‹ Histoire de Saint LégerChapitre 84 sur 179 · INTRODUCTION. CX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CX

d'hiver, aprés les complies, les portes étant déjà fermées, visitait l'hôtellerie, où il avait recu tout le jour, non sans beaucoup de fatigue, de nobles personnages : en achevant sa visite, il entend une voix faible et plaintive; il ouvre la fenétre adaptée à la porte, et voit sur le seuil un pauvre couvert d'ulcéres. « Qu'avons-nous fait, dit le saint au frère Brandolin qui l'accompaguait? tout occupés d'autres choses , nous avons négligé le plus important! » Il se fait rapporter les clefs; il ouvre à grande hâte : « Viens, frère, dit-il au pauvre , nous ferons pour toi ce qu'il convient. » Mais le pauvre , perclus comme un lépreux, ne pouvait se mouvoir ; le nouveau samaritain l'emporte sur ses épaules et le dépose auprés du feu; puis il prend l'aiguiére et la mappula pour lui donner à laver les mains; le pauvre disparut, ne laissant qu'un parfum d'agréable odeur, qui remplit toute l'hôtellerie 1.

Ces vertus ne florissaient pas seulement en quelques âmes privilégiées; des familles entières se rencontrent sur les pages du martyrologe ; et comme la science retrouve, dans des débris épars, les races gigantesques du globe, de méme il y a des générations saintes dont on peut renouer la chaine et refaire la vie avec les sacrés ossemerits et les pieux souvenirs que l'Église a sauvés. Telles sont, parmi nos Gallo-Romains, les familles Anicia, Gregoria, Syagria, Aredia, Albina, Amanda, Valeria , Palladia, et, entre toutes, l'illustre - race des Ferréoles qui, au moment de s'éteindre, après

' Vita S. Agili, n. 20, sacul. 1 Bened. auctore subæquali.— Cf. S. Greg. Magn. Hom, xxin ín Evang. — Vita S. papa, auct. Johanne diac., lib. n, c. 99, 93. — Vita S. Cutbert., n. 7, sec. n Ben. — Adrevald. Mirac. S. Bened. — Walafrid. Mirac. S. Galli. — Vita S. Popponis, n. 13. Boll., xxv jan.

CXIV INFRODUCTION.

voir produit tant de sénateurs, de consuls, d'empereurs,

renaît avee un éclat incomparable de gloire et de sain-teté dans la famille des Pepins et dans la race carlovingienne.

Le sang barbare eut aussi ses familles saintes; et en premiére ligne il faudrait placer celle de saint Léger, que nous ferons connaître, puis celle de sainte Salaberge, où l'on trouve six.noms inscrits au martyrologe; celle de saint Nivard, où figurent saint Gombert , son frère , saint Rieul , son petit-neveu ; celle de saint Viucent Madelgare, qui eut sainte Valdétrude pour femme, sainte Aldegonde pour sceur, et pour enfants deux saintes , Maldeberte et Adeltrude, et deux saints , Den- 'telin et Laudric *. Il y aurait encore à citer les familles de saint Romaric , de saint Ouen, de saint Germer, de saint Ansbert , les Farons des Burgondes, que notis connaissons par les deux fréres Faron de Meaux, Magnoald de Laon, et leur sœur Fara, ou Burgondo- Fara. Sept vierges sœurs fondent à la méme époque, dans une vallée du Brabant, une sainte famille plus angélique que terrestre.

I| n'est rien de plus étonnant peut-être dans les annales monastiques , que de rencontrer de loin en loin des communautés entières si fidèles et si pures, que les grâces extraordinaires y sont comme l'état habituel des âmes. T'els furent, entre autres, ces monastères d'Unterlinden à Colmar, de Thoss en Turgaw, de Schoénensteibach et d'Adelhausen en Brisgaw, oà, pendant de longues années, les communications mystiques les plus élevées furent continues et générales?. Le cé-

' Voir au chap. v l'énuinération des saints de la famille des Pepins. * J.-J, Gorres, Mystik, tritt, ib. xi cap.

