DE LA LETTRE DE SAINT LÉGER A SA MÈRE SIGRADE, ET DE SON TESTAMENT
Humanité de Waning envers saint Léger, — Ses amis l'entourent et recoivent de lui la lettre de Sigrade, sa mère, — Contenu de cette lettre. — Saint Léger est relégué au monastère de Fécamp. — Origine de ce monastère et conversion de Waning.
Plus d'une fois il s'est rencontré sous l’habit d'un geólier des ámes compatissantes , que Dieu envoie dans les cachots, comme autrefois les anges, pour adoucir les rigueurs de la justice humaine. On les a vues feindre la sévérité, pour être plus librement miséricordieuses ; tendre une main amie, en secouant les clefs de la geóle ; menacer sévèrement, en détournant la téte pour pleurer. Tel était ce noble franc, nominé Waning , illustre dans le monde, confident et seçrétaire du roi Clotaire III , commensal à sa table avec Léodégar, ami de Dieu et fondateur de monastères, chasseur renommé, valeureux soldat : toutes ces qualités diverses lui avaient permis de traverser sans échec les dernières révelutions et de conserver sous tous les maîtres la méme faveur. Pour le bien public, et par une conduite secrete de la Providence , il était encore au service royal pendant qu'Ébroin gouvernait : et Léodégar n'est pas la seule victime qu'il ait, au moins pour un temps, dérobée à ses fureurs.
Il parut d'abord répondre aux vues du tyran : il affecta quelques rigueurs ; il emmena le saint martyr dans une hó-
34a HISTOIRE
tellerie qu'il avait loin de là, et le plaga, pour faire le trajet, sur une assez vile monture. Le saint chevauchait à grand'peine, toujours en Dieu par l'élan de sa foi ; dussi disait-il avec le Psalmiste, dans l'accablement de son corps et la radieuse intuition de son áme : Me voilà devenu comme une bête de somme, et je suis toujours avec vous, Seigneur.
Déjà son áme semblait dégagée des liens de la mortalité; car, privé des levres et de la langue, il chantait les louanges du Seigneur : c'était, comme au ciel , un cantique d'amour qui s'exhalait sans organe matériel; c'était une voix surnaturelle qui s'échappait libre et harmonieuse des profondeurs du cœur :.
On arriva à l’hospice de Waning; comme on voyait le martyr tout baigné de son sang, on crut qu'il allait mourir. C'est alors que l'abbé Winobert , qui, avec plusieurs autres fréres , avait suivi de loin jusqu'au bout cette translation du saint martyr , sollicita la faveur d'étre admis auprés de lui; Waning se fit presser et accorda tout. Winobert fut introduit. Un douloureux et merveilleux spectacle s'offrit : le saint pontife, étendu sur un grabat, couvert d'un méchant débris de toile de tentes, les lèvres et la langue miítilées , vomissant encore le sang, parlait le langage articulé des hommes *; à travers des organes déchirés, des dents dépouillées à nu, sortaient du fond de l’âme des sons distincts et pénétrants. Ces accents miraculeux allaient au fond des cœurs; tous en furent attendris; la sentinelle qui veillait aux portes en versa des larmes de joie; et courut gn faire part à Hermenaire, l'abbé de Saint-Symphorien, qui, à son tour, supplia Waning de lui laisser les entrées libres. Celui-ci
! Ps. rxxin, v. 23.
* Et cum labia jam non haberet et linguam, laudes Dei silere non potuit; sed mens devota, voce qua valuit, de cordis arcano insonuit. Anonym. Æduens., no 18. . )
* Nam inter putamina sanguinum incisa lingua sine labiis solitum reddere cœpit eloquium, Ibid,
l'accorda autant que le permettait la terreur qu'inspirait Ébremer. Le pieux abbé put visiter son saint prédécesseur, l'environner des plus tendres soins, panser ses blessures, lui donner des aliments, étancher sa soif et le couvrir de son mieux de ses propres vêtements.
