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sance'. ll envoie ses disciples ainsi armés aux combats du Seigneur: Placide aux champs d'Enna, où il résiste jusqu'au sang ; Maur le long des rives de la Loire, si longtemps couvertes des théories gallo-romaines et des chœurs druidiques. La peste, d'un seul coup, moissonne presque tous ses fréres; mais des cent trente tombeaux de Glanfeuil sortent des essaims féconds, qui s'en vont partout oü la civilisation paienne sema ses gymnases , ses thermes, ses bois, ses sanctuaires et ses lupanars , à Poitiers, à Tours, à Autun, à Lyon, toutes cités aussi riches en voluptés qu'en trésors ?, Ils remplissent les cellules báties par les moines grecs sur les cótes de Provence et par toute la Septimanie ; Lérins est à eux ; Vienne leur ouvre ses soixante monastéres 5; sur les ruines d'un temple de Vénus-Ardua, ils édifient un parthénon de vierges chrétiennes *; jour et nuit leur voix monte sans fin sur les sépultures de la légion thébéenne ; à Luxeuil , ils fraternisent de bonne heure avec les savants disciples de Colomban. Ils se mélent à ces flottes d'écoliers et de néophytes qui s'en vont, avec la science et la foi, aux écoles gratuites de l'Irlande *. Ils montent au ciel parmi les sept cent cinquante saints que donnent en quelques générations les populeuses iles d'Erin, à peine purifiées des mystères du druidisme. Ce vaste tour du monde s'achève au septième siècle : à peine l'ordre de saint Benoît a cent vingt monastères, quand ce siècle s'ouvre; et à son déclin, il les posséde tous. Ainsi, prenant sa course à pas de géant, en un jour il eut touché d'un
: Reg, S. Ben. in Prolog., no 1.
? « Pecunia dites, voluptatibus opulentos, » TACITE, en parlant des Éduens, 3 Vita S. Clari , sæc. n Bened,
4 Vener, Bed., Hist. eccl,
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bout du ciel à l'autre, et il n'y eut personne qui püût se soustraire à sa chaleur vivifiante. C'est vraiment la loi immaculée du Seigneur, qui convertit les ámes par milliers; cest le témoignage d'un fidèle et nouveau martyre ; et ce témoignage donne la sagesse à ces peuples enfants que Dieu rassemble dans les larges plis de la robe de ces vieux moines ',
Car ils n'expient pas seulement les excès d'une civilisation flétrie; initiateurs et nouveaux Orphées, ils la régénérent, la remplacent, l'élévent jusqu’à eux, et traneportent le monde romain tout entier dans une nouvelle région d'idées et de sentiments : l'inspiration change d'atmosphère, l'àme aspire le beau sous une plus awple et plus pure splendeur du vrai. Qu'on ne demande point à ces hautes natures les puérilités d'une rhétori» que usée, les élégantes frisures de la faconde classique. I] y a bien pourtant , méme de l'étroit aspect littéraire, quelque gloire dans ce septième siècle qui s'ouvre avec Grégoire-le-Grand et Isidore de Séville, et qui se ferme sur la tombe du vénérable Bède et sur le berceau d'Alcuin, Y a-t-il beaucoup de siècles , entre les plus fiers, qui aient quatre noms plus beaux ??
4 Hujus tempore, per Galliarum provincias agmina monachorum et sacrae ram puellarum examing non solum per agros, villas, vicosque atque castella, verum etiam per eremi vastitatem ex regula duntaxat beatorum patrum Benedicil et Columbani pullulabant, cum aute illud tempus monasteria vix pauca illis reperirenjur in locis. Vita S. Salab., n. 7, in sic. u Bened.
* Nous pourrions citer encore, en Occident, S. Venance Fortunat, S. Colomban, S. Léandre, S. Hildephonse, S. Didier de Cahors, S. Éloi de Noyon; Aponius, auteur de l'un des meilleurs commentaires du Cantique des cantiques, et dont les œuvres viennent d'être rendues à la lumière; Apollonius de Novarre, dont le poëme sur la prise de Jérusalem est trés-remarquable : et, pour l'Orient, S. Jean Climaque, Jean Mosch, 8. Sophrone , S. André de Crète, Anastase le Sie
naile , S. Jean Damascène et son frère Côme l'hymnographe, S. Euloge d'Alexandrie, S, Théodore Sicéote, Joseph, le prince des hymnographes grecs.
