobbo de Valence. Il inaugürait, sous laterreur de son épée, un nouveau système de scandale et d'oppression, qui jettera de profondes et indestructibles racines au cœur de l'Eglise : c'est une nouvelle invasion plus redoutable que celle des Huns et des Vandales, l'intrusion à main armée des hommes de guerre dans le sanctuaire , la mise à l'encan des dignités de l'Église, en un mot la commende militaire. On avait bien vu auparavant quelques-uns de nos rois disposer arbitrairement des biens qu'ils avaient donnés à l'Église , et abandon-
: Qui ut leo rugiens inter exteras feras, resonuit rugitus ejus per Francorum terras, Ursin., n° 12, — Omnes enim ut leonem iratum metuebant Ebremerdum , id est Hebroinum, filium perditionis, et stipulam inferni, sævum tyrannum. Anonym, Æduens., n° 13,
ner à la faveur des bénéfices qu'ils avaient créés. L'Église éleva toujours la voix dans ses conciles contre ce$ empiétements du pouvoir laique sur son administration. Mais elle n'avait point encore vu avant Ebroin le bien de ses pauvres et de ses clercs, ses plus hautes dignités, l'épiscopat , offert en prime aux violences d'un soldat, au dévouement d'on séide armé. L'Église était traitée en ville prise d'assaut, c'était un camp livré au pillage; ces intrus, imposés par le droit de la force , ne sauvaient pas même les apparences ; ils portaient la cuirasse et la lance avec le bâton pastoral et la tunique des clercs. Ils couraient la campagne à la tête de bandes armées, et pasteurs transformés en loups rapaces, ils ravageaient les diocèses, rançonnaient les villes, les prenaient d'assaut, et emmenaient, comme il arriva à Léodégar, les vrais pasteurs en exil et au martyre.
Ce mal alla croissant pendant quatre - vinpts ans ; ii était à son comble quand Charles-Martel, qui au moins avait sauvé l'Église et la civilisation tout entière, profita de son triomphe sur les Sarrasins pour distribuer aux compagnons de sa magnifique victoire les dépouilles opimes de l'Église. Il fallut, pour arrêter un si grand mal, tout le zèle d'un saint Boniface, la sage fermeté des papes et la magnanimité de Charlemagne. Encore y eut-il toujours comme un honorable compromis; la commende subeista à titre réguliez, Ainsi la plaie faite au cœur de l'Église par l'envabissement de ses bénéfices ne se ferma point ; et c’est à Ébroin surtoot qu'appartiennent les premiers coups qui l'ouvrirent. Il fast entrevoir toute la profondeur de cette plaie pour com prendre l’antagonisme nécessaire de Léodégar avec cet homme.
On s'explique dès lors la profonde indignation qu'éprouvent tous les annalistes contemporains de l'Église en prononçant son nom. Ébroin rendait bien du reste cette averston. Nouveau Julien , moine tramefuge , clerc apostat , depuis sa sortie de Luxeuil il était possédé d'une Heine feriease
contre l'Église ,et surtout contre les prélats et les saints les plus. éminents. « Il grinçait des dents, disent les contemporains, conire les prétres du Seigneur; fils de perdition , paille d'enfer, tout tremblait devant sa face, comme à l'aspect d'un lien courroucé ', » On comptait de son temps jusqu'à neuf pentifes du Seigneur dent il avait été le'persécuteur et le bourreau. On ne tedait compte ni des prêtres, ni des diaeres, ni des nioines *. Le temps, l'espace et les documents móus mangueraient pour reprendre en détail ce martyrologe peu eennu : qu'on juge de ce qui se passa dans le reste de. l'Église gallicane , par ce que nous savons touchant la seule province de Lyon et le voisinage.
« À Vienne , saint Ferréol , dit un ancien martyrologe de cette église , fut mis à mort par ordre de l'impie Ebroin *. »
À Valence, un intrus déjà nommé , Bobbo, exerça au nem d'Ebroin ses fureurs pendant un long épiscopat. Quand son patron revint de Luxeuil , il se mit en campagne et par» courut toute la province comme un chef de brigands *.
