CONSOMMATION DU MARTYRE DE SAINT LÉGER
L'Austrasie un moment pacifiée sous le règne de Dagobert II. —Les Pepins reprennent leur ascendant. — Le palais est l'école et le rendez-vous des saints. — Beaux exemples de la famille royale. — Meurtre inopiné du saint roi Dagobert , complicité d'Ébroin. — Anarchie nouvelle et guerre civile. — Siége de Laon. — Sainte Anstrude persécutée par Ébroin. — Mort de son frère Baudouin. — Ébroin revient , pour en finir, à saint Léger.— Assemblée mipartie d'évéques et de grands, réunie pour le juger et le dégrader. — Sentence dictée par Ébroin, portée et exécutée en dehors du concile. — Saint Léger est confié au comte Robert, livré à quatre soldats , traîné dans la forét de Sarcing et mis à mort.
La justice de Dieu a dans ses balances un plateau pour la miséricorde ; elle y met , pour contre-poids des iniquités du méchant, les mérites du juste. Une larme d'un saint pénitent , une seule goutte de sang d'un martyr pèse plus dans la main de Dieu que tous les crimes d'un peuple. Dix justes l'auraient emporté sur Sodóme et les quatre cités foudroyées.
Ce n'est donc point pour lui que Dieu frappe les méchants, c'est pour nous, c'est pour eux , c'est pour le salut de tous. Mais c'est bien pour lui et pour sa gloire qu'il éprouve le juste et châtie l'innocence. La souffrance est le sceau divin qu'il imprime à ses œuvres les plus chères ; il les marque pour l'éternité ; il les glorifie en les humiliant ; en les touchant , il les divinise.
Ainsi, par la déposition de Chramlin, de Waimer, de
Diddo , il a vengé l'épiscopat franc aux yeux des peuples; il lui reste à le relever pour sa gloire par le martyre de Léodégar. Ainsi, par la punition d'Ebroin, il vengera la royauté mérovingienne, humiliée sous les pieds sanglants de cet homme. Mais auparavant il veut la réhabiliter, la couronner de ses mains du plus beau de tous les diadémes ; il lui donnera la couronne des martyrs, et c'est à l'exilé , à peine revenu au palais de ses pères, qu'est destinée cette mission vraiment royale. |
Dagobert et Léodégar , ces noms se rencontrent une derniére fois dans ces récits, nous ne pouvons les séparer. Immolés presque en méme temps et pour une cause commune, ils sont frères ; qu'ils soient unis en ces pages, ainsi que Dieu les a embrassés dans sa gloire.
Dagobert II, rentré vainqueur en Austrasie aprés son expédition contre Ébroin et Théodoric, était au plus haut point de sa fortune. Fidéle aux traditions du saint roi son père, il en reprenait les œuvres, il en recueillait les souvenirs; ilaimait à sedire dans les actes publics son continuateur. Vénéré comme lui, il contribua , plus que son aieul peutêtre, au renom quis'est toujours attaché aux Dagoberts. Il rétablissait le palais de Sigebert, et s'entourait de la même cour. Les saints y venaient volontiers : les apôtres de l'Allemagne, les infatigables voyageurs de l'Irlande , passaient souvent par cette grande route des peuples, et payaient leur hospitalité par des miracles. Saint Florent, l'un d'eux, rendait la vue à la princesse Rathilde, fille de Dagobert ; saint Arbogaste ressuscitait son fils : tous deux se reposèrent de leur apostolat sur la chaire épiscopale de Strasbourg. Saint Wilfrid surtout s'arrétait fréquemment au palais d'Ausuasie. Dans ses nombreux pèlerinages à Rome, il prenait ordinairement la route du Hhin, et recevait à son passage la royale hospitalité qu'il avait accordée le premier au prince exilé. Les bénédictions de ces saints personnages, les nombreux enfants de Dagobert, les vertus dont cette royale
famille offrait l’image, l'appui des grands, l'amour des peuples, tout promettait un règne long et prospère.
Il se faisait en Austrasie une double restauration de deux familles déchues , qui mélaient si fortement leurs intérêts et leurs destinées, que rien ne paraissait devoir prévaloir contre elles. En inème temps que Dagobert remontait sur le pavois, les Pepins, qui l'en avaient précipité, reprenaient leur ascendant. Aussi dévoués que Grimoald avait été infidèle , ils semblaient vouloir effacer la honte de sa félonie par leur loyal concours à la nouvelle royauté. Le duc Anségise , fils du saint évéque Arnulf de Metz, avait relevé la fortune des Pepins en épousant la pieuse Begga , sœur de Grimoald. Arnulf était déjà placé à la tête des patrons des Francs ‘; sa bénédiction la plus abondante était descendue sur le plus jeune de ses fils *. Anségise la transmit au duc Pepin, qui, dés son adolescence, parut prédestiné à de grandes choses. La sainte mémoire de son aieul, la puissance de son pére, les recommandations tendres et fréquentes de sa mére Begga, les priéres de sainte Itta, de sainte Gertrude, qui bénirent aussi l'enfance de Pepin, tout contribua à sa fortune; sa mére surtout est signalée pour la grande part qu'elle prit à son éducation. Digne fille du bienheureux Pepin, et pressentant la grandeur de sa race, elle s'attacha à remplir le cœur de son fils de vertus vraiment royales. Chaque jour elle reprenait l'éducation de cet aieul de Charlemagne ? ; gráce à ses soins continus,
' Hic oinnium. Francorum coram Deo et hominibus patronus pracipuus habebatur. Annales Metenses, D. Bouquet, Script, rerum Francorum , t, V, p. 677.