Déjà ce n’était plus un simple mortel que l’on vénérait, mais un saint martyr dont on commençait la translation glorieuse ; on sentait en l'approchant comme une vertu qui s'échappait de lui, qui déchargeait l'âme de ses péchés passés, et la remplissait d'espérance pour l'avenir ; il se faisait donc autour de lui comme une fête anticipée, et parmi les plus douloureuses défaillances de la nature , on voyait avec une religieuse admiration apparaitre l'image d'un grand saint '.
Léodégar cependant tenait encore à la terre par un lien doux et sacré que Jésus méme conserva jusque sur la croix ; il avait une mère , et dans sa douloureuse agonie, il pensait à la vénérable Sigrade plutót qu'à ses propres douleurs. Il eüt voulu que le calice s'éloignát, non point de ses lévres mutilées, mais des lévres de sa mére; il demandait à Dieu de prendre jusqu'à la derniére goutte de son sang en échange d'une seule larme de sa mére, veuve et octogénaire. Il ne pouvait espérer que le récit de tant d'événements, que son martyre et celui de Warein ne parviendraient pas à ses oreilles : trop de témoins avaient assisté à cette double passion de ses enfants. Il la voyait, malgré sa foi, accablée sous ce coup, prosternée contre terre, épanchant ses larmes devant le Seigneur. Au moins voulut-il lui porter lui-méine les premiéres consolations; il profita donc de la paix et de la force que Dieu lui accorda auprès du compatissant Waning , et de la présence des fidèles abbés et frères d'Autun, pour leur dicter une -
« Non enim jam ut terreno homini, sed ut translato martyri reverenter impertiuntur honorem, /fnonym, Æduens,, 13.
mémorable lettre, digne d’être gravée dans le cœur de tous les fils et de toutes les méres chrétiennes , monument oublié d'une grande et éloquente infortune. Il ne Jui a manqué qu'un temps meilleur, un lointain plus voisin des âges apostoliques , un accent étranger , et quelque chose des mélodies de la Gréce chréüenne pour passionner, comme les fortes épitres de Polycarpe ou d'Ignace Théophore : il faudrait une assemblée des premiers chrétiens , sous la voûte d'un colombaire , autour de la table des agapes, entre le triomphe de la veille et le combat du lendemain, pour relire comme il faut cette épitre du martyr Léodégar à sa mère , aussi martyre '.
« À dame et très-sainte mère Sigrade , qui déjà vraie mère « par le lien du sang, l'est devenue encore par le lien de « l'esprit, en qui s'est accompli ce que dit la sainte Vérité : « Quiconque vraiment fera la volonté de mon Père qui est^ € aux cieux, celui-là m'est frère, sœur et mère;
« Léodégar, serviteur des serviteurs de Jésus-Christ notre « Sauveur;
« Grâce et paix soient avec vous, par Dieu notre Père et « le Seigneur Jésus-Christ.
« Je rends grâces à mon Dieu, qui n’a point retiré sa mi- « séricorde de moi; mais qui m'a donné à entendre une pa- « role de joie et d'allégresse, à cause de notre foi et patience « cominunes en toutes ces persécutions, en ces tribulations . * qui sont de lui, que vous supportez à l'exemple de Dieu, « le juste juge, afin d'étre trouvée digne de son royaume.
« C'est pour cela que le Seigneur notre Dieu , Jésus-Christ « vous a élue avant la constitution du monde , et vous a donné, « non-seulement de croire en lui , mais de souffrir pour lui.
* Cette lettre a pour titre dans le Ms, : Epistola consolatoria, quam S. Leodegarius episcopus Heduorum post obitum germani sui Gaireni , post amissos occulos et labia incisa, direxit ad genitricem suam , Enessionis in comobio puellarum, incipit, Voir le texte latin aux Analecta.
