‹ Histoire de Saint LégerChapitre 70 sur 179 · XCII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XCII INTRODUCTION

I n'y a pas seulement ici une thèse générale à soutenir. Le miracle, nous l'avons dit, est, à cette époque de formation, l'une des conditions les plus rigoureuses et les plus simples de l'action de Dieu sur le monde barbare. De plus, en ce qui concerne l'histoire des saints, c'est le signe le plus imposant de leur gloire. Les formes excessivement sévéres suivies de nos jours pour la proclamation des saints n'existaient pas; mais la canonisation du miracle existait, et celle-ci a bien sa valeur, son contrôle divin, sa populaire solennité. Aussi ce n'était pas puérile préoccupation à ces vieux biographes, que d'enregistrer si exclusivement les prodiges opérés par leur héros.Ce cóté divin de leur vie était comme leur titre officiel et authentique au culte despeuples. N'était-ce pas, aprés tout, la part la plus belle de ces grandes existences? le point par où elles toucbaient de plus prés au ciel? la plus splendide ressemblance avec Dieu? À cet áge de foi, Dieu effacait l'homme; les détails de vie intime , les scénes intérieures , les entr'actes familiers des grands drames, ce bruit et ce mouvement vulgaire que nous aimons, s'évanouissaient à l'auguste intervention de Dieu. Ecrire une vie de saint, c'était un acte de foi, un chant de reconnaissance, une priére. Aussi n'était-il pas rare que le pieux hagiographe se .placát à côté de son saint; image vivante, héroïque plagiaire, il continuait les Actes par sa vie; il écrivait encore, mais sur les tablettes de son cœur, et dans l'Esprit-Saint ; il devenait à son tour un modèle, et la vénération s'attachait à lui. Sur sa tombe de nouveaux témoins déposaient un second témoignage, les peuples célébraient une nouvelle gloire, et la double tradition du récit, des écrits et de l'exemple renaissait

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sans fin; les générations saintes ne s'épuisaient pas !.

' A en croire quelques modernes censeurs, qui, mollement couchés sur leurs canapés, dissertent à loisir, sans daigner les feuilleter, sur les Actes de ces vieux saints, le ciel se serait ouvert alors trop souvent et trop aisément ?. Savons-nous bien tout ce qu'il y avait de

* C'est ainsi que saint Kilien et ses deux compagnons martyrs sont témoios et garants des faits racontés dans la vie de leur maître , qu'ils ont imité jusqu'à verser leur sang comme lui: « Quz vestræ expandimus dilectioni, tribus discipulis suis Foillano, Helta et Kiliano, qui pia charitatis affectu , ut fatebantur, sua queque renuntiantes, ob spem vitz æternæ ejus conglutinaliter studueront adhzrere vestigiis, et instrui. admonitionibus, atque informari exemplis, manus nostras osculando, provolutisque in terram genibus, per ægra lacrymarum suspiria, imprecati sunt a nobis scribi... » Vita S. Livini , Prol., ssec. 11 Bened., auct. Bonifacio coævo. Saint Livin, à son tour, était le neveu d'un autre S. Livin martyr, et le disciple de S. Augustin de Cantorbéry ; S. Grégoire-le-Grand était le pére de toute cette génération sainte, Trois ans avant sa mort, S. Livin allait puiser l'héroisme du martyre sur le tombeau d'un très-rude pénitent,, saint Bavoo, L'apótre irlandais, barde autrefois et poéte joyeux, dit-il lui-même, est habile à tirer de sa dre, trempée dans les eaux Castaliennes , le mètre de Pindare :

Sic ego, qui quondam studio florente videbar Esse poeta , modo curro pedester equo;

Et qui castalio dicebar fonte madentem Dictzo verse posse movere lyram...

Non sum qui fueram festivo carmine letus...

L'inspiration lui revint sur la tombe de saint Bavon; il composa une glorieuse épitaphe, et prophétisa avec nn accent d'enthousiasme lyrique son prochain martyre, et en méme temps promit à ses vers, comme les poëtes classiques, une longue durée que méritait ce chant du cygne martyr. Sec. 11 Bened., ad ann. 653.

2 Il est vraiment plaisant d'entendre les réflexions que fait le protestant de Sismondi, en présence de ces nombreux saints, dont la vie si riche en bonnes œuvres fait un peu contre-sens avec la commode doctrine de la foi sans les œuvres. 1l se plaint d'abord d'une sorte de pis-aller qui ne laissait alors point d'autre gloire, point d'autre célébrité, que celle d'être saint. Obligé d'en prendre son parti, il pousse la complaisance jusqu'à étre assez disposé à croire, dit-il, que l'enthousiasme de tous ces saints était sincère et leur piété sérieuse; «au moins, continue-t-il, nous devons supposer qu'ils n'étaient point insensibles au crédit prodigieux qu'ils acqueraient dans l'État, au respect des peuples , à l'empressement avec lequel on sollicitait leurs oracles. Souvent ils s'imposaient les privations les plus sévères, mais leur pauvreté était volon-

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larmes, de sang, de souffrances dans une sainte vie de cette époque ? Etait-ce un héroisme commode et vulgaire que celui de ces apôtres qui couraient au devant des Barbares, leur révélaient la grandeur de Dieu et de l'homme, et les baptisaient au prix de leur propre sang? Etaient-ce des roseaux flottants, des hommes mollement vêtus, que ces athlètes de la pénitence, qui le disputaient aux martyrs? Etait-ce une âme fréle et tiède, que cet &pre saint Colomban, qui s'en allait, au sortir de la grotte où il avait passé quarante jours avec un pain et une cruche d'eau, haranguer les peuples, remuer les cités, commander aux éléments et aux bêtes féroces , gourmander moines, rois, reines, papes, jusqu'à Brunehaut et saint Grégoire-le-Grand ? Et ce Toifale, nommé saint Sénoch , qui cheminait sans fin le long de la Loire , toujours nu-pieds, avec la neige ou la glace, traínant sur tout son corps des chaînes de fer, et finissait ses pélerinages en s'ensevelissant tout vif dans une cellule murée ? Et ce Lombard, nommé Wulfilaic, qui, renouvelant sous le ciel glacé de Tréves l'audace des Siméon d'Antioche, des Daniel de Constantinople, monta sur une colonne et y demeura impassible sous les tempétes et les glacons, jusqu'à ce que le peuple et l'évéque épouvantés l'obligeassent de descen-

taire. (Voyez les tartufes du vue siècle! au xix, le paupérisme de la réforme y a mis bon ordre.) Les mets délicats qu'ils dédaiguaient et qu'ils distribuaient qux pauvres, avaient d'abord été servis sur leurs tables. ( Concoit-an ce raffnement de sensualité ! donner aux pauvres les mets succulents de sa table 1...) E4 lorsqu'ils s'exposaient aux inclémences de l'air, qu'ils voyageaient à pied, qu'ils dorinaient sous le chaume, ils avaient cependant à leurs ordres des palals, des chevaux, de nombreux esclaves et toutes les délices de la vie. (Et ils n'en usaient pas! ces sybarites canonisés sont décidément étranges ; Luther et Calvin, Dieu merci, nous ont appris une tout autre facon d'aller an ciel.) » Hist. des Francais, 1re partie, chap. xi, t. IT, p. 478.

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