? Paul Diacre raconte que le saint évéque se proposant de bénir à la facon des patriarches ses deux fils, Clodulfe et Anségisc, les mit à l'épreuve et leur demanda tous leurs biens pour les pauvres. Clodulfe hésita ; Anségise , plus prompt à se décider, recut les promesses d'uue longue et florissante prospérité. Clodulfe mourut saintement sur le siége de Metz. Vita S. Arnulfi, sæc. u Bened. — Vita S. Clodulfi , n. 6,71, ibid,
3 Pradicta autem matrona Begga, repleta omni prudentia, filium suum Pip-
Pepin fut de bonne heure un modèle accompli : juste , intrépide, tempérant, religieux quoique jeune, il mérita d’être le fils des saints et le père des rois ‘. Il partagea de bonne heure les premiéres charges du palais avec le duc Martin, qui lui demeura constamment associé; leur double crédit fit bientót oublier l'ancien maire du palais, Ulfoald , tombé dans le mépris depuis ses mesquines et jalouses intrigues avec Ébroin contre Léodégar.
Dagobert n'eut pas de sujets plus dévoués à sa cause que les ducs Pepin et Martin. Ainsi entouré des saints et des forts de l'Austrasie , il pouvait librement exécuter les sages” pensées qu'il avait recueillies pendant son exil en Irlande et en, Angleterre. L'ile des saints était l'école des rois. Il n'y a pas eu dans la chrétienté ni un coin du monde, ni une période de temps qui offrissent autant de vertus royales que la Bretagne au temps de Dagobert et de Léodégar. Ses rois de concert édifiaient les peuples, créaient de sages institutions, glorifiaient l'Église, combattaient et mouraient pour leur foi. Dagobert se souvint de ces lecons. Sa prépondérance sur les Austrasiens en imposa à tout le reste des Francs. Une réaction salutaire se manifesta contre les excés dont Ébroin avait donné l'exemple. Les hommes de violence sentirent peser sur eux un nouveau pouvoir qu'ils trouvèrent dur et tyrannique. Dagobert ramena surtout avec vi-
pinum cottidie salutaribus alloquiis admonebat, ut sese regno futuro inter adolescentiæ érudimenta , sine iniquitatis contagione , Domino adjuvante, servaret. Annales Metenses, loc. cit.
! Nam justitiæ rigor, fortitudinis invicta soliditas, et temperantiæ moderamentum, talem in adolescentis pectore sibi locum sponte adsciverant , ut non solum naturali insertione, quod ab inclytissima parentum prosapia possederat, sed etiam divina inspiratione potentes esse crederentur. Jbid. — Ces éloges peuvent avoir été dictés sous les Carlovingiens par quelque complaisance pour” la dynastie régnante, Toutefois cette manière d'expliquer l'élévation des races par le mérite, ce droit divin de la vertu demeurc digne d'attention : c'est le bon sens d'un peuple chrétien, qui tranche par sa foi les problèmes politiques dont les plus habiles sont si embarrassés.
gueur à leur devoir les évéques scandaleux; l'honneur du sanctuaire se releva, les saints prévalurent, les vertus refleurirent d'autant plus vite que le roi et sa famille en donnaient le modéle. Ses filles se consacrérent à Dieu; des deux ainées, Irmina et Adèle , l'une, à la mort de son fiancé, se retira .au monastère d'Oéren; l'autre, devenue veuve, transforma en cellule austére sa belle villa des bords de la Moselle, nommée Palatiolum *. Dagobert lui-même, selon les termes d'un diplóme officiel, se recommandant corps et áme à Dieu et à sa sainte mère, se constitua à perpétuité serf ét hommelige de Notre-Dame de Strasbourg *. Sa dernière œuvre et la plus chère fut la fondation du monastère de ISaint-Sigismond , prés de Rouffach, en 677. Il le dota de biens considérables, et lui donna, entre autres inestimables trésors, le cráne de son royal patron. Cette insigne relique, qui ressemble à un trophée , le nom et la date de cette fondation, qui coincide avec l'expédition en Neustrie et en Bourgogne, tout en fait un inémorial de l'événement le plus considérable du régne de Dagobert. Ce fut encore pour lui une lecon permanente d'héroisme et de dévouement jusqu'à la mort. Sigismond, roi et martyr, était le premier des princes barbares placés sur les autels. Dagobert l'imitera jusqu'au bout, et clora le martyrologe des Mérovingiens.
Il était encore dans toute la splendeur de sa fortune,
! Voyez sur ces deux saintes Henschenius, de tribus Dagobertis, lib. n, p. 107 et 127.— D. Calmet, Hist. de la Lorraine, t, 1, liv. x, p. 459.— Bertholet , //ist, du Luxembourg , t. IL, p. 152. — Grand-Didier, Hist. de l'Egl. de Strasbourg, t. 1, p. 207.
