SAINT LÉGER A L'ÉCOLE DU PALAIS
Chapelains du palais sous Clotaire II.— Saint Béthaire de Chartres. — Rasticus, abbé du palais. — Communauté de cleres. — Condiseiples de saint Léger. — Sainteté de l'école palatine. — Plan des études. — Saint Sulpice , archichapelain. — Inflnence de cette école sur les Francs.
Parmi les réfugiés qui, fuyant les troubles de l'Italie sous l'invasion lombarde, franchirent les Alpes et suivirent la route tracée par Venance Fortunat, il y eut un jeune Romain de haute naissance, nommé Betharius. Placé de bonne heure dans les écoles de philosophie que Boéce et Cassiodore avaient relevées, il y cultivait son goût sérieux et précoce pour les sciences cléricales. Dieu, par une disposition mystérieuse et des incidents que nous ignorons, l'arratha à ses pacifiques études, pour le transporter, jeurie encore, au cœur des Gaules , dans la ville de Chartres. Pappole, saint évêque, se l'attacha par la cléricature ; il aimait en lui, outre son heureuse nature et ses bonnes grâces, l'indice de son futur successeur. Dieu y préluda par la vénération générale : les vertus humbles, le rare savoir, la noble politesse du jeune étranger, lui valurent bientót le titre de docteur ès divines lettres et de maître de la cité".
! Litteris enim decentissime crat eruditus , urbanitate decorabili ornátas ac sublimatus, tantoque honore institutus, nt doctor divinarum litterarum et magister totius civitatis diceretur, Actu S. Betharii, no 8, apud Doll., 11 aus.
HISTOIRE DE SAINT LÉGER. ab
Chartres devint célèbre par son école, et on y vehait avidement s'y former à la seience et à là sainteté ‘.
Get éclat l'obligea de se cacher urie seconde fois ; il se ré. tira à trois lieues de Blois, dans une cellule bâtie de ses mains, sur les rives d'un petit ruisseau nominé la Sise , au milieu de sept manses, trés-pauvte et très- heureuse dot que lui avait donnée Pappole , en l'honneur des sept doits du Saint-Esprit. Là donc le solitaire aspirait en lotips désirs l'éternelle félicité, vaquait jour et nuit aux cotiversations divines, et abandonnait à Dieu les derhiérés craintes de son áme *.
C'est là que Clotaire II, pav le conseil de Frédégonde, s'en vint chercher le restaurateur des écoles palatines, le second fondateur de la chapelle royale. « Il l'établit archi-chapelain, et remit en ses mains, dit le biographe , les reliques nombreuses dont il se faisait accompagner, suivant l'usage, afin que le saint füt gardien des saints ?. » Le roi et tous les grands le vénéraient comme un ange du Seigneur : combien fut-il aimé, surtout des jeunes Francs ses disciples! Pasteur de ces nobles orphelins, « il faisait fleurir, par de saintes études, les cœurs et les esprits, et, comme une trés-diligente abeille, les nourrissait avec un soin maternel, » ainsi que plus tard il gouverna les peuples : car il lui fallut céder au vœu de la ville entière de Chartres, qui l'appela à s'asseoir sur la chaire de saint Pappole (594).
Déjà la direction de l'école du palais était une œuvre asses haute pour exciter l'ambition : il y eut, au départ de Betherius , quelques intrigues pour briguer le poste qu'il laissait
! Vita S. Leutfredi , n^ B , sæc, in Bened. .
2 Acta S. Betharii , ep. Carnot., auctore anonymo, sed fere Coætanco. Bolt., 1 aug.
3 Klotarius rex II, filius Chilperici regis, cum regina Fredegundé nomine , regnabat... Qui audierit famam beatissimi viri, suum constituit archicappel= num et pignora multa sanctorum , quz secum deferebat, ut mos est regum , ditioni illius constituit, ut sanctus cum sanctis haberet custodiam sanctitatió. Ibid., p. 7.
vacant '. L'un de ses disciples lui succéda. Parmi les nourrissons du palais, trois fréres se distinguaient entre tous, Rusticus, Syagrius et Désidérius *. Salvius, leur pére, était un riche etetrés-pieux Gallo-Romain. Herchen-Freda , leur mére, bien que son nom accuse une origine tudesque, laissa à ses enfants quelques épitres d'une remarquable élégance , et qui révèlent l'un des plus beaux cœurs de mère que la religion ait forinés.
L'ainé de ses fils fut appelé à gouverner l'école mérovingienne *. Il devait sans doute cette prééminence à quelque séjour en Italie et dans les écoles de Rome. Il avait puisé aux mémes sources que ses devanciers; il continuait de faire fleurir les plus pures traditions de l'enseignement. Aussi l'école prend-elle sous sa direction un nouvel essor et une forme régulière. Le titre d'abbé du palais, qui apparait en jui pour la premiére fois, les vertus toutes monastiques dont on félicite l'un de ses frères, jettent un grand jour sur la discipline intérieure de l'école. C'était bien l'école chrétienne , instituée à l'image d'un monastère, rassemblant sous un méme toit, à une table commune, une seule famille de frères : un père revêtu d'un titre religieux , abbas, engendrait à la science et à la foi ces jeunes áines , sanctifiées par les mêmes bénédictions, encouragées par le bon exeimple , marchant en sécurité entre les fortes observances d'une vie régulière et cléricale. Cette communauté de clercs ressemblait à celle que les évêques de ce temps relevaient -partout autour d'eux avec une sollicitude toute nouvelle.
5 Rusticus, ut præfati sumus, abbatiam palatini oratorii, quod regalis frcquentatur ambitio, et archidiaconatus officium gessit. Vila S. Desider., ep. Cadurc., in Gall. christ. vet., t. II, p. 460.