Sa bande, réunie à celles que Diddo ou Désidérius de Chálons commandait, donnèrent un assaut à la ville de Lyon, pour en expulser le métropolitain Génésius, pour lequel Ébroin devait avoir une haine réservée. Son peuple se leva comme un seul homme et repoussa vaillamment l'assaut des intrus. | . A Un peu plus loin , dans les montagnes du Jura, s'accoin-
phssait un martyre tout entier imputable au cruel Ébroin. Nous avions rencontré au palais, parmi les jeunes Francs que Léodégar y vit grandir sous ses yeux et sous sa conduite, Ragnebert, fils du duc Ratbert, dont la noble origine, l'éducation , le cœur et la foi donnaient les plus légitimes espérances. Tout fut coupé dans la fleur, Le soldat parvenu,
! Vita S. Wilfridi, sac. in Bened.
^ Mœbhlcr, A£régé de l'Histoire du Moyen âge, p. 291. 3 Acta SS. Bolland. ad xi januar.
4 Anonym, ZEduens.
comme parlent les actes , enveloppa le jeune duc dans sa conspiration des suspects , et il fallut toute la puissante médiation de saint Ouen pour qu'on se contentát de l'envoyer au fond de la Bourgogne. Le puissant Theudefroi, à qui il était adressé avec un ordre secret de s'en défaire, s'attacha tendrement à lui, « jusqu'à ce que la béte sanguinaire , déchraînée contre les saints de Dieu; eût fait entendre un nouveau sifflement de serpent. » A ce signal , le jeune martyr est entrainé dans la forét de Brou, et frappé d'un coup de lance non loin de l'oratoire qu'un saint ermite avait élevé en l'honneur du martyr saint Genés. Trois générations de saints ont consacré ce lieu, qui conserve encore le nom de Saint-Rambert '.
Sur un point opposé du ihéme horizon , au milieu des Arvernes, se passait d'autres scènes plus violentes, qui se rattachent plus immédiatement à l'histoire de Léodégar. Si Ébroin n'est point ici auteur immédiat d'un grand crime, il l'est de l'anarchie qui l'occasionne : le sang de saint Prix doit donc retomber encore sur sa téte.
Præjectus de retour en sa cité aprés son procès avec Hector, y trouva des amis du patrice qui attendaient l'occasion de venger sa mort. Ils saisirent le moment de trouble oà Ebroin bouleversait tout. « L'instigateur principal fut un fils de Bélial, nommé Agricius, qui s'associa quatre complices , deux sénateurs, Placidus et Bodo, un robuste chasseur Ursion, et l'appariteur Radbert , saxon d'origine, le plusscélérat de tous. » Ils partent sans délai pour investir la villa de Volvic, où le saint vaquait à la contemplation. À un mille de distance, au milieu de la nuit, ils font retentir un grand bruit de trompettes ; le saint, au premier son , comprenant que l'heure supréme était venue , se met en priére avec son fidèle Amarinus, qui ne le quittait plus depuis qu'il l'avait miraculeusement guéri au palais. Les fanfares
5 Passio S. Bagnebeni, Duchesne , t. 1, p. 635.
approchant, tous les serviteurs s'enfuient à demi nus à travers les broussailles : un seul reste pour défendre la porte; mais plus de vingt assaillants la forcent, la maison est envahie. «Mon maitre, s'écriait Amarinus, fuyons! — Silence, « mon frère, répondait le saint, silence : si tu manques la « couronne en ce moment, tu ne la retrouveras plus. » Aussi tomba-t-il le premier sous les coups des assassins, qui le prirent pour Præjectus. Comme ils allaient s'en retourner, le saint, fondant en larmes de voir sa couronne lui échagÿ per, courut à eux et leur ditcomme son divin maitre : « Voici « celui que vous cherchez, faites ce qui vous est com- « mandé. » À ce mot , Radbert le Saxon prit son glaive et l'en frappa à la poitrine et à la téte, pendant qu'il se couvrait le visage de ses mains, disant comme le premier martyr : « Seigneur, ne leur imputez pas ce crime; » et comme l'auteur et le consommateur de tout martyre : « Pardonnez-leur, Père, ils ne savent ce qu'ils font‘ . »
. On accuse encore Ébroin d'avoir fait massacrer saint Viotre et saint Amour, au comté de Bourgogne *.
