‹ Histoire de Saint LégerChapitre 91 sur 179 · SAINT LÉGER A POITIERS · texte numérisé non relu

SAINT LÉGER A POITIERS

Diddo confie Léodégar à l'un de ses prétres. — Écoles rurales et cathédrales. — Léodégar devient clerc et archidiacre. — Ses fonctions dans le diocèse,

-r dans l'Église, — dans les écoles cléricales.

L'Austrasie avait donné paissance à Léodégar ; le palais lui ouvrit le monde; à Poitiers , il entra daps l'Église. Il puisa sous le ciel des Vosges le tempérament des héros et des saints; l'oratoire mérovingien fit éclore son iutelligenge ; dang la basilique de saint Hilaire, près du tombeau de sainte Badégonde, il décida de sa destinée.

Soit que Diddo fût trop occupé des sollicitudes d'une . grande église, au que d'autres soins reportagent ailleurs tonte son attention , il se décharges de l'éducation de son neyeu syr l'un de ses prêtres, homme vénérable, dit-on, très-docte et grand servitenr de Dieu". Léndégar passa donc de la chapelle méroyingienne sous la conduite d’un prêtre, peur de là mionjer, conung archidiacre, jusqu'à la tête des écoles cathédrales qui formaient la dexnigre station de l'éducation des clercs,

Ainsi cette première période de sa vie, si brièvement racontée , touche à toutes les institytigns eréées ep ces temps pour le développement intellectuel. Au palais, au presbyt&re, À la maison épiscopale, ! il recueille tout ce que Dieu

semait par les mains de l'Église sur les générations pais-

* Ursin., Vita S. Leodeg., n° 1, sæc. n Ben,

santes. Cette marche, savamment graduée par la Providence, révèle de grandes vues sur notre saint et nous oblige de parcourir lentement toutes les phases successives de son éducation.

L'Église avait fondé , en Italie d’abord , sous les fécondes bénédictions des pontifes romains , des écoles qui se propagèrent par toute la chrétienté. Leur berceau et leur centre étaient à Rome, que saint Grégoire avait transformé , selon son historien, en un temple de la sagesse universelle : les sept arts libéraux en étaient les colonnes , comme la pierre apostolique en formait la base. Les Barbares en étaient exclus ; la langue et la toge des vieux Quirites avaient reparu , et le palais du mont Latin semblait un sanctuaire où florissait la plus pure latinité '. On y accourait des plus lointaines contrées, et le dernier progrès d'une éducation consommée , c'était de fréquenter les écoles de Rome *.

Ces écoles passérent en Gaule , en Espagne et au-delà des mers , où les conciles de Tours, de Vaison, de Tolède, de Liége, de Clif les accueillirent ávec empressement. Toute la catholicité, assemblée œcuméniquement à Constantinople, entoura ces institutions de la majesté de ses décrets *. Tout prétre, méme à la campagne , devait rassembler au pastophorium autant de jeunes lecteurs qu'il en pourrait

: Joh. Diacon., Vita S. Gregorii, lib. n, c. xviu. Tunc rerum sapientia Romae sibi templum visibiliter quodammodo fabricárat , et septemplicibus arpra veluti columnis, nobilissimorum totidem lapidam apostolicae sedis

falciebat. Nolfus pontifici famulantium barbarum quodlibet in sermone ve babita præferebat, sed togata Quiritam more seu trabeata latinitas suum i Latium. in ipso Latiali palatío singulariter obtinebat. Refloruerant ibi diversarum Im artium studia.

: Bed., Tis. Eccl, ; lib. iv, c. xxu. Venit Cantiam ad archiepiscopum Theodorum...; etiam Komam adire curavit , quod eo tempore magpa virtutis æstimabotar. Cf. lib. v, c. xx. Bed., Hist. Eccl., lib. m, c. m, xvin, Xxxvil; fib. [, €. !, n.

3 Labb., Çonc. Constantinop. gener. v1, can. v, ann. 680. Conc. Leod. — Conc. "Tolet. i1, c. viu; Tolet., iv, c. xxin ; Tolet., x1, ui, — Cloveshov, 1, c. 7. — Greg. Tur,, Vitæ PP., vu, xx.

trouver, les traiter en bon pére, les nourrir spirituellement, et leur apprendre à chanter des psaumes , à lire et méditer les écritures, et à pratiquer toutes les vertus, pour assurer la pureté et la perpétuité de la race sacerdotale et mériter les récompenses éternelles *.

Ainsi chaque maison de clerc était une école gratuite et ouverte à tous, méme aux serfs etaux pátresde la campagne.