INTRODUCTION. CXY

nacle a toujours duré dans l'Église; ce magnifique phénomène n'est point aussi rare qu'on pourrait le penser: l'époque que nous étudions en offre de curieux indi+ ces. Ce que saint Jean Climaque raconte de son monas. tère du mont Sinaï permettrait d'y voir l'une des plus florissantes écoles de la mystique orientale. L'Égypte , la Syrie, selon le rapport du méme saint, de Jean Mosch et de saint Sophrone, témoins oculaires, renfermaient encore de saintes solitudes où la vie chrétienne, affaiblie au dehors, refluait comme en son centre et s'y manifestait par d'abondantes effusions de grâces. Il semble qu'en face de l'impur islamisme et du schisme grec, Dieu ait eu besoin de relever sa gloire par ces merveilles du désert.

L'Église latine eut aussi ses sanctuaires remplis par des troupes d'àmes contemplatives. C'est ainsi que l'fle d'Yona , prés de l'Irlande, est comme uu phare de vie mystique aux confins du monde !. Le monastère de sainte Ethelburge , en Angleterre , vit tout entier, pendant un assez long temps, le ciel à découvert, et des clartés célestes en descendaient perpétuellement sur la sainte abbesse, sur ses filles , sur des enfants méme de trois ans ?. En France, au monastére de Sainte-Fare, onze mystiques vécurent ensemble en peu d'années, et des récits fidéles nous ont surtout fait connattre les derniéres extases qui leur ouvraient le ciel 5.

C'est ainsi que le divin maítre passe à travers le septióme siécle, manifestant sa gloire de l'Orient à l'Occident, faisant le bien en Dieu, guérissant toutes les

| Vita S. Columba, sæc. 1 Bene.

* Bed. Hist. Eccl., lib. iv, cap. 9.

! Vita S. Burgondo-Fare, c, 1, n, wi, w, V, vi, vii, v, x.

CXNI INTRODUCTION.

langueurs du monde et lui donnant une vie plus abondante, prenant les simples, les ignorants, les barbares, pour leur révéler les secrets inconnus aux sages et aux prudents du siécle. Prophétes, thaumaturges, voyants inspirés, ils font tout ce qu'a fait leur maítre et au delà: imitateurs de sa vie souffrante et militante, ils montent vivants avec lui à travers les cieux ; comme le Christ sortant du tombeau, ils pénétrent partout ; sans étre encore du ciel, et n'appartenant plus à la mortalité, ils sont comme des étres divins au milieu des choses hunaines ; ils franchissent les mondes visibles et invisibles ; ils devancent par la réalité les plus hardies conceptions de la poésie : ils accomplissent des épopées devant lesquelles pâlissent les scènes dantesques les plus grandioses. 'l'elles sont les visions de saint Fursy !, de saint Baronte ?, de saint Salvus d'Alby5, du bienheureux Trithelme*, de sainte Salaberge?. Ces récits, venus d'historiens contemporains, et du vénérable Bède entre autres, ébranlaient, pour des siécles, toutes les imaginations des peuples. Ne fallut-il y voir que des odyssées légendaires, qui ont révélé les sources du merveilleux chrétien , le mérite ne serait pas médiocre. Mais Dieu visait plus haut par ces grands coups : il faisait la vivante et chevaleresque poésie de l'héroisme chrétien : il semait au septiéme siécle, pour moissonner, aux áges suivants, les grandeurs de Charlemagne, les magnificences de la papauté, ‘huit siècles de croisades, et tous ces monuments sans pombre et sans

5 Vita S. Fursei, n. 3-98 , auct, fere coævo. Szc, n Bened.

3 Visio S, Baronti, ibid.

5 Greg. Turon., Hist. Fr., vin, 3.

* Ven, Bed. Híst, Eccles., lib. v, € Vita S. Salaberg., a. 25, sec. i1 Bened.

Page 1