« S'il est une consolation dans le Christ, s’il est un allé- « gement d'amour, s'il est une union d'esprit, s'il. est des « entrailles de miséricorde en Jésus, vous avez la plénitude « dela joie des saints; vous avez changé la tristesse en allé- « gresse; car de nulle manière il ne faut s'attrister , selon « ce qui a été dit par le trés-heureux Pierre :
« Pour ce court moment d'à-présent , sil faut être affligé « de diverses tentations, c'est pour que votre me éprouvée « soit plus précieuse que l'or épuré par le feu*. Ainsi encore « le bienheureux Paul atteste cette chose et dit : Pour ce « qui est du présent, l'heure momentanée et légère de notre « iribulation opère en nous un poids de gloire éternelle et « immense en sublimité* , et le reste.
« Et ailleurs : Remémorez -vous les jours passés, quand, « récemment illuminée, vous avez soutenu un grand combat « de patience, et le reste*. Et afin que l'affermissement « et la récompense demeurent dans l'éternité, il ajoute : « Ne veuilles done point perdre votre confiance, qui a une. « grande récompense. Car la souffrance est nécessaire, afin « que, faisant sa volonté, vous obteniez de lui l'effet de sa « promesse; car il n'y a plus qu'un moment, presque rien; « et lui, qui doit venir, viendra. Or le juste vit de foi; s'il « s'éloigne de là, il ne plaira pas à mon âme : pour nous, « nous ne sommes point des fils d'éloignement et de perdi- « tion, mais des fils d'acquisition pour la conquéte de l'âme. »
Ce n'est point, on le voit, une lettre consolatoire : ce sont des félicitations sur les sacrifices de sa généreuse mére; c'est une épitre datée du ciel, Dieu méme est l'interpréte de Léodégar ; lui seul pouvait adresser à cette mère, entre les fosses de ses deux fils, un langage de triomphe
1 [ Petr., 1, 6.
3 1 Cor., 1, 4.
3 Hebr., x.
et de joie : tous les secrets seront donc levés ; Sigrade ap. prendra tout en termes que comprendra tout cœur de mère chrétienne :
."« O dame, combien grande doit être votre joie dans le « Seigneur! Nul langue ne peut le dire, nulle page ne « peut le contenir! Vous avez quitté ce qui devait étre dé- « laissé... Vous avez obtenu ce qu'a désiré votre áme!... Le « Seigneur a entendu votre prière , et il a vu les larmes qu'aprés maints événements, vous répandites en sa présence.
« Et ce qui pouvait vous arréter un peu dans la posses-
sion de la béatitude éternelle, il vous en a séparée, afin . que, dégagée des liens de la famille, et libre de toute en-
trave de ce monde, vous n'ayez plus qu'à vaquer et à vivre en Dieu, et à goüter toute la suavité du Christ.
« C'est lui, notre Dieu! c'est lui, notre roi! c'est lui, « notre rédempteur! c'est lui, la voie, et la vérité , et la * vie, dans la foi de Dieu , Pére, et Fils, et Saint - Esprit!
. € C'est à lui qu'il faut obéir à jamais, lui, dont le Psal- « miste a dit : Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu'il « m'a donné '? |
« Ce qu'il faut rendre, il le dit, en ajoutant : Je recevrai « le calice du salut et j'invoquerai le nom du Seigneur. »
Ce calice où il a déjà versé son sang, Léodégar ne le présente qu'à demi aux regards de sa mére, et aussitót il montre le ciel ouvert ; il compte un élu de plus ; il prie, il chante, il tressaille comme l'athléte impatient , comme le martyr qui salüe sa couronne :
« O heureuse mort, qui donne la vie!
« Heureuse perte de biens, que compensent les richesses éternelles!
« Heureuse aflliction , qui apporte la joie des anges!
« Maintenant vous avez éprouvé combien le très-clément
5 Ps. 115.
Seigneur Jésus a eu pitié de vous, lui qui vous a accordé
‘une consécration spirituelle, la sauvegarde d'une sainte
discipline et le mépris du monde!