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Mais là n'est point l'euvre littéraire de ces áges constituants, leur civilisation est plus haute : elle est dans un monde nouveau créé par le christianisme, et découvert, manifesté, vulgarisé par les moines; elle est dans un vaste ensemble de dogmes, de préceptes moraux, de traditions disciplinaires, de lois esthétiques, de types, de symboles, qui remuent profondément l'intelligence humaine et en changent le fond et la surface. Or, d'où vient à ces hommes de fer, à peine rassemblés en tumulte aux lisiéres des bois, la téte encore appuyée sur leurs lances, ces mystiques et réveuses préoccupations, ces longues échappées dans la région des idées et des symboles? Les moines pensaient pour ces peuples à peine en áge de penser; ou plutót ils agissaient devant eux, ils travaillaient avec eux ; ils parlaient au milieu d'eux une nouvelle langue, exprimée par des monuments populaires, par des institutions plus durables que le granit des Pyramides; ils revétaient de formes saisissantes tout une vaste synthèse de données primitives, venues des âges les plus lointains, et renouvelées par leur foi qui suppléait abondamment aux yeux. Cette merveilleuse éducation fut si profonde qu'il sembla superflu d'en écrire les formules, si générale qu'on ne soupconna pas qu'elle püt se perdre : et pourtant ses secrets les plus familiers et les plus usuels sont devenus une lettre à peu prés close, un arcane impénétrable dont la clef semble perdue.
On a pu, dit-on, dérober aux Pyramides le mot de leurs énigmes, épeler couramment les barres imprimées sur les briques de Babylone, apprendre aux Brahmes les mille belles choses qu'ils ne soupconnaient
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pas enfouies autour d'eux: la science du moyen âge attend encore son OEdipe.
Cette science se résumait principalement dans le monastère, où convergeaient, comme à leur centre, toutes les lignes éparses de ces traditions. Là, le gouvernement, les lois, la discipline, la hiérarchie, le travail et le repos, la prière et l'étude, la veille et le sommeH, le vêtement et l'aliment, chaque heure du temps et chaque point de l'espace, étaient comme l'hiéroglyphe parlant d'une doctrine incommunicable et sacrée. La suite de cet ouvrage, six années de Léodégar passées au monastère, nous ramèneront à quelques-uns de ces détails qu'à peine ici nous pouvons faire entrevoir.
Ainsi, le choix du lieu méme et son nom, parlait assez souvent d'un grand fait, d'un dogme, d'une espérance. Bethléem et ses gracieux souvenirs revivaient à Ferrières ! : au centre des Vosges, cinq monastères tracaient une croix, comme pour consacrer la Thébaide des Gaules ?; Sainte-Croix de Paris, de Meaux, du Mans, d'Angers, d'Arles, de Bordeaux, de Toulouse, formaient comme une ceinture de forteresses autour de la France chrétienne, et annonçaient au monde les pères des croisés. Audoen, référendaire des Mérovingiens , jeune et saint personnage, se promenant le long du Rebais, prés des deux petits lacs de Gemellus- Mercasius, s'arrêta sous un pommier touffu, et y pria longtemps, prosterné à l'écart. En se relevant, il vit en l'air une nuée lumineuse dont les rayons jaillissaient en forme de croix ; là, pendant trois nuits, éclata une
* Lupi Ferrar. Epist. — Ludov, August. Epist., allat. in Annal. Bened., ad ann. 525 , no 31.
? Moyen-Moûtier occupait le centre; Bon-Moûtier, Stivage, Senone et Saint-Dié warquaient l'extrémité des quatre branches.
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grande lumière, et pendant trois jours une rosée abondante traçait encore une croix : c'est là que devaient étre posés! les fondements de Rebais, ou plutôt d'une nouvelle Jérusalem, illuminée de l'auréole des saints, baignée de la rosée du ciel : saint Quen la nomma Jérusalem, parce qu'il en voulut faire un collége de paix, un cénacle de frères en contemplation 3, Saint-Germer-de-Flay portait le triple vocable de la Trinité, de Notre-Dame et de saint Pierre 5, Quarantedeux monastères, au moins, publiaient la gloire de la maternité divine, et plus de cinquante, la primauté de Pierre. Le culte et le nom des martyrs insignes de la Gaule florissaient à Saint-Denys-en-France, de Reims, de Rully, de Renty, de Trèves, à Saint-Jrénée de Lyon, à Saint-Marcel de Chalon, à Saint-Maurice d'Agaune, à Saint-Symphorien d'Autun, de Bourges, de Metz, de Langres, de Sens, de Trèves, de Beauvais, d'Avignon. L'archange saint Michel appela, dans une apparition au milieu d'une tempête, les premiers moines qui allérent audacieusement dresser leurs tentes au milieu de l'Océan, au sommet du mont Tomba *,Ge sont encore des anges qui conduisent la barque de saint Bertin jusqu'au mouillage marécageux où il éleva sa splendide abbaye 5. Ailleurs, c'est un easaim d'abeil«
| Vita S. Agili , no 15, sæc. n Bened. |
* Ce nom était gravé en grandes capitales sur la pierre sacrée de l'autel érigé au milieu de beaucoup de merveilles, que raconte un auteur contemporain : « Placuit venerabili Audoeno illius nomen in eodem marmore altis emlare litteris, atque propter plurima visionum seu miraculorum prodigia, B. Andeenus... eumdem locum Jerusalem nominavit , desiderans illic haberi collegium pacis, et unanimie fraternitatis contemplationem , at ipse nomine praedicaret locus «quod gremio continebat. » Vita S. Agil. xvm, sæc. n Bened,