? Cupiens quærere quo consilio corpus, quin potius animam , possim Deo et genitrici ejus commendare , me ad idem monasterium, quamdiü vixissem, ejus pro gratia promisi serviturum. Diploma Dagoberti regis, quo concedit tres curtes regias ecclesie Argentinensi. Grand-Didier, Histoire de l'Eglise de Strasb., t. 1, Instrumenta , p. xxvi. Ce diplôme, bien qu'interpolé, porte sur un fond d'histoire authentique. La pièce originale subsistait encor au milieu du dixième siècle , lorsque l’évêque Othon en transcrivait la suhstance dans la vie de saint Arbogaste. Cf, Grand-Didier, t. I, Dissert. 1v, p. 83 et suiv.
quand , vers le printemps de l'année 678 , Wilfrid , son second père, chassé de son siége, s'en allait à Rome demander justice et protection *. Son persécuteur , le roi Egfrid , trouva aisément dans Ébroin un complaisant auxiliaire. Des embüches furent dressées sur la route du pèlerin, qui échappa par miracle à ce guet-apens d'Ébroin. Un autre saint évéque d'Angleterre , saint Winfrid de Lichtfield , s'en allant aussi à Rome pour une cause semblable , tomba dans ces embuscades. La ressemblance de nom le fit prendre pour son collégue ; des brigands s'abattirent sur sa petite troupe, la tuérent en partie et la dépouillérent de tout ce qu'elle possédait. Ce brigandage retombe encore sur Ébroin.
Pour Wilfrid, un coup de vent le sauva, en le jetant sur les côtes de la Frise. Il remonta lentement le Rhin, préchant partout sur son passage. Ebroin essaya vainement, par des présents et des ambassadeurs, d'obtenir d'un roi des Frisons la spoliation et le meurtre de l'apótre. Le Frison idolátre donna une leçon au nouvel Hérode, en déchirant sa lettre et la jetant au feu.
Dagobert s'efforga de dédommager Wilfrid par son filial empressement à l'accueillir. Humble et reconnaissant, il aimait, en présence de tout son palais, à rappeler ses anciennes infortunes et les services de l'évéque d'Yorck. Il disait à ses fideles : « Vous savez comment, sacrifié à d'ambitieuses in- « trigues, j'éprouvais, bien jeune, de dures tribulations. Je « montais presque seul une fréle barque ; j'arrivais, enfant « exilé , aux rivages de la brumeuse Irlande. Voilà celui à « qui je dois de vous étre rendu: mes dinis, pour moi, pour ' « vous, je vous le demande, si vous êtes mes fidèles, con- « servez-moi cet ami. » Dagobert lui offrit le siége vacant de Strasbourg , avec des terres, des dignités, des présents. L'apótre continua son pèlerinage.
| Vita S, Wilfridi, auct. Fridegodo, Sæc. ni Bened., p. 1. Vita alt, auct, Eddio-Stephano.
A quelque temps de là , Wilfrid revenait de Rome, heureux du succés de son voyage; arrivé aux vallées de la Champagne , il rencontre une grande troupe armée et mise en campagne pour l'arréter et le livrer à Ébroin ; un évé-: que, parmi les chefs, l'interroge brusquement : « Comment « as-tu osé traverser le pays des Francs, toi qui mérites la « mort pour avoir ramené de l'exil un roi qui dissipait les « cités, qui bravait l'avis des seigæeurs, qui vexait de tributs « son peuple comme Roboam , qui méprisait les églises et « leurs pontifes? » Le saint évéque prit à témoin de son innocence Jésus-Christ et saint Pierre. On finit par le laisser en paix, en lui disant : « Que Dieu et saint Pierre l'a- « pótre te soient en aide '. » Il n'en apprit pas moins que Dagobert II venait d'étre attaqué violemment au milieu d'une chasse et tué d'un coup d'épée.
Ébroin s'était souvenu de Frédégonde. Vaincu dans une lutte loyale, il avait continué la guerre à sa manière, par des attentats ténébreux , et le dernier des rois Mérovingiens venait de succomber en martyr. L'Église l'associa à tous les pontifes et pieux solitaires persécutés par Ébroin et couronnés par Dieu. Toutefois, méme aprés sa mort, une conspiration de silence et d'ingratitude sembla s'attacher à sa destinée. Son noin serait demeuré inconnu, au moins des savants; sa tombe, le lieu de son supplice , son martyre eussent péri dans la mémoire des hommes , si l'Église ne lui eût consacré dans son martyrologe cette touchante et . immortelle épitaphe * : Passion de saint Dagobert , roi des Francs, qui, passant un jour en chassant par la forét de Voire, au lieu dit Scortia , à trois milles de la villa de Stenay * , son séjour ordinaire, au dixième jour des calendes de janvier, a
1 Vita S. Wilfridi, auctore Eadmero , n? 37, ibid.
* 95 décembre.
3 Stenay, nommé par les auteurs latins Sataniacum , Stadinum , Astenidun , simple villa royale, fut transformée par Godefroy de Bouillon en une place
été martyrisé par son filleul, Jean de nom, et emporté par les anges en la sociélé des martyrs".
Cette mort ressemble à un parricide ; elle tombe aussi brusquement dans l'histoire que dans notre récit ; elle cause une longue commotion qui ébranle l'Église et l'État. Ses fils disparaissent dans le tumulte , massacrés avec leur pére; ses filles se cachent dans la solitude. L'une d'elles perd brusquement son fiancé, l'autre cache une douloureuse viduité. Tout une dynastie s'efface rapidement : ses plus dévoués défenseurs succombent: C'est vers ce temps, ce semble, que le duc Adalgise , victime comme Dagobert d'un parricide, fut tué par Gondoin , son filleul, enfant abandonné , recueilli, recommandé, nourri, comblé d'honneurs , et élevé par lui aux premiers grades militaires *. Le fils d'Anségise , Pepin , jeune encore , en tira une prompte vengeance ; il attaqua de haute lutte le meurtrier : on crut voir le combat de Goliath et de David ; le géant austrasien fut abattu *. La guerre civile succéda à ce cartel : les satel-
forte. La villa fut probablement rebâtie prés de là, au lieu nommé Nova-V illa, la Nouvelle.