« Lui qui a enlevé aux angoisses du siècle les gages sortis de votre sein, et qui les a soustraits aux égarements de la vie présente, et leur a donné l'assurance d'une vie éternelle.
: : « Puis, vous pouviez les pleurer comme morts, en les
laissant vous survivre en ce monde.
« Pour ceux-ci n'ayez nulle tristesse; rendez plutót mille sortes d'actions de gráces à Dieu le Pére et au Seigneur Jésus-Christ.
« La voilà tombée, la nuit qui obscurcit la paupiére de l'Àme! Les voici déposés , les fardeaux et les soucis de la vie présente!
« Voici que l'athléte, nu pour la lutte , n'a plus rien qui retienne ses bras, si ce n'est le joug léger qu'il a pris et la
croix qu'il porte.
« Suivons donc le Seigneur, allons! sa miséricorde marche en avant ; courons sans peur au combat! Car il
« est fidéle; il nous donnera la victoire; car lui-méme com-
battra pour nous, et écrasera Satan sous nos pieds en un clin d'œil. |
« Voilà le champ de bataille où Dieu appelle ses soldats, à qui il réserve des couronnes prêtes après la victoire , à qui il donne des armes telles que leurs adversaires n’en ont pas : c'est le bouclier de la foi, la cuirasse de la juslice, le casque de salut; c'est l'armure qui éteint les traits brûlants de l'ennemi ; c'est le glaive de l'esprit ou la parole de Dieu, et la prière et les supplications faites en esprit à toute heure et avec la vigilance intérieure de l'áme.
« Notre roi ne veut en ses soldats rien de la vieille armure, rien de l'ancien vêtement. Il veut des hommes
« nouveaux , pour les éprouver à la bataille. »
A ces mâles accents, dignes d'un héros, d'un noble Franc,
d'un magnanime martyr, succédent des conseils plus familiers sur le pardon des injures, l'amour des ennemis, l'imitation du Christ jusqu'à la mort, le détachement des choses temporelles, et enfin sur l'unique néceseaire, le salut et la sanctification par les devoirs de son état. Nous n'osons rien retrancber, rien abréger de cette homélie tout évangélique.
« S'il restait , ce qu'à Dieu ne plaise , quelque chose de « l'ancien levain, tant peu soit-il, ce serait une cause de .« trés-grand dommage , surtout s'il demeurait au cœur « quelque peu de haine contre les ennemis : veuille le Sei- « gneur en préserver toute âme de chrétiens fidèles !
« Caroü trouver vertu plus excellente que de mériter « d'étre vraiment fils de Dieu en aimant ses ennemis? de « mériter, en remettant sa dette à autrui , d'étre soi-méme « absous des liens du péché?
« Car Dieu a dit: Si quelqu'un me sert, qu'il me suive, et partout où je suis, là aussi sera mon serviteur '. La voie qu'il nous a tracée, écoutez comme il nous l'enseigne, en allant à la croix : Seigneur Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font *. | « Or, si l'auteur de la vie éternelle, qui a pris chair d'une vierge immaculée, priait pour ses ennemis, combien faut-il davantage que nous, pleins de péchés, aimions nos ennemis et priions pour eux, afin qu'imitant le Seigneur et marchant à sa suite, nous méritions d'avoir part en son royaume avec ses saints? ' « Donc , s'il en est qu'une vie perverse éloignait de tout « commerce avec nous, toutefois, comme créatures au « moins , nous ne devons pas les hair, mais plutót les ai- « mer, à cause du précepte d'aimer Dieu.
« Il est encore une chose grandement à prévoir, c'est que
! Johann,, 11, 26.
? Luc, , xxu: , 34.
tous ceux qui ont été délivrés des soins temporels par la bonté divine , jamais n'y reviennent ni de corps ni d'esprit. Et s'il est des soins légitimement imposés , que tout soit promptement ou vendu , ou donné, ou distribué aux pauvres, et qu'ainsi notre cœur s'enflamme pour les trésors du royaume du ciel et pour l'éternelle félicité.