3 Annal, O. S. B. ad ann. 653, no 38.
4 Apparitio S. Michaelis in monte Tumba, sec. m Bened., p. 1.
5 Vita S, Bertini sec. 11 Bened.
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les qui monte vers le ciel *, ou des gerbes de flamme qui, toutes les nuits, s'élévent à l'heure des saintes veilles ?; ou encore de blanches colombes qui descendent dans un rayon de lumiére et tracent par leur vol les contours, les limites, la place du futur monastère 5. Un aigle s'élance du lieu où saint Bazin dédie un oratoire au grand aréopagite, l'aigle des contemplatifs *. Un ange et une épaisse rosée dessinent la place de Saint-Germer-de-Flay 5. Des moines basiliens , rassemblés auprès d'Auxerre, inscrivent au fronton de leur oratoire le plus beau mot que le christianisme ait inventé, Charité! D'autres grecs semblent avoir nommé dans la Normandie le monastére des Gráces, Chrismatum 5. On écrivit plus hardiment encore, aux portes d'un savant monastére des Vosges, la science da Dieu, Theolegium?. Dans les plantureuses contrées du Mans, c'est un nom plus humble : le champ de Dieu, Cultura Dei?. Ici, deux petits enfants ressuscités en+ semble, pour vivre et mourir ensemble, laissent leurs noms au monastère des Deux-Jumeauz?. Là, aux portes de la belliqueuse Espagne et parmi les fiers Vascons, c'est un camp militaire , qui commence à se dresser par trois cabanes d'osier, Saint-Benoît de Castres!?. Ailleurs, un seul mot résume tout : Regula! ; ou encore Saint.
!. Acta S. Pulcherii, no 91. Boll., xui mart.
3 Greg. Turon., de Gloria Confessor., c. 39.
3 Vita S, Berchar., sæc. n Bened, —— cta S. Arcdii, Boll., xxv aug, 4 Acta S. Dasini, Boll, 1v mart.
5 Vita S, Geremari , n° 24, iu sæc. n Bened., auctore co:evo, 6 Annales Bened., ad ann. 556, n° 2.
7 lbid., ad ann. 623, n° 39.
8 Jbid., ad aun. 586 , no 35.
9 Ibid., ad ann. 562 , n. 14.
10 Jbid., ad ann. 647, n° 46.
! La Réole, Annal, Bened,, ad ann. 679, n° 88.
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Mont, Sainte-Forét, Val-Saint 1l. -Sainte?. Le peuple pieux, passant auprès de ces asiles et demandant quelle était cette religion nouvelle, se remplissait ainsi, à chaque pas, de nobles pensées. Parfois le pélerin pouvait se croire magiquement transporté dans les lieux les plus augustes : une vallée des Vosges lui rappelait la Galilée; au fond d'une forét de la Brie, il rencoritrait Jérusa. lem; au delà des monts, il vénérait les ossements de saint Augustin, glorifiés au Ciel-d'or 5; au berceau de l'ordre de saint Benoît, le patriarche avait attaché à une vallée de Subiaco le mot qui exprime la consommation de tous les mystéres, l'Éternité *.
L'enseignement était plus profond encore dans l'enceinte du monastére. Nous laissons l'archéologue méditer sur cet ensemble qui rappelait la villa romaine, avec les vestibules, les péristyles , le xyste de verdure, les (trycilles, les cubicula, l'impluvium et le compluvium 5, et jusqu'à l'impénétrable sacrarium, où la famille antique vivait avec ses pénates derriére une sorte de clôture, dont les plus fortes barrières étaient l'esclavage et la dégradation. Le cloître ramena l'homme chez soi et réhabilita la vie de famille, en la placant sous l'abri de la plus pure idée chrétienne, le dévouement surnaturel. Aussi, dés le principe, la croix était plantée au centre et comme à l'axe de ce monde
s Annal, Bened., t. 1, p. 34, 320, 367, etc.
* Holy-lland, célèbre par le monastère de Lindisfarne. Annal, Bened., ad ann, 651, n. 9.
3 Translatio reliquiarum S. Augustini ep. Hipp, e Sardinica insula in monasterium Ticinense Cœlum-Aureum dictum, Szc, ni Bened., p. 1.
4 Annal. Bened., lib. 11, n° 1, ad ann. 520.
5 Voir la description du monastère de Jumièges dans la vie de S. Filibert , n? 7, sc. n Bened; celle de Manlieu dans la vie de S, Bonet, n° 17, szc. m Bened., p. I.