: Eadem die passio S. Dagoberti regis Francorum, qui quadam die pergens venatum in saltu Vaurensi, in loco qui dicitur Scortias, tribus milliaribus a fisco Sataniaco, in quo ipse morabatur, a filiolo suo nomine Joanne, x kalendas januarii martyrizatus est et ab angelis deportatus est ad societatem martyrum, Martyrolog. Adonis Monast. S. Laurentii prope Leodium. Cf, Boll. ad diem 1 februar.
On a disputé sur l'identité de Dagobert et du martyr de Stenay. Pagi, D. Bouquet , l'ont nié : D. Mabillon, le P. Longueval, le P. Daniel n'hésitent pas à admettre cette identité, Cf. Pagi, Critica hístor. chronol,, ad ann. 679. D. Bouquet. Scriptor. rerum Francor., t. Il, p. 450, n. 44. D. Mabillon, Sec. m Bened., p. n, præfat., n. 19. Longueval, Hist. de l'Eglise gallic., an. 679, liv. x.
^ Ansigisus pater Pipini a Gunduino perimitur, quem ipse inventum et nutritum de sacro fonte susceperat, et ad maximos militia honores provexerat, Chronic, Sigeberti Gemblac. monachi. D. Bouquet, Seriptor. rer. Franc., t, HI, p. 344.
3 Auctorem enim infandi facinoris alienis divitiis affluentem subita irruptione interimens, puerili quidem manu, sed heroica ferocitate prostravit; haud aliter quam ut de David legitur, etc. Annales Metens., ibid.
lites de Gondoin furent dispersés, leurs biens confisqués , la bravoure et le succés de Pepin portés au loin.
. Dieu se réserva de venger la mort de Dagobert : toute la terre des Gaules en porta l'expiation. Ce coup soudain ébranla la Neustrie comme l'Austrasie ; Ébroin l'auteur de tous ces désordres , reprenait ses courses de brigandage avec des bandes armées , chassant devant lui les plus nobles familles, désolant les églises, et n'épargnant pas méme les asiles les plus inviolables des vierges consacrées à Dieu. De nobles Francs , fuyant de la Neustrie sur toutes les routes, se réfugiaient auprés de Pepin, et le suppliaient de sauver la patrie et de l'arracher de la plus cruelle tyrannie. Pepin , les accueillait avec son dévouement accoutumé !.
Un seul trait échappe aux ténébres qui couvrent les détails de ces scénes de désordre. Sur les limites des deux Frances, la ville de Laon , tour à tour prise et reprise par les partis, fut souvent le théâtre des hostilités et des meurtres. Au milieu du tumulte, trois cents vierges, gouvernées d'abord par sainte Salaberge, puis par sainte Anstrude sa fille, continuaient sans interruption la psalmodie perpétuelle, et menaient pieusement leurs chœurs dans les sept églises du monastère. Ánstrude n'interrompait méme pas les leçons et les études qui la rendirent célèbre à vingt ans par sa doctrine et son éloquence *. Elle n'avait plus de sa nombreuse famille que son plus jeune frére Baudouin : devenue sa mère, elle l'aimait tendrement dans la simpli-
: Ea tempestate plurimi nobilium Francorum, ob sævitiam prædicti tyranni (Ebroini), Niwistriam relinquentes, in Austriam ad Pippinum confugiunt, supplices suam deprecantes clementiam, ut sese de manibus crudelissimi hostis eriperet. Annales Metens., ibid.
? Fit etiam per divinam clementiam audiendo, legendo capax memorie , exercens se etiam in magisterio doctrinæ... Manifestatur mundo plena esse eloquentiz , sed multo plus sapientiæ ; eratque annorum viginti , quando gregem Christi sub suo suscepit regimine. O virginem per omnia repletam Dei gratia...., conversatione ecclesiasticam.,..., in sermonibus lenissimam! Vita S. Anstrudis , n. 1, 4, sc, n Bened., aut, cozvo,
cité de son âme. Ingénu comme sa sœur, Baudouin confiait ses pensées à des amis, à de prétendus fidèles, qui le trahirent et portérent ses confidences jusqu'à Ébroin. Le plan de yengeance fut bientót arrété : on annonce un plaid royal dans une villa du territoire de Laon ; Baudouin y est invité ; il prend conseil de sa sœur, et accompagné seulement de deux cavaliers pour tout cortége , s'y rend avec assurance ; le plaid était un guet-apens : Baudouin y trouva la mort de la propre main de ses amis et de.ses fidèles ‘. Quelques heures aprés, cette nouvelle parvenait à sa sceur ; elle songea avant tout qu'elle était chrétienne : « Seigneur, dit-elle, « je suis bien désolée aujourd'hui , étant privée de mon « frère; grâce pourtant mille fois, et louange et honneur à « votre majesté, trés-bon maitre?! » Mais elle était sœur, et la nature avait ses droits : « Hélas! inalheur, » ajoutat-elle en fondant en larmes, « frère innocent, pourquoi « t'ai-je envoyé aux conseils des plus cruels des hommes! « Il ne devait pas y avoir de raison de te laisser aller à la & mort, toi qui étais le báton de ma faiblesse! » Et comme la piété fraternelle aime sans mesure, elle disait encore : « Que ceux qui ont leur frére se souviennent de m'étre « pitoyables et de compatir à mes larmes pleines de dou- « leur! Qu'ils ne méprisent point mes pleurs, mais que ces « pleurs excitent leur compatissance , pendant que je dés plore amérement la perte du seul frère qui me restát , et « que j'ai perdu aujourd'hui! Soyez-moi miséricordieux , « Ô mon Dieu ; soyez mon gardien et mon consolateur ! » Elle reprit sa mále résignation en se retrouvant au milieu de ses sceurs dans l'oratoire ; son visage , sillonné de larmes, conservait une fermeté virile. Elle consola ses sœurs, qui se
* Vita S. Anstrudis, n. 6.