« Docile à cette recommandation, Marie assise aux pieds du Sauveur écoutait sa parole. Marthe s'empressait au contraire à un laborieux ministère. Celle-ci s'arrêta et dit : Seigneur, vous n'avez nul souci que ma sœur laisse tout le service à moi seule. Dites-lui donc de m'aider. Et le maître cependant lui dit : « Marthe, Marthe , tu es en trouble et en sollicitude pour beaucoup de choses ; or , une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, laquelle ne lui sera point enlevée. »
« Marie était intérieurement embrasée d'un si grand amour, qu'elle omettait nême le service corporel du Seigneur; et ne contemplait, autant qu'elle le pouvait , que la seule puissance de la divinité.
« C'est pourquoi il faut qu'une áme qui a mérité d'étre élevée à cette contemplation, fut-elle en butte aux obstacles des méchants, vaque et le jour et la nuit aux psaumes, aux hymnes, aux cantiques spirituels; pratique l'obéissance de la sainte régle ; attende, sa lampe allumée , l'arrivée du Seigneur, afin que s'il vient et frappe à la porte, il lui soit ouvert promptement.
« Rien de meilleur que la crainte de Dieu”
« Rien de plus doux que de respirer dans ses comman-
dements. »
L'homélie de l'évéque est achevée, l'apótre reprend ses
paroles enflammées , le martyr recommence son cantique.
« O bonne dame, ce que le bon Maitre vous a préparé ,
« ni l'œil ne l'a vu, ni l'oreille ne l'a oui, ni le cœur de « l'homme en son essor n'a pu s'y élever.
« Coniment Dieu vous a récompensée dés la vie présente,
apprenez-le et entendez. En place de la foule de vos servantes, il vous a donné tous les saints frères qui prient chaque jour pour vous; au lieu du servage de vos domestiques, il vous a donné les sœurs saintes dont le commerce est en votre jouissance; pour le labeur de la vie du siècle , le repos dans la congrégation du monastère ; pour la perte des biens, l'Écriture divine, et la méditation sainte et la priére assidue; pour la perte des parents, vous avez la vénérable et sainte dame Ithérie ; elle est votre mère, elle est votre sœur, elle est votre fille.
Rendez-lui donc retour ; car, et j'en suis certain, dans le
Christ Jésus, il n'y a entre vous qu'un cœur et qu'une âme, « J'ai donc confiance que vous avez reçu tous les biens, parce que, grâce non à mes mérites, mais à la seule miséricorde du Christ ainsi qu'à votre prière et à votre sainteté, j'ai tout reçu du Christ.
« Cette. parole est fidèle et digne de toute créance , que le Christ est venu en ce monde sauver les pécheurs, dont je suis le premier ; mais j'ai reçu miséricorde, afin que le trèsdébonnaire Jésus montrât en moi sa patience ! , consolàát tous les pécheurs, et leür fit espérer le pardon.
« Comme nous avons en nous peu de chose de notre fond terrestre, nous vous avons parlé avec les trésors des Écritures sacrées; quand donc vous lirez et écouterez ceci , rendez gráces au Seigneur par les siécles éternels. Ainsi soit, »
Telle est cette lettre , cher et inestimable trésor qui
nous fait regretter davantage que notre grand saint n'ait pas plus souvent consigné ses éloquentes inspirations ou que le temps ne les ait pas plus religieusement conservées. Cette page au besoin suffit pour nous révéler Léodégar. Son áme 8'y peint ave: cette sérénité du juste, cette délicate sollicitude d'un fils et d'un père , cette joyeuse et triomphante
tJ Timoth., 1, 5, 15.
assurance du martyr qui touche à la palme , toutes choses qui en un moment aussi supréme supposent ou une étonnante force d'áme, ou des communications. surhumaines.
Il se peut que Léodégar ait attendu, pour écrire cette lettre embaumée de paix et de charité, la silencieuse retraite qu'il dut à la compatissance de Waning.