3 Lotharius... monarchiam regni solus tenebat , a quo tres germani, id est, Rusticus , Syagrius et Desiderius florentissime enutriti. Ibid, |
3 Rusticus a primis pubertatis annis clericus factus, archidiaconatus officium in urbe Ruthena et abbatiæ sub Lothario rege administravit, Rusticus ex archidiacono Ruthenensi et abbate palatini oratorii regalis, subrogatus est Eusebio. Gall. christ. vet., ibid., p. 439, col. 4.
C'était même un séminaire d'évéques et de saints, d’où sortirent les plus vénérables pontifes de cette époque. T1 s'en exhala uné sainte odeur d'édification qui remplit l'église gallicane et pénétra à travers les áges : à une lointaine distance , au milieu du plus beau de nos siécles chrétiens, un pieux hagiographe opposait hardiment à ce qu'il nommait les miséres de son temps les beaux souvenirs du palais mérovingien : « Que j'aime à contempler, disait.il, ce temps si désirable et si pur, où des hoinmes justes et timorés régnaient avec les rois, et avec eux la justice , la foi, la vérité, la modestie, toutes les bonnes habitudes de la paix et de la guerre! Oh ! combien était auguste et saint ce palais, qui donnait à l'Église de si illustres pontifes! Imitateurs de Pierre, et non de Simon, vrais ministres du Christ, et non mercenaires ; qui ne cherchaient point les cours dés rois , mais que les rois recherchaient; qui ne poursuivaient pas ambitieusement les honneurs, mais les fuyaient humblement. Entre tous, car ils étaient nombreux, il s'y trouvait Arnulf de Metz , Cunibert de Cologne, Remacle de Tongres, Modoald de T'réves... : voilà vraiment les saints hommes amis de Dieu , dont la foi était la force de l'Église, la doctrine sa lumière, l'humilité sa grandeur, la charité son fondément , les vertus sa beauté ‘, »
Le palais était donc un cénacle de saints et méme d'apótres quand Léodégar y arriva. Son enfance ne pouvait rencontrer une meilleure sauvegarde que sa sainte mére, ni son adolescence croitre plus heureusement qu'à l'ombre de
: Considerare nuuc libet quale erat illud tempus et quam acceptabile , quam serenum , quando regibus quidem regnantibus , sed reges cum regno justis et timoratis viris regentibus, justitia, veritas, modestia, cæteræque artes bonæ tam in bello quam in pace custodiebantur... Quale, quam sanctum erat illud palatium ex quo tam claros, tamque illustres suscipiebat Ecclesia sacerdotes !... Isti sunt viri sancti et amici Dei , quorum fide et sanctimonia Ecclesia corroborata est , doctrina illustrata, humilitate sublimata, caritate fundata , virtutibus jucundata, Vita S. Modoald,, auct, Stephano. abb, S. Jacobi Leodiensis , post ann. 1107, apud Boll,, xu mai.
ces grands hommes. Il devait avoir l'âge robuste prescrit par les usages et par les lois pour être admis au service royal, Get áge allait de douze à quinze ans. Il est regrettable que nous n'ayons pas plus de détails sur cette partiede sa yie. Mais on peut le juger par ses condisciples et par ses maitres. Caril était de cet âge mobile et indécis où, n'étant plus enfant, sans être homme encore , on s’appartient moins qu'à toute autre époque. L'homme pose avec réflexion , l'enfant écoute ses saillies , l'adolescent s'ignore ; il croit, il s'assimile , il pousse toute la sève de sa vie; il absorbe avidement et à son insu tout ce qui lui arrive du dehors, de ses égaux comme de ses maîtres ; aussi peut-on le juger d'ensemble, par l'horizon, l'air et le soleil qui l'enveloppent , par tout le milieu où il vit, On nous permettra donc d'insister sur les influences qui environnaient Léodégar au palais mérovingien. ' Arnulf, Cunibert, Remacle, Modoald, disions-nous , vivaient au palais de Clotaire II. Plusieurs avaient pu s'en retirer avant que Léodégar n'y entrát : mais les traces de leur passage étaient encore fraiches. Puis d'autres, plus rapprochés de lui par l’âge, marchaient dans les mêmes voies. Ainsi les fils d'Arnulf, Anségise et Clodulfe , sont loués d'avoir été élevés à l'école des leudes , et d’être devenus habiles dans la science et la pratique des choses divines et humaines *. Un jeune Burgonde, qui ne porte qu'un nom de haute dignité , Faro, y avait apporté son plus beau titre de noblesse , la bénédiction de Saint-Colomban *. C'étaient encore Nivard et Gombert, deux saints frères, que rien n'a pu séparer de la charité du Christ, ni le temps, ni l'éter-
! Leges Burgund., tit, Lxxxvm, $ 1; Leges Ripuar., t. LxXX1, apud Canclani Leges Barbaror., t. II, p. 419.— Vita S. Rictrudis, sec. u Bened.—Vita S, Austregisili, n° 1, szc, 1 Bened. — Cf. M. Naudet, Mém. de l'Institut, t. 1X, p. 419.
3 fgitur Chlodulfus... ut par erat et ut nobilium filiis fieri solet, scholis traditur et liberalibus litteris docendus exhibetur... Hic itaque liberalissimus puer humanis , divinisque rebus et studiis bene adultus proficiens... Vita S. Chlodulfi , ep. Met., n° 3, szc. ui Bened.