* Quamvis sim hodie desolata et frustrata proprio fratre, reddo tamen tibi, Deus, multiplices gratias et refero laudem et honorem majestati tuæ. Ibid.,, n, 1,
prosternaient sur le pavé avec beaucoup de sanglots : elle recommanda à leurs prières l’âme de son frère , et s'en alla avec ses filles au devant de son convoi. Arrivée sur les hauteurs de Laon, elle vit le cercueil de son frère qui s’avançait, porté par ses amis en pleurs et en deuil : la douleur d'Anstrude ne put encore y tenir : « Tu me reviens donc, mon - « frère’ hier vivant, tué aujourd'hui! Hier je te quittais « sain et sauf, aujourd'hui je te reçois pour t'ensevelir. . € Frère, frère bien-aimé de mon âme, pourquoi la vie t'a- « t-elle été enlevée avant le temps, et de qui il fallait si peu
l'attendre? Bien que les meurtriers t'aient ravi à ma ten-
« dresse, je veux me réjouir plutôt que mn’afiliger de ce « meurtre. Tu n’as perdu ni la vie meilleure, ni ton inno- €
cence; tu n'as perdu que ces souillures, ces fuites, ces exils,
ces détresses , ces périls de la vie présente et toutes ces souffrances qui acccablent les mortels! Convié au plaid, tu y allais troisième , et tu reviens avec un cortége d'amis en pleurs, parce que , simple et candide , tu t'es fié à la fraude, à la fourberie de tes ennemis. Et c’est pourquoi tu me laisses seule, moi, ta sœur ! »
Pendant plusieurs jours toute la cité de Laon s’associa à ce deuil, surtout ceux dont Baudouin était le tuteur et le pasteur ‘.
Anstrude , à son tour, fut accusée devant Ébroin ; sa douleur était suspecte , ses larmes conspiraient contre le tyran. Il attendit, pour se venger d'une faible femme, qu'il füt maitre de la ville et qu'il y entrát à la téte d'une armée. Anstrude comparut devant le triomphateur. Furieux et menaçant à ses interpellations fougueuses , elle opposa quel-
! Baudouin était honoré comme martyr à Laon, le 14 janvier ; il avait cette légende au martyrologe de cette église : 4pud Laudunum S. Balduini martyris et levite , qui pro defensione ecclesiastica justitiae a nocentibus innocenter occisus est, Il était principalement invoqué contre la peste. On conservait ses reliques dans l'église du monastère de Saint-Jean-le-Grand, à laquelle on croit qu'il fut attaché, Cf, D. Mabillon, ud Vitam S. Anstrudis, n. 11, not. a.
ques mots brefs et calmes qui répondaient à tout. Pendant cet assaut avec le terrible Ébremer, qui faisait trembler. toute la terre des Francs de son rugissement de lion, ses satellites étaient aux prises avec les filles d'Anstrude. Cellesci, pour toute défense, continuaient leur psalmodie que rien ne pouvait interroinpre. Aussitôt que les suppóts d'Ébroin entendirent les voix de ces chœurs angéliques, la terreur saisit leurs sens : un globe de feu qui apparut sur la tour
9 de l'église acheva de les mettre en désordre; Ebroin luiméme fléchit, vaincu par Anstrude. « Sa férocité, dit un auteur contemporain , se changea en douceur, et s'humiliant devant cette mère spirituelle, il lui demanda pardon d'un cœur sincère, et promit de lui rendre toute sa vie l'honneur convenable , et de conserver sa foi et son amitié aux monastéres et aux servantes de Dieu. Ainsi, d'ennemi dela vierge bien-aimée de Dieu, il revint au palais ami de la religion. »
Le bras de Dieu s'étendait et pesait sur ces tétes indomptables; là, comme en cent autres occasions, la foi représentée par la faiblesse triomphe de la force brutale, et jamais le secours de Dieu n'est plus visible ni plus efficace que lorsque les chances de ces luttes sont plus inégales et plus défavorables à la cause de l'Eglise, à l'honneur de Dieu et de l'humanité.
On nous pardonnera de n'avoir point trop mutilé cet épisode de l'épopée grandiose de ces vieux temps. C'est la fidèle peinture des scènes de deuil qui afligèrent alors la plupart des cités des Francs.
Cependant Léodégar, depuis deux ans, vivaitloin de ces tempétes , sur les plages de l'Océan. Sa retraite, aux confins du monde, était pour lui le vestibule du ciel : heureux de ne plus entendre des bruits de la terre que la voix des grandes eaux se mélant de loin aux cantiques des vierges; heureux d'avoir les yeux fermés sur le monde, et l'âme ouverte aux contemplations de la solitude, aux visions de
la cité sainte! Chaque jour, il continuait de monter à l'autel du Dieu qui avait réjoui sa jeunesse et qui le consolait à la dernière halte de son pélerinage; chaque jour , nourri du pain des forts, et trempant ses lèvres au calice de bénédiction , il s’immolait lui-même par l’ardeur de ses désirs , et répandait comme une libation anticipée le sacrifice de son sang sur l'autel de l'Agneau.