On peut juger, par toutes les violences dont une seule contrée fut le théâtre, de la persécution qui s'étendit sur toutes les églises des Gaules. Saint Lambert , de Maéstricht , fut chassé de son siége pour faire place à une créature d'Ébroin, Pharamond , digne de son patron par ses iniquités *,
Saint Aimé, de Sens ou! de Sion , fut promené de prison en prison, de Péronne au monastère de Breuil, où le fils de sainte Rictrude, saint Mauronte, accueillit l'illustre prisonnier avec tant de vénération, qu'il lui céda le gouvernement de son monastère *.
Saint Philibert de Jumiéges tenta d'accomplir devant ce proconsul la courageuse mission que nous avons vu plus
1 Vita S. Præjecti, sæc, 11 Bened. \
3 Longueval, Hist, de l'Eglise gallicane , vers l'an 618. 3 Vita S. Landeberti.
4 Vita S. Amati, Boll. xin sept.
d'une fois remplie avec une noble intrépidité par ces kommes du désert que Dieu tenait en réserve pour l'heure dn dan: ger. L'abbé de Jumièges était de cette trempe : il porta dona au palais d'éloquentes protestations ; il se plaignit surtout des scandales introduits dans le lieu saint , sur la chaire des pontifes. Comme tant d'autres Barbares qu'avait désarmés eette audace, Ébroin fléchit devant le moine ; il alla jusqu’à lai offrir des présents. L'homme de Dieu les repeusea , et s&ns reculer devsnt la palme du martyre, objet de tous ses vœux, « Tu es un apostat, lui dit-il, il n'y a pes de chrétien qui puisse communiquer avec toi '. » Il n'était pes aisé de résister à ces hommes de prière et de foi. Ebroin pouvait avoir appris que deux ennemis de Philibert s'étant levés contre lui , l’un fut frappé de la foudre , et l'autre motirut honteusement de la mort d'Arius *.
. Ébroin dissimula son dépit, et n'en jura pas moins vengeance ; mais il fut assez habile pour l'ebtenir en subornant quelques clercs de saint Ouen , et en trompant la vieillesse du vénérable évéque lui-méme. L'illusion fat assez longue et compromitles meilleurs amis d' Audoen. Ainsi Philibert, qu'il avait jusque-là tendrement aimé , fut jeté dans une prison étroite et sombre, infestée par un essaim de chauves-souris. Le saint n'eut pas plutôt entonné en y entrant un pedume de David , qu'un suave parfum embauma cet asile ihíect et en chassa ces hôtes importuns. L'exil süccéda à la prison. Deux intrus coup sur coup imposèrent leur commende à Jumièges, malgré l'énergique résistance des moines, tualgré la colère du ciel qui frappa l'un d'eux d'une maladie subie
et mortelle.
- * Sanctos ad eum Filibertus abiit, et prædicationis vérba impendit, Com que ei ille dare muuera magna vellet, vir Dei cuncta respuens ait apostatam esse eum, nec christianum hominem cmm eo participare debere. Vita S. Filiberti, n^ 22, sæe. n Bened.
? Unus ex iis fulminis ictu interiit, alius more Arii irt sterquilibiem oinnia sua intestina deposuit , atque iudignam vitam digew morte fimivit, Id, , 9 4.
Ebroin poussa la persécution jusqu'à tourmenter les vierges du Seigneur. Nous le verrons plus tard aux prises avec la sainte abbesse Anstrude et ses filles qui, par leurs priéres , accompagnées de grands cris et de larmes, triomphèrent , comme l'abbé de Jumiéges, de toute l'audace d'Ébroin.
Tous ces faits ne sont, du réste, que le prélude ou l'accessoire de l'acte de tyrannie le plus révoltant que l'histoire ait à reprocher à Ébroin , le long et douloureux martyre de
Léodégar.