3 Vita S, Faronis , ep. Meld., sec, n Bened.
nié ; Paul, depuis évêque de Verdun, que nul ne surpassait dans l'art de bien ordanner un discours et de tracer élégamment des caractères ' ; Sigirran , l'échanson du roi ; Romain, son chancelier ; Gaugeric, le distributeur de ses aumônes. Nommons encore deux frères bénis par saint Colomban, Bado et Audoen , qui avaient fréquenté l'académie florissante de Saint-Médard de Soissons, où plus de quatre cents moines cultivaient les lettres et les règles saintes. Audoen survéçut à tous ses frères, méme à Eloi, « qui pourtant, diti] ep sa vie, l’aimait comme son âme; c'était un seul cœur et une seule áme; tous deux, ajoute-t-il naivement; tous deux très-forts par Ja foi chrétienne, remplis de la doctrine évangélique , servant d'exemple à tous les nobles francs, leurs imitateurs , s'élevaient comme deux oliviers tris-[éconds, ou comme deux candélabres d'or, éclairés par le solej] de justice. Ainsi brillaient-ils en la cour du palais?.» Ainsi s'unissaient fraternellement ces jeunes soldats de Dieu ; Francs, Romains , Gaulois , ceux-ci de race royale, ceux-là de basse extraction ; tous , malgré ces distances, se tenaient per la main, et s'en allaient, comme deux à deux, à la conquéte de leur double patrie , le ciel et la France. L'érale du palais était le centre de ces fortes et saintes amitiés qui contribnaiant si puissamment à la formation du noyvean peuple choisi. À la tête de tous, Rusticus et ses deux fsères en donpaient un bel exemple. Ge triumvirat fraternel ftait Ja plus gracieuse expression de toute la communauté. Désidérius , dont nous avons la vie détaillée, peut être étudié comme le résumé vivant de l'école, comme l'image de Légdégar. Élevé rapidement aux premiers hon-
: On reconnalira dans ces noms saint Cyran, saint Ouen, saint Désiré ou Giry da Cahors, saint Géry de Combray, etc. Nous prenons librement le nom primitif parce detorio, ou Je nom vulgaire, sans affecter aucun de ces nouveaux systèmes d'orthographe dont on a trop exagéré l'imporlauce.
) Vila 8. Pauli, n° 19, sæc. 11i Bened.
* Fita S, Eligü , in Spicileg., t, 1, c. viu , p. 80, éd, de La Barre.
neurs du palais, très-excellent trésorier du roi, plus il montait dans la faveur royale, plus il demeurait avec ses condisciples obligeant , affable, modeste et humble; son premier maitre était sa conscience '. Au milieu de la pompe du palais, il gardait la réserve d'un moine ; il avait promis à sa raère d'étre chaste, et, fidèle à ses recommandations, il seu souvint. Ses meilleures garanties étaient un travail perpétuel , la fuite des méchants, les entretiens des moines consacrés au Seigneur , l'habitude de demeurer toujours en Dieu. Cette vie pure et réservée n'ôtait rien de l'agrément de soa commerce; il avait l'esprit grand et vif, la parole facile et élégante; il aimait passionnément à entendre un særviteur de. Dieu prèchant ses miséricordes. Il eut des anis nombreux et persévérants , qui entretinrent longtemps avec lui uu commerce de lettres, en partie parvenues jus- Quà mous *. Il aimait à leur rappeler les bons souvenirs du walés, ks pieux entretiens et les tablettes fréquemment exbaugces, les ssges leçons du Seigncur qu'ils avaient reques sous l'habit du siècle et la tente du sérénissime Clotaire, et qu'il était doux de ruminer encore après de lonpes aunees ?.
Au, évèques, prétres , archidiacres et fervents laiques, teat veillait sur ces nobles enfants, qui se servaient à euxwee de sentinelles et d'anges gardiens. Il n'y a pas jus- Qu'à leurs mères qui , du fond de leurs villas, et malgré les varie et difficiles communications d'alors, m'envoyassent
4 Tania enia humilitatis et scientiæ gratia ornabatar, ut males superaret effues , pluresque præiret cotaneos; et licet ad plenum literis faerit erudiqua, Uniqnem tamen ac robustissimum naturalem babuit - . euntciontiam, Vita S. Desider., lib. cit. Fs
* yita S, Desilerii, in Gallia christ, vet., t. Il, p. 460. — Rer. franc. Script. Ut, p. 837; Epist. Desider. et aliorum , ibid., t. IV, p. 38.
À Caro froquenter, si possibilitas arrideret , sacris vestris à eolloqui, ut sicut nos sub sæculi babita, in contubernio serenissimi Frotarii jrineipis mutuis solebamus relevare tabellis , ita jam nuoc, illa ad plenum depuasitu vanitate, dulcia liceret Christi ruminare praecepta. Epist. ix Desider. ud Dedunein, Apud. Script, rer. fianc., t. IV, p. 89.