Mais Dieu qui l'a prédestiné à la gloire, le veut en tout , conforme à l'image de son Fils. N'a-til pas fallu que le Christ souffrit, et par cette voie entrát dans la gloire? Léodégar y entrera par la méme voie, et, disciple accompli du Christ, comme lui il aura sa passion, son prétoire, son agonie, sa croix, et aussi son sépulcre glorieux; comme lui, il sera trainé devant les tribunaux , accusé d'étre ennemi de César, condamné par les princes des prétres, livré à Hérode, à Pilate, à une soldatesque furieuse, et enfin mis à mort.
Ébroin , sorti de ces luttes contre de faibles femmes, courait d'Austrasie en Neustrie, entraînant avec lui son roi esclave, le palais asservi, tout une armée de complices et de valets, Il s'y trouvait de nobles Francs, avides d'aventures et de butin; des clercs vendus aux passions du fougueux maire, jusqu'à des évéques, pasteurs mercenaires, qui ravageaient, avec ce loup ravisseur, l'Église de Dieu. Un moment abattus par les anathémes du concile de Marly, longtemps comprimés par l'ascendant du saint roi Dagobert, à sa mort ils avaient relevé la téte. C'est l'un de ces évêques qui arréta saint Wilfrid à son passage en Austrasie '. Ainsi, l'heureuse rénovation tentée par le roi martyr périssait avec lui; et comme la corruption des choses saintes est toujours la pire de toutes, et comme le retour aux profanations ne se fait qu'avec une fureur nouvelle, Ébroin trouva encore en lui une nouvelle énergie pour le mal, et
3 Vita S. Wilfridi, auct. Heddio, n, dl. — Sac, iv Bened., P 1.
dans ses créatures de l'épiscopat et du clergé les plus éhontés ministres de ses violences. Par un reste de respect pour les formes extérieures de l'État et de l'Église, peut-étre par égard pour l'opinion publique , si puissante quand c'est le cri d'un peuple chrétien, il tenait, comme nous l'avons vu pour Baudoin, des simulacres de plaids et de jugements : la framée d'un soldat avait bientót tranché l'arrét de cette aveugle justice.
Allant donc d'un bout des Gaules à l'autre, Ébroin arriva dans le voisinage de Fécamp et se ressouvint de Léodégar. Il convoqua aussitót une assemblée de ses fidéles du palais et du clergé. Ce conciliabule mi-parti de clercs et de laics , rassemblé et présidé par Ebroin, n'a rien de commun avecle concile national des métropolitains de la Bourgogne et de la Neustrie, rassemblés, l'année précédente, à Marlacum. Des pontifes aussi. éminents qu'un Génésius de Lyon, l'ami de Léodégar, qu'un Lambert de Rouen, l'éléve des saints, n'ont pu prendre aucune part au jugement inique du saint martyr. Rien d'ailleurs n'indique, dans les récits détaillés de sa dernière passion , ni qu'elle se soit consommée aussitôt aprés le supplice de Waimer et de Diddo, ni qu'on l'ait mené au loin, des bords de la mer au centre de la Neustrie, ni méme qu'on ait prononcé sa dernière sentence devant une assemblée d'évéques '.
Ébroin touche au terme de sa carrière sanglante, « Il ne vit encore , dit un auteur contemporain, que pour accomplir ce qui manque au couronnement glorieux de Léodégar, enlacé dans les plis du serpent qui le mord au cœur et qui l'étouffera bientôt *. » Il exhale son dernier venin contre le saint martyr, il s'entoure de ses créaturesles plus dévouées. Ici, selon l'usage, se réunissent les évêques, là , les comtes
! Voyez, à la fin de cet ouvrage, la note sur ce concile, 2 [ta enim antiquus serpens invidus, moleste ferens se ab eodem loco
ejus orationibus fuisse expulsum , stimulare rursus cepit Ebroinum, Anonym AEduens., n° 14.
et les optimats, en deux assemblées distinctes. Léodégar comparait d'abord devant ses pairs ; il y est accusé d'avoir attenté à la vie de Childéric. Interrogé par les pontifes de l'Église, Léodégar répondit, par respect pour leur dignité, comme le Christ son maitre adjuré au nom du Dieu vivant répondit au grand-prétre, et il dit que, sans s’estimer exempt de toute faute humaine, il était étranger au crime allégué; il protesta que Dieu savait son innocence, si les hommes pouvaient l'ignorer.
Absous ou condamné , Léodégar devait , de ce conseil d'évéques, passer devant l'assemblée où les deux sections se réunissaient , et là subir publiquement sa dégradation. Il semble qu'un reste de liberté ou d'honneur ou de pitié, s'éveilla parmi ces évéques et ces nobles Francs courbés sous la terreur qu'inspire Ébroin. Rien ne prouve qu'il ait pu extorquer des évéques l'arrét de Léodégar , ni qu'il ait osé le produire devant l'assemblée générale et le faire condamner par tous solennellement. C'est en dehors de l'assemblée, à l'écart ‘, dans une sorte d'entrevue entre Ébroin, Théodoric et le saint martyr, et en présence de quelques témoins subalternes , que se passent les derniéres scénes de cette longue passion.