Selon d'autres décrets, la maison de l'évéque était, à son tour, l'école des prétres, des diacres, et méme des plus jeunes clercs *.

Il y avait donc un enseignement à deux degrés, les écoles privées que l'on nommait rurales ou presbytériennes , et les écoles épiscopales, plus ordinairement appelées cathédrales.

Ce double enseignement, et dans sa forme et dans son objet, se réunissait dans les écoles monastiques, et y recevait son plus haut développement *, |

Léodégar, élevé par un prétre, puis clerc et archidiacre de Poitiers, moine et abbé de Saint-Maixent, traverse en quelques années toutes ces diverses institutions.

Diddo trouva aisément parmi les disciples de Fortunat et les maîtres renommés de sa ville épiscopale, un homme habile et dévoué à qui fut confié son neveu. Poitiers, rivale par sa culture littéraire des cités les plus romaines, le disputait pour son enseignement aux écoles encore fameuses

! Conc. Vassion., II, c, 1. « Placuit ut omnes presbyteri , qui sunt in parochiis constituti , secundum consuetudinem, quam per totam Italiam satis salubriter teneri cognovimus , juniores lectores , quantoscumque sine uxore habuerint , secum in domo , ubi ipsi habitare videntur, recipiant; et eos quomodo boni patres, spiritaliter nutrientes, psalmos parare, divinis lectionibus insistere et in lege Domini erudire contendant, ut et sibi dignos successores provideant et a Domino præmia eterna recipiant. » Ces belles paroles se répètent de siècle en siècle dans l'Église jusqu'au concile de Trente , qui institua et réglementa les séminaires. Conc. Trid. sess. xxnt.

3 Concil. Turon, n, c. Xit, — Conc. Tolet. n, 1. — Greg. Tur., Hist., v1, xxx.

35 Conc. Tur. ni, c. Xiv, — Reg. S. Bened., c. 59. — Reg. S. Ferreoli, c. x1.

— Reg. Magistri , C. L. —— S. Bonifac., Bpist., XVI, — Bed., Hist. Eccles., lib. 1n, c. xxvn.

d’Arles, d’Autun, de Trèves, de Toulouse; la cité de saint Hilaire occupait comme le centre d’un vaste horizon littéraire, dont les confins et les points lumineux étaient marqués par Nantes, où l’évêque saint Félix parlait encore le grec comme sa langue maternelle‘; par Angers, près duquel saint Maur avait élevé le berceau des études monastiques pour les enfants de saint Benoit * ; par Tours, qui se souvenait de son saint et immortel Grégoire ; par Orléans , où naguére on entendit à l'entrée triomphale du bon roi Gontran des chants et des harangues en latin, en grec, en arabe, en hébreu méme et en syriaque * ; enfin, par Clermont et Bordeaux : Bordeaux , la dernière école des rhéteurs gaulois, la patrie d'Ausone et de saint Paulin ; Clermont, oà on cultivait les lettres et les sciences , longtemps aprés Sidoine Apollinaire ; oà saint Bonet, son quatriéme successeur, donnait publiquement aux clercs des leçons de droit * ; où la Philocalie de Martianus Capella, la plus vantée des rhétoriques du temps, avait trouvé un célèbre éditeur et de zélés propagateurs *. À Poitiers, il y avait à peine vingt ans que Fortunat s'éteignait dans une vieillesse pure et patriarcale : de sa tombe à celle d'Agnés et de Radégonde , il se faisait encore comme un écho des chants du poéte sur sa mére et sa sceur, sur la longue absence de l'une et sur l'austére réclusion de l'autre , sur les petits présents reçus et donnés, les fleurs, les fruits, les gáteaux, les corbeilles d'osier ; de main en main passaient ces feuilles légères, derniers jeux, aussi gracieux qu'innocents, de la muse antique. Or, sous son allure un peu symétriquement abandonnée, l'improvisateur-évéque avait trop de spontanéité, de fécondité et

* Acta S. Felicis ep. Boll., vu jul.

? Petr. Venerab., Epist. 1, 28.

35 Greg. Tur., Hist., lib. vin, c. 1.

4 Vita S. Boniti, szc. 11 Ben.

5 Greg. Tur., Hist. Franc., lib. x, c, xxx1. — Hist. litt, de la France, t. II,

P. 21. — Le rhéteur Melior ou Memor Felix popularisa en Gaule la méthode de Martianus Capella en y répandant sou livre.

"vet

d'entrainement, pour ne pas éveiller autour de lui de grandes émulations, surtout dans une ville qui envoyait ses enfants étudier jusqu'à Constantinople’. Aussi Fortunat eutil non