souvent les conseils de leur tendre sollicitude, Nous ne savons point ce que fit la pieuse Sigrade ; mais il nous semble reconnaitre sa voix dans ces paroles qu'une autre mère écrivait à l'un de ses fils : il y a trop de charmes à rencontrer, à d'aussi lointaines distances, ces épanchements intimes, pour ne pas en recueillir ici quelques traits. « À son très-doux et trés-aimant fils Désidérius, Herchen-Freda. Gráces immenses au Dieu tout-puissant , qui daigne m'accorder la possibilité d'adresser mes lettres à ta tendresse; et c'est pourquoi, de toute la plénitude de mes entrailles, je te salue, et prie la miséricorde du Seigneur qu'il veuille me réjouir abondamment par ta vie et bonne conduite. Donc, mon trés-cher enfant, je te recommande d'avoir souvent Dieu en pensée; que Dieu soit toujours présent à ton esprit : ne consens jainais ni de.cœur ni de fait à aucune action mauvaise et haie de Dieu. » Elle lui recommande la fidélité au roi, l'amitié discréte envers ses camarades, l'amour sans bornes et la crainte filiale du Seigneur, la fuite de tout mal, l'édification et le bon exemple envers tous, pour la gloire de Dieu. « Et enfin, dit-elle, qu'il te « souvienne toujours, mon fils, de ce que j'ai promis à Dieu « pour toi, et ainsi marche toujours avec crainte de l'of- « fenser; du reste, autant il y a de plénitude en mon « cœur, trés-doux fils, autant je veuille te saluer ‘. » Dans une lettre suivante, on sent que Désidérius a grandi et s'est élevé en honneur; la pieuse mére y met plus d'apprêt et une sorte de solennité d’étiquette. Elle ne sait comment remercier Dieu d'une occasion qui s'offre à sa petitesse d'écrire à sa seigneurie son trés-désiré fils Désidérius. Elle tient à lui apprendre une fois encore combien elle prie pour sa prospérité ; c'est son devoir de mére , et c'est à lui, en bon fils, d'aider ses prières par ses œuvres : par-des-
' Recordare semper, fili , quod Deo pro vobis spopondi et ideo cum timore semper progredere... De cætero tantum te, dulcis fili, salutare præsumo, quantam cordis mei continet plenitudo. Ep'st, 1, Gallia christ, vet., t. IF, p. 461.
3a HISTOIRE
aus tout, elle Ini recommande la chasteté, la vigilance aur ttes ses paroles et toutes ces actions. « Relises souvent, « dit-elle en terminant, ma précédente lettre, et mettez « toute votre ambition à remplir ce que j'ai promis à Dieu e pour vous, mon doux fils Désidérius. Ce que plaise à « Dieu teut-puissant , béni par-dessus toutes choses. »
Rien ne manquait donc à l'école du palais pour ]'éducation du cœur et la culture de l'àme. L'intelligence y trouvait elle un suflisant et légitime essor ? Malgré la pénurie des documents, nous pouvons au moins , par ses grandes lignes, indiquer le programme des études palatines. Peut-être trou: vera-t-on que, pour des barbares du septième siècle, le cercle est asses largement tracé.
On y voit figurer, en termes précis , les études libérales, la grammaire, la dialectique , la rhétorique" ; puis d'autres disciplines plus spéciales, les lois remaines, les coutumes et jeequ'aux traditions nationales, aux richesses de l'éloquence gallo-romaine et peut-être de l’idieme gallo-franc?. Par une sorte de luxe littéraire, om s'y façonnait à unc belle diction, et on avait pour mazime de tesspérer la bnilante abon: dance du génie gaulois par la gravité de la parole romaine, Leslittératures nationales, à peine à leur amroye , tranchaient déjà sur les traditions classiques. On distiaguait avec assez de justesse l'artifice du grec, la mesure circonspeste du latin, la splendeur du gallo-franc et la pampe an-
! Venerandes pater noster Paalas... liberalium studiis lterarum (sicut olim moris erat nobilibus) traditur imbuendas, quarum apa et otadio ita hpeyi sue: creveral, mi moa cum grammatice , seu dinlectioe, vel eüam phetoriom cæterarumque disciplinarum fugerent ingenia. Vita S. Panli Virodun, , u* 1 , auct, como, sc. n Bened,
* Desiderius vero, summa parentam cure emntrits, ltiaserem siudüs ad pleae eruditus est; quorum diligestia nactas est, poet litiererum insignis siydin, gellicanamque cloquentiam ( qux vel forentissima sunt, vel eximia, contuberuii regalis adductis indc digniutiba:?, ac deinde legum romenarum indoyationi studuit , ut ubertatem cloquii gallicani nioremque gsavitas sermonis toieyi tegiperaret, Véta S. Desiderii, n° 1, loco cit.
glaise '. Le fond de cette instruction était aussi solide que varié : l’histoire y oceupait une large place; deux eonrs semblent indiqués comme emhrassant tout : celui des sages eu grammairiens-dialecticiens, et celui des histeriens?, Aipgi eette importante étude était cenfiée à des maîtres spéciaux, et dans leur programme entraient les traditions nationales, les hauts faits des peuples nouveaux, les gostes des héros ?; en n'épargnait rien de ce qui pouvait embellir l'esprit et donner à ces jeunes Francs des mœurs élégantes et palios *. Enfin on s'y élevait aux profondeurs de la dagmatique chrétienne, et on s'y rendait aussi habiles dans les choses die vines que dans les connaissances profanes 5.
C'était comme une haute école où la science du temps s'y enseignait en un degré supérieur. Après avoir épuisé l'éducation paternelle des familles sénatoriales ot l'art des rhéteurs et des grammairiens , on venait se perfectionner au palais ; les plus habiles y trouvaient des rivaux et des eombats dignes d'eux *. Aussi y ascourait.on de tous les peints de la Ganle. Une sorte de vogue recommandait spésialement eette école aux grandes familles ' j on se faisait honneur
» Gretci ínvolute , Romani circumspecte, Galli splendide, Angli pompetine dictare solent. Apad Thopess,, Diecip]. eccl., t, Ml,
3 À prima fere ztate tradidit eum ad viros sapientes et storicos. Pig 8. Landeberti , n9 2, szc. 11 Bened.
} Militaribus gestis ac aulicis disciplinis , quippe ut pobilissimus, nabilisar edncau st, et crescentibus ganctae vilæ moribus, cunctisque mundgnarun rgrum disciplinis imbutus, Vita S. W'andregisili, n° 2 , c. n Bened.