Ébroin, une dernière fois en face de Léodégar et presque seul avec lui, subit toute son humiliante infériorité : le saint martyr grandissait et semblait déjà porter son front dans les cieux; l'auréole des prophètes l'illuminait; ses yeux éteints plongeaient dans les profondeurs de l'avenir. Il eût gardé le silence, sans la présence du dernier fils de sainte Bathilde ; mais, ému sur les destinées de cette noble race de Clovis, qui s'en allait à sa dernière ruine, il fit connaître à Théodoric beaucoup d'événements que l'avenir réalisa. Ébroin dut avoir sa part dans ces révélations solennelles. S'endurcissant toujours dans le mal, et courant à l'abime,
* Non tamen infra concilium corsfirmatur fnisse , sed seorsum, Id. ibid,
il éclata , comme un insensé, contre le grand évéque : « Tu € as grande confiance, lui dit-il, dans la sublimité de tes « paroles ! Qui prétends-tu persuader? Tu te figures que tu « seras martyr? c'est là ce qui te rend si téméraire. Eh bien, « tu attendras longtemps; tu désires vainement cet hon- « neur, tu recevras le martyre comme tu l'auras mérité', »
Léodégar se tut. Les interrogatoires recommencérent , les interpellations devinrent de plus en plus vives; Léodégar se taisait toujours, comme son Maitre devant Hérode et Pilate. La scéne du prétoire se renouvela; le Christ du Dieu vivant fut livré à des mains sacriléges ; sa tunique fut déchirée de la téte aux pieds. Ébroin s'adressant à un comte du palais, nommé Robert : « Prends-le, lui dit-il, et tiensle sous bonne garde, l'heure de sa mort viendra. »
Et Léodégar s'en alla à son calvaire; et le martyr de Dieu se réjouissait en tonte patience, parce qu'il voyait son juge et son rémunérateur lui préparer sa couronne, et la sentait approcher *. Il avançait sur la voie douloureuse, accablé de lassitude et de soif. Une áme compatissante le rencontra, qui rafraichit ses lèvres d'un peu de breuvage, l'aidant à porter sa croix. Ce nouveau Cyrénéen n'avait pas encore accompli son acte de miséricorde, qu'une grande lumière, descendue du ciel en tourbillon, éclata sur la téte du martyr.
Émus et tremblants, tous s’écrièrent : « Quelle est , sei- « gneur, cette lumière qui brille sur ta tête, comme une « couronne venue du ciel? Nous n'avons jamais rien vu de « semblable. »
Lui, se prosternant à terre, adora , en disant : « Je vous
1 Multum tibi, inquit, verborum sublimitas persuadet loquendo (quid tantos persuades loquendo? Mss. Mabill.). Martyr esse suspicaris, ideo te tam temerarium ostendis : adhuc multum, inquit, te dilatas (dilataberis, Mabill.), Frustra tale desideras habere premium : nam, ut merueris, ita eris accepturus martyrium. Ursin., apud Boll., n. 19.
? [;etabatur enim Dei martyr in omni patientia, quia debitam sibi, remunerante Domino, martyrii sentiebat appropinquare coronam, .fnonym, Æduens., no lé.
38o HISTOIRE
« rends grâces, Ô Dieu tout-puissant , consolateur de toutes € vos créatures , je vous rends grâces, qui avez daigné mon- « trer en votre serviteur un si grand miracle. »
Tous considéraient comme dans un ravissement de leur
âme , et reprenant leur esprit, ils glorifiaient Dieu et sa toute-puissance, et se tournant les uns vers les autres, ils disaient : « Vraiment cet homme est le serviteur de Dieu! » Et ils promettaient d'aller désormais à Dieu de toutes leurs forces.
Robert conduisit le saint en sa maison , afin qu'il la bénit. Dés son entrée , cette bénédiction fut si abondante que tous ceux qui l'habitaient en ressentirent les effets et, confessant leurs péchés, s'appliquérent les salutaires remèdes de la pénitence. Léodégar, une dernière fois, déploya le don particulier que Dieu lui avait donné de commander aux volontés les plus rebelles , et de les assouplir sous sa main par une?sorte de fascination invincible, |
Il vint enfin le jour de récompense, le terme de cette persécution. Du palais sortit une sentence qui condamnait Léodégar à mourir; et l'impie Ébroin, craignant que les fidèles ne rendissent au saint évêque les honneurs du martyre, ordonna qu'on le conduisit au fond d'une forêt, qu'on y cherchát une citerne, qu'on y jetát ses restes mutilés , et qu'on en couvrit l'ouverture de terre et de pierres, pour effacer la trace de sa sépulture.
Le message du palais remplit de douleur la maison du comte Robert. Les entretiens de Léodégar commençaient à le toucher : sa femme surtout éprouvait de cruelles angoisses à la pensée de la part que le comte prendrait à cette mort. Et comme elle pleurait amérement, le saint la consola : « Ne pleurez point, lui dit-il, à cause de mon dernier « passage; cette mort ne vous sera point imputée à ven- « geance ; il vous en viendra plutôt d'en haut la bénédic-
« tion de Dieu , pourvu que vous déposiez pieusement au « tombeau ce reste de corps. »
Le comte Robert commit quatre de ses gens pour exécuter les ordres d'Ébroin. On était dans l'Artois, à la lisière de la forét de Sarcing : Léodégar se rend avec eux à la forét et la parcourt longtemps, par des sentiers inconnus , sans rencontrer de citerne. Le saint s'arrétant leur dit, en prononçant encore une parole du divin Maitre : « Mes enfants, t il n'est besoin de nous fatiguer plus longtemps; ce que « vous étes venu faire, faites-le promptement et accomplis- « sez le vœu du méchant. »
Or, des [quatre ministres du comte, trois tombérent à ses pieds, le suppliant de leur pardonner et de leur accorder sa bénédiction. Mais le quatrième , nommé Wadhard , demeura debout, l'air féroce, tenant son glaive nu.