Conduit à sa demeure, aussitôt qu'il y fut entré, cette maison devint un temple où Dieu fut béni de tous. Waning, sans tenir compte des ordres d'Ebroin, confessa que Léodégar était un martyr de Dieu, et par respect pour ses chaines sacrées, il confia son prisonnier à son monastére de Fécamp , peuplé de saintes vierges consacrées au Seigneur.
« Dès que le glorieux martyr eut entendu les voix angéliques des vierges chantant la psalmodie, il recouvra entiérement l'usage de sa langue mutilée '. » Pendant les deux années qu'il passa en cette retraite, il ne donna pas seulement un grand exemple de patience et d'humilité,il annonca la parole de Dieu; la foule accourut autour de la chaire de cet apótre aveugle; les vierges s'y pressaient avec les peuples, et les pécheurs , en admirant la douceur et l'éclat de sa parole, bénissaient la miséricorde du Seigneur , et faisaient de dignes fruits de pénitence *. °
Fécamp était d'ailleurs une terre sainte, fréquemment honorée de miracles : une première révélation faite au duc Anségise l'avait consacrée à Dieu. Waning en réçut de Clotaire II la garde et l'investiture ; il venait souvent sous ces grandes foréts lancer ses meutes, dresser ses filets , et jouir de tous les exercices de la chasse. Il profanait à son insu la terre du Seigneur : frappé d'une maladie aiguë et conduit aux portes du tombeau , il se vit transporté devant un juge d'un aspect terrible, assis sur un tróne, dans la lumière, entouré de vieillards : « Waning! Waning! lui
| Vita S. Waningi, sec. u Bened., n° 7.
* ]tem , aliud fragmentum , no 3 , ibid.
« dit une voix, pourquoi n'as-tu pas consacré à mon nom « la vallée de Fécamp? » Les vieillards, par leur aspect sévere , confirmaient la sentence de leur maitre. Tout se taisait ; seule la sainte vierge Eulalie se leva , défendit son ami et fidèle serviteur Waning, et lui obtint, avec sa grâce, vingt années de vie, « Va , lui dit-elle , dans la vallée de Fécamp, « cherche le lieu montré au duc Anségise, et là bâtis un « temple à la trés-haute et indivisible Trinité ; tu confieras « ce temple à de saintes vierges dont la mére et l'abbesse « sera la bienheureuse Childemarca de Bordeaux. » Telle fut l'origine du monastére de Fécamp, dernier asile qui accueillit Léodégar, avant l'asile du ciel. |
Waning, fidèle aux exemples et aux exhortations de deux martyrs , Eulalie et Léodégar, vendit tous ses biens , donna jusqu'à son fils unique à Dieu , s'associa aux pieuses fondations de son temps, et passa ses vingt dernières années dans un vaste apostolat de bonnes cuvres. Il touchait au terme assigné par la patronne de Fécamp, lorsque Dieu, pour dernière grâce, remit entre ses mains saint Léger.
Celui-ci sentant aussi approcher sa dernière heure , servait Dieu avec l'empressement du bon serviteur dont le maitre frappe à la porte. Jour et nuit il assistait assidüment aux saints offices et ne sortait de l'église à grand’peine que pour prendre un peu de sommeil et de nourriture. Hostie vivante offerte déjà plusieurs fois à Dieu, il avait une grande ferveur à immoler chaque jour le sacrifice divin '. « O prêtre digne de Dieu, doux , juste , débonnaire, plein de toute piété! c'est vous, Seigneur Jésus , qui le gardiez! vous qui dirigiez tous ses pas aux choses meilleures ! vous qui l'entouriez du bouclier de votre protection ! vous qui ne dormant ni ne sommeillant jamais gardez toujours et sauvez ceux qui espèrent en vous *! »
* Eo quod oblatus fuerat ipse jam Domino, quotidianum immolare studuit sacrificium, 4nonym, Æduens., 13,
* Vita S. Geremari, n° 17, sec. n Bened. Nous avons cité le texte plus haut,