4 CF, Vita S. Wandreg. supra. Opthomarus sub Dagoberto rege quondam elegantia et mundana scientia inclytus, Vita S. Germani abb. Grandivgil., n^ 2, epe, n Bened.
5 Protinus pater ejus commendavit eum... divinis dogmatibus et monasticis disciplinis in aula regia erudiendum, Vita S. Lamberti, sec. m Bened.
6 Vita 8. Desiderii eupra allais.— Via 8. Patrocli, apud Greg. Tus.-—Vitæ PP.,ax.—Vita S. Árcdii , ac. 1 Bened.— Vita 8. Licinii, p^ 11. Cum jam pleniter edepine ad roboratam pervenit statem , protipus pater. ejus. commandevit eum Clotario regi Francorum.
7 Vita S. Wandregisili supra Jaudata. Vits 8. Hermelandi, «ep, ui Braed, -—Vita S. Walerici, sæc. n Bened.
d'y avoir passé , et jusque dans les Actes des saints on rappelait ce souvenir avec complaisance.
Du reste, il n'y avait pas seulement une vaine parade d'érudition privilégiée ; c'était un mode efficace et sérieux d'avancement, une sorte de concours auquel étaient attachés les dignités du palais. Dès le premier siècle de la monarchie des Francs , et principalement au palais de Neustrie, sous Clotaire Il et Dagobert, les honneurs de la cour se donnaient préférablement à ceux qui avaient l'esprit cultivé avec soin et orné de science '. Il n'y avait pas, à proprement parler, de noblesse héréditaire ; la transmission des dignités d'un pére à son fils tenait au mérite de celui-ci et à la fidélité qu'il montrait dans le ministére royal et dans les épreuves de la recommandation *.
Le fils de l'habile Frédégonde mettait un intérét dynastique à la splendeur de l'école palatine. Il avait toujours l'eil ouvert sur la Bourgogne de Brunehaut ; il n'était pas sans inquiétude du côté de l’Austrasie ; le midi des Gaules semblait s'éveiller et aspirer à l'indépendance : il excitait 'donc les familles influentes à lui envoyer leurs enfants; le plus grand nombre lui venait des points du royaume les moins sürs. On les accueillait avec une royale splendeur; on multipliait pour eux les fêtes, les chasses, les parades militaires ; on leur donnait les places d'honneur de la domesticité royale ; on les faisait échanson, pannetier, chantre à la table du roi ; on les environnait de toutes les séductions d'un luxe oriental ; on leur prodiguait de riches vétements tissus d'or et de soie *. Sous cette pompeuse livrée, c'étaient des otages. Wandrégisile et Mauronte, de la famille des
! Voyez le passage de la vie de saint Désiré de Cahors cité plus haut. — Cf. Vita S. Hermelandi, in Rer. franc. Script., t. lI, p. 638; — Vita S. Audoeni, 'ibid., p. 611; —Vita S. Eligii, in Spicileg., t. 11; — Vita S. Ebrulfi , sc. u Bened.
3 M. Naudet , Mémoires de l'Institut, t. VII, 3 Vita S, Hermelandi , sec, n Bened.
Pepins, étaient une double garantie contre la plus formidable opposition, celle du Nord. Licinius, de la famille royale, Adalgise, frère ou parent de Dagobert, héritiers peut-étre de branches collatérales, aprés de grands honneurs, finirent, l'un dans l'épiscopat, l'autre dansle savant monastère de Theologium. Le jeune Faro des Burgondes, recommandé d'abord au roi Théodebert, fils de Brunehaut, fut soigneusement recueilli aprés la ruine, et transporté par droit de conquéte et comme un bien vaquant au palais du vainqueur ; à tous ces renversements de rois et d'empires, il y gagna le royaume éternel. Les deux fréres Annemond et Delphin , devenus plus tard l’un évèque et l'autre comte de Lyon, Syagrius, Rusticus, Désidérius représentaient des familles sénatoriales, Il se pourrait que Léodégar eût été véritablement livré, suivant l'expression de son biographe, et cédé avec son frére, de gré ou de force, en gage de la fidélité des ducs d'Alsace.
Quoi qu'il en soit, les desseins de Dieu s'accomplissaient ; à cette ruche du palais, comme on disait alors , d’où sortirent par trés-nobles essaims des légions de saints hommes; Léodégar vint nourrir et tremper son adolescence, Il prend possession du théátre oà sa vertu doit éclater; c'est un premier jalon qu'il retrouvera debout trente ans plus tard, . quand , revenu sur ses premiers pas, il gouvernera l'école; le palais et la France.
Malgré les précautions de Clotaire, la rupture éclata entre lui et l'Austrasie , et ces perturbations atteignirent l'école palatine. Les troubles semblent avoir éclaté à la mort de la pieuse reine Bertrude (618), qui continua fidèlement, sans bruit, le róle conciliateur des Clotilde et des Radégonde, et emporta les regrets de tout le palais. Dagobert, soit qu'il füt mécontent de voir son vieux pére convoler à une nouvelle alliance , soit que, las de la dépen-
! Actu S. Etton. apud Boll., x jul.
dance, il eût prèté l'oreille aux insinuátions des Austrasiens, s mit en révolte ouverte (630). Clotaire , en sage politique, eeurut au-devant du danger et érigea un royaume d'Austrasie pour l'ambitieux Dagebert (622). La paix parut eimentée par une double alliarice qui unit les deux sœurs au père et au file (630). Le sage Pepin ; qui déjà avait la haute main dans les affaires, arréta de nouvelles mésintelligences , en faisant accepter aux deux rois l'arbitrage de douze pairs, qui traitèrent à l'amiable et vidèrent tous les différends !.