« L'homme de Dieu ayant donné sa bénédiction à ses meurtriers , entra dans un solennel recueillement et prononça l'une de ces prières ‘ que les martyrs faisaient entendre au moment de monter sur les chevalets et sur les büchers, « Seigneur, Ô Dieu tout puissant, ó Père de « notre Seigneur Jésus-Christ, par qui nous avons appris a à vous connaitre! ó Dieu des vertus, et Père de toute « créature, je vous bénis et vous glorifie de m'avoir ame- « né à ce jour de combat; je vous prie et vous conjure, « Seigneur, de daigner répandre sur moi votre miséricorde ; « de merendre digne de participer aux mérites de vos saints « et d'avoir part à la vie éternelle : et aussi faites gráce à « ceux qui me persécutent; car par eux , j'en ai l'assurance, « Père très-clément, je serai glorifié devant vous *. »
: D, Guéranger, Institut. liturg., t. I, p. 63. Nous voyons dans les Actes des Martyrs la plupart de ces généreux confesseurs du Christ, au moment de consommer leur sacrifice, résumer dans une priére de style solennel leurs voeux et leurs adorations. Toutes ces formules se ressemblent , qu'elles soient proférées par des évéques, comme saint Ignace; par des laiques, comme saint Théodote d'Ancyre; par de simples femmes, comme sainte Affra. Cf. Epist. eccles, Smyrn. de passion. Polycarpi, apud D. Ruinart. — Cf. Acta S. Irenæi ep. Sirmiens., ibid. — SS. Luciani et Martiani, ibid. — S. Theodoti Ancyrani et septem virginum , ihid. — S. Affræ, ibid. — SS. Cyrici et Julitte , ibid.
? Domine Deus omnipotens, Pater Domini nostri Jesu Christi, per quem tui
Et, se levant, il tendit la gorge, il avertit l'homme du glaive d'accomplir ce qui lui était commandé. Comme il achevait de parler, le meurtrier étendant son glaive lui trancha la téte. Son corps demeura debout l'espace d'une heure ; et comme le Christ eut le ceur percé d'une lance par un soldat qui voulait s'assurer de sa mort, le satellite d'Ebroin frappa du pied le corps du saint martyr pour qu’il tombát à terre; lui-méme aussitót, livré aux démons, saisi de délire et frappé par la vengeance divine, se jeta dans le feu et y brüla tout vif, comme s'il füt descendu vivant en enfer.
Ainsi s'accomplit cette longue passion qui consomma l'union éternelle et la glorieuse ressemblance de Léodégar au Christ, du disciple au maitre, du membre au chef, Souvent, surtout en cette derniére immolation , la pensée se reporte de la forét de saint Léger au Calvaire, du pontife martyr à l'agneau sacrificateur et victime. « Aussi, comme parlait un vieil auteur contemporain de notre bienheureux , célébrer les combats et les triomphes des martyrs, c'est précher les louanges du Christ dont ils sont les membres ; c'est lui qui a vaincu en eux : à lui donc reviennent et l'honneur
notitiam accepimus ; Deus virtutum ac totius creaturæ creator, te benedico, te gloritico , qui me dignatus es ad hanc certaminis diem perducere. Rogo, deprecorque, Domine , ut ipse in me jubeas misericordiam tuam largiri et meritis sauctorum tuorum me dignum facias participem et vitz æternæ consortem, et tribue indulgentiam his qui me tribulant, quoniam ego per eos credo in conspectu tuo, clementissime Pater, glorificatus fieri, L'anonyme Eduen, n° 15, et Ursin, n? 16, ont littéralement le méme texte; tous deux ont copié un récit trés-détaillé , une sorte de procés-verbal ou d'acte proconsulaire, mis à leur commun usage, et rédigé à Saint-Maixent, par ordre de l'abbé Audulphe. La priére supréme de notre saint semble empruntée littéralement à celle des anciens martyrs. En voici quelques exemples : « Tibi, Domine Jesu, insuf- Bcientes laudes dicimus, qui nos miseros et indignos de errore gentilitatis erutos, ad hanc summam et venerabilem passionem propter nomen tuum perducere dignatus es, atque omnium sanctorum particeps efficere. Tibi laus, tibi gloria, etc.» Acta SS. Luciani et Marciani, spud Ruinart. « Domine Jesu Christe , cœli terræque conditor, qui non derelinquis sperantes in te, gratias tibi ago, etc,» Acta S, Tleodoti Ancyrani rt septem virginum,
et les palmes de la victoire, Oui, le Christ est le roi des martyrs, il est le modéle des martyrs, il est la force des martyrs , il est la victoire des martyrs; c'est lui-même qui permet qu'ils souffrent, et lui-méme souffre en eux ; lui-méme combat et lui-méme couronne : tout est donc commun entre les martyrs et le Christ qui a fait anx martyrs cette haute et bienheureuse destination, par laquelle ils brillent dans l'assemblée des saints comme leur couronne et leur auréole ‘.
! Sanctorum martyrum bcata certamina et triumphos gloriosorum testium Christi predicare, Christo est præconia dicere, quia, cujus illi membra exstiterunt, ipse in eis vicerat, ac per hoc ad illum totius victoriz laus , palmæque redundant; Christus enim martyrum rex, martyrum est forma, martyrum virtus, martyrum victoria. Ipse pati permittit et ipse patitur; ipse vincit, et ipse coronat. Totum ergo sanctorum martyrum, totum est Christi, a quo martyrii beata manavit conditio, qua nunc sanctorum multitudo redimita coruscat. Vita S. Quintini, apud Parium, 31 octob, Cet auteur est du 7e siècle, selon la France Littéraire,