Dagobert eut donc un palais en Austrasie, un eonseil à part, tout une cour nouvelle, et jusqu'à une chapelle distincte. On voit à sa tête un chapelain, dont le nom grec, Athanasius, semble désigner l'un de ces moines basiliens qui, comme Egydius et Guislen d'Athénes, échangtrent les brillantes écoles de la Gréce contre les grottes des Vesges et les torrents des Cévennes.
On remarque que les fils des familles romaines furent envoyés de préférence en Austrasie, et ceux des nebles Francs en Neustrie. Ainsi on trouve au palais de Dagobert Annemond et Delphinus de Lyon , Germer, Philibert, tous aquitains, tandis que Léodégar, avec les fils et les proclies des Pepins, demeure au palais de Clotaire.
Leur part n'était pas la moins belle, bien que Rusticus eüt quitté la conduite de l'école pour subir le gouvernement d'une église où il allait dépenser son sang et sa vie. Dieu lui donna pour successeur le plus illustre des maitres de Léodégar et peut-être de tous les chefs de la chapelle; Sulpitius, surnomtné le Débonnaire, enfant, pasteur et patron de Bourges, élevé dans ces mœurs polies qué conservaient en: eore les dernières grandes familles romaines ; et, de plus, nourri au palais et à la table royale, recommandé par ses nobles parents, et probablement l’un des disciples de saint Betharius. De bonne heure il s'appliqua aux livres divins, et
! Fredeg., Chronic., u^ 46, 47. — Aimoin, de Gestis Franc., lib, tv, n^8, 12.
DE 8AINT LÉGER. 37
y puisa les plus solides enssighemente de la foi. Le cœur eut aussi sa culture précoce par la lutte contre les passions, pár led prières et les rigueurs de l'abstinence. Il aimait, danis sa jetinesse, à passer les heures les plus sileneieuses de la nuit dans un orateire désert ; il s'y revêtait des habits des périitente; il y teillait armé de saintes prières ; il triomphait dà sommeil par les déliees de la contemplation, jusqu'au premier reflèt de l'aube qui lui rendait ses vêtements séculiers; G'étaient là, dit sen biographe, ses premiers essais d'éníant et les jeux de son bas áge-'.
Cette puissance sur lui-même le rendit fort sur les autres: en remarqua que, dès son debut, il mérita, par une vieexemplaire, de voir accourir autour de lui de jeunes hommes et des vieillards qui venaient l'interroger sur la foi, et auxquels il donnait , avec la foi, le goüt de la vie parfaite. |
L'école du palais fut un beau théâtre où il put produire le don spécial que Dieu lui avait donné d'attirer les ámes. Il aváit pour maxime de tout rapporter à un précepte évangélique ; à une parole du Sauveur. Il mit pour fondement principal de sa vertu la virginité la plus irréprochable. Gétte âme forte dans un corps pur eut une merveilleuse fécondité. Ses œuvres de simple laïque s'étendaient à tous les grands besoins de l'Église et du siècle où il vivait : il censtruisait des monastères, il élevait des basiliques, il réparait les éghées ruinées , il secourait les nécessiteux et les prisonniers, autant par des services eflectifs que par ses conselations. Ainsi éleva-t-il la fonction, déjà si haute, de chef de la thapelle et de l'école du palais à une sorte de sacerdoce et de previdence universelle qui portait partout ses bienfaits et ses consolations. C'est, à la lettre, le créateur de le grande aumónerie de France, que nousverrons apparaître encore et jeter un grand éclat spus la régence de sainte Ba-
! Hzc prima paeriti rudimenta , hic ludu: ejas infaniiz. Vi'a S. Sulpttif, episc. Bitur, n? 5, sc, n1 Bened,, auctore anonymo, monacho Sulpitiano, fere cozvo.
thilde , entre les mains de Génésius, l'ami le plus dévoué de Léodégar.
Ce fut une grandegráce pour Léodégar que derencontrer, dans son jeune âge, cette áme forte et bonne. Rien n'est plus impressionnable que l'adolescent; et cependant, pour en former l'âme, plus molle que la cire, pour lui donner le robuste tempérament du chrétien, il faut unir au doigt léger d'une mère la forte main d'un père. Saint Sulpice avait, ce semble, ce double et rare caractère ; et si quelque chose révèle en Léodégar l'empreinte de son maître, c'est surtout ce mélange de grand cœur et d'énergique volonté qui en a fait un saint et un martyr, et qui caractérise saint Sulpice-le-Bon,
Au milieu du monde, dans un palais qui avait déjà ses séductions , Sulpitius était parvenu à cette hauteur de foi, à cette plénitude de charité où le miracle , devenu comme naturel, s'écoule, sans effort , de la frange du vétement des saints. Il lui vint une vertu nouvelle quand il reçut l'ordre du diaconat , et peu après l'honneur du sacerdoce et le titre d'abbé du camp ou du palais ‘. Cette double paternité multiplia les merveilles. Les maladies que son humble prière de laïque guérissait, se dissipèrent plus vite à la voix du pretre , l'enfer fréinit devant lui avec une nouvelle fureur. Il arriva qu'étant allé une nuit, avec ses deux plus fervents disciples , dans l'oratoire solitaire, théátre des rudes jeux de son enfance, commeil était abimé dans la contemplation et qu'il épanchait toute son áme en saints ravissements, deux esprits affreux, énormes, noirs comme des Éthiopiens, saisirent les deux enfants; déjà à grands efforts ils les entrainaient hors de l'église. Le saint accourt, attiré par leurs cris , arrête l'ennemi de son regard, lève le bras, lutte
! Interea magis magisque signorum gratia ungebatar et cum a &delibus Chlotario fuisset suasum , illico ab episcopo poscit ut pro salute suo ac exercitws sui, licentia uteretur ut vir beatus in suis castris abbatis officio fungeretur. Vita ejusd., n^ 9 , ibid.
corps à corps; et pourtant, déjà les enfants touchaient au seuil et passaient au dehors. Il prend alors le sacré étendard de la croix ; en un clin d'œil les ravisseurs disparurent et les enfants furent sauvés. Cet événement, raconté par un disciple du saint, n'est qu'un incident d'une opiniátre et violente lutte avec l'enfer. Saint Sulpice avait entre ses mains l'apostolat du palais, l'éducation des nobles Francs, les plus riches espérances de l'Église et de la patrie, La bataille avec le diable était inévitable.
Il eut inéme à lutter contre Dieu, et le nouveau patriarche, plus fort qu'Israél , l'emporta de vive force. Vers l'an 624 , le roi Clotaire II fut attaqué d'une maladie violente : tout le palais était en émoi et en pleurs; la jeune rcine surtout se lamentait, se dépouillait de ses joyaux, déchirait ses vétements, arrachaitsa chevelure et se livrait à un grand désespoir. On accourt au bienheureux, on le supplie avec larmes de sauver le roi. Le saint se met en oraison, se frappe la poitrine, répand abondamment ses larmes avec ses priéres, se condamne aux veilles et au jeüne le plus rigoureux. Cinq jours se passèrent ainsi , et le malade s'acheminait d'autant plus vite à la mort. Le saint prétre est prié par ses collégues et ses disciples de tempérer son excessive austérité par quelque peu de nourriture. « Non, répondait-il, « je ne mangerai pas que je n'aie obtenu du Christ , non « maitre, le salut du roi. » Cependant le prince agonisait et rendait le dernier souffle ; c'était, disait-on encore au saint, peine superflue que d'affliger si cruellement son corps. Lui, continuant d'espérer en Dieu , protestait qu'il ne mangerait que le septième jour avec ses convives accoutumés, et le roi en bonne santé. Enfin le septième jour arrive: le bon prêtre a vaincu, le prince est subitement guéri. Il y eut au palais une ovation pour le saint et un joyeux banquet dont il eut tous les honneurs'.
1 Vita ejusd., n^ 10, ibid.
Ces deux faits, pris au hasard parmi ceux que dédaigne l'histoire telle qu'on l'entend , n'appartiennent pas seulement à la vie de Léodégar, mais à l'étude générale de son
époque.
Saint Sulpice-le-Bon exerga longtemps autour de lui une
fantait des vertus mâles ; Audoen et Sigirran, ses disciples, cachaient sous leur baudrier d'or et leur tunique de soie un rude cilice. Sigirran et Vandrégisille sacrifiaient à Dieu deux fiancées et tout l'avenir de deux nobles maisons ; le Faron des Burgondes, le connétable Licinius , le duc Adalgise, tous deux mérovingiens, Mauronte, intendant des terres et foréts royales, Landeric, lc frére de Gundeland , maire du palais, Remacle et Romaric le référendaire, le chancelier Romain, tous attachés au palais en méme temps et à l'époque où Sulpitius dirigeait l'école palatine, où Léodégar la fréquentait , donnaient au monde de solennels exemples d'abnégation, en se dépouillant de leurs honneurs, pour entrer dans la cléricature ou dans la religion, deux servitudes jusque là réputées dégradautes, qu'ils parvinrent à réhabiliter '
L'un des plus remarquables résultats de l’école palatine, c'est d'avoir réconcilié les vieux Germains avec les lettres, le commerce aimable, la vie polie et savante. Le palais y contribua puissamment. Sous ces longs et splendides régnes des Clotaire et des Dagobert , la royauté mérovingienne descend de son pavois pour s'asseoir en des chaises d'or et de pierreries. Elle s'environne d'un cortége d'officiers qui portent les dénominations pompeuses de la chancellerie de Byzance. Ce ne sont plus, comme aux premiers jours de la conquéte, des réjouissances à pas de course, des chasses,
: On connaítle mot qui échappa à sainte Clotilde sur ses petits-fils : « Mieux vaut qu'ils soient mort: que tondus ! » et ceite autre exclamation du pieux Childebert : « Est ce que jamais un Mérovingien a été tondu? » Greg. Tur., Hist. Fr. — Vita S. Clotildis, no 10, sæc. 1 Dened.
des péches , des natations sans apprét, des festins de clan dressés à la lisière d'un bois, où les daims et les sangliers étaient servis tout émbrochés, où la bierre ruisselait à pleines tonnes au milieu des chants barbares ' : ce sont déjà des fêtes de bon ton, l'étiquette des vieilles cours, le luxe erieatal venu à travers les forêts de la Germanie , mais se sentait encore du trajet. Le référendaire donne le mot d'ordre effic ciel des réjouissances , le majordome en distribue l'ordennance ; les convives sont nommés et classés comme une hiérarchie; les nourrissons du prince sont vétus de robes de soie , de bourses ornées de pierreries , d'écharpes à franges d'or, de bracelets et de ceintures d'or? ; des clercs chantent en mesure les antiennes de l'Eglise ; les évêques fixent le lieu et le jour des fêtes : chaque pâque solennelle entrainë de cité en vité, à Soissons , à Autun, à Lyon, ou dans quel. ques-unes des cent cinquante villas mérovingiennes, roi; reine, leudes, anstrustions et convives, évêques et clercs, chapelle et chapelains *. L'un des priviléges des nobles était de pouvoir assister à ces pompeuses fêtes partout où le prince les célébrait 4. On conçoit que dans ce mélange de laxe et de tumulte, les vieux Francs, malgré leur aversion pour la cité, devaient trouver au fond de leurs foréts montueuses la vie lourde et froide pour eux et leurs enfants. Ils s'accoutumèrent done volontiers à voir leurs fils s'initier à des mœurs plus douces, et quitter la rude cotte de mailles et l'étroit corset du Sicambre, pour revêtir au palais la tunique de soie rétroussée , aussi splendide que l'étole des clercs et l'amphibale des pontifes.
Il y avait dans cette séduisante initiation danger d’ aller à l'affadissement des âmes , à l'amoindrissement des courages. Cependant tout ce que nous avons pu retrouver sur l'his-
! Venant. Fortun., Carm.
? Vita S. Blij., lib. 1, cap. Xx-Xi.
3 Nandet, Mémoires de l'Institut, t, VIII, p. 404 4 Hadrian. Vales,, Hist. franc. lib. xxi, p. 268,
toire de l'école du palais atteste que l'esprit de Dieu y régnait puissamment. Plusieurs de ceux qui la fréquentent, meurent, à l'ombre de la cape de saint Martin, dans tout le parfum de leur innocence. La plupart, à travers une vie plus ou moins éprouvée, arrivent à une fin précieuse devant Dieu et devant les hommes. Puis l’œil vigilant des saints qui la dirigeaient était trop éclairé pour que l’ennemi püt y semer l'ivraie. Cependant il y avait le combat nécessaire à la vertu ; les Actes de saint Éloi parlent de jalousies et de perfidies qui tronblaient cette vie si pure‘, Dieu méme visitait quelquefois le palais dans sa rigueur, et par de rudes assauts tenait en éveil le courage de ses fidéles. Il s'était fait leur premier patron, il avait recu leurs plus solennels serments de recommandation ; il les aimait comme ses nourrissons ; il avait aussi pour eux une table et des banquets : il faisait sentir souvent son droit de suzerain ; il disait à celui-ci : Allez là , et il y allait; à celui-là : Revenez , et il revenait.
Au moment où Léodégar quitta cette famille de Dieu, elle sembla menacée d'une dispersion. Sulpitius s'était retiré, et le nom de son successeur nous est inconnu. Le vieux voi terminait son règne et sa vie miraculeusement prolongée de quatre ans, comme si le bras qui l'avait soutenu se füt éloigné. Un affreux événement frappait un des plus aimables condisciples de Léodégar, le fils d'Herchen-Freda. Un de ses frères, Syagrius, était mort à Marseille à la fleur de son Age ; l'autre, l'ancien abbé du palais, Rusticus, fut assassiné dans son église de Cahors par ses propres fidèles. La tendre et désolée mère en annonça la nouvelle au dernier de ses enfants par cette lettre touchante? : « À mon fils, à jamais
^ Vita S. Elig., lib. 1, c. 1x.
* ,,. Fgo infelix mater tua, quid agam, cum fratres tui jam non sint? Si tu decesseris , ego orbata absque liberis ero; sed tu piissimum pignus, mi daicissime, sic te jugiter præcave, ut dum solatia fratrum perdidisti, te non perdas ; ut, quod absit! in interitum vadas, cave semper latam et spatiosam viam quae ducit ad perditionem ct temetipsum in via Dei custodi, Ego prx nimio dolore
désirable, ó trés-doux Désidérius, Herchen-Freda, malheureuse mère ! Tu auras sans doute appris comment ton bienaimé frére, le seigneur Rusticus, a été tué par les perfides ‘habitants de son église. C'est pourquoi, trés-cher fils, puisque ton pére est mort, que Syagrius ton frére nous a quittés, veuille prendre en main vigoureusement cette cause, et qu'un grand exemple se fasse. Pour moi , mére infortunée, que ferai-je, puisque tes fréres ne sont plus? Si tu viens à mourir, je serai veuve de tout et sans enfant, Eh bien , tréscher gage d'amour, conserve ta vigilance en toutes choses, et puisque tu as perdu la consolation de tes fréres,.ne te perds pas toi-méme , je t'en conjure; tremble de t'en aller à la mort ; prends garde à la voie large et spacieuse qui mène à la perdition , et conserve-toi dans le sentier de Dieu. Pour moi , l'excés de ma douleur me fait craindre la fin de ma vie. . Prie donc pour qu'à son départ mon áme soit bien accueillie par celui pour l'amour duquel je soupire nuit et jour‘. »
Ainsi, entre la tombe de ses deux fils, cette mére chrétienne n'a que le mot de Blanche de Castille à adresser au dernier survivant : Plutót mourir que de pécher. Un grand exemple se fit ; ce troisiéme enfant fut sacrifié pour devenir . évéque de Cahors méme ; il alla s'asseoir sur la chaire ensanglantée de son frére. Herchen-Freda était vengée en mére chrétienne; il ne lui resta plus qu'à rejoindre les siens, bénie par le dernier descendant des Syagrius d'Alby.
Mais déjà Léodégar, remis à son oncle Diddo , s'acheminait vers Poitiers : nous l'y suivrons , et désormais nous le perdrons moins de vue que dans ses premiéres années, De bonne heure il est assez mür pour s'appartenir exclusivement ; son histoire sera donc plus personnelle et plus sévèrement occupée de lui seul. 07
vitam amittere suspicor. Tu ora ut egredientem animam ille suscipiat pro cujus amore diu noctuque suspiro. Gall. chris, ed. n, t. Il, p. 461. ! Vita S. Desiderii, Gall. christ., ibid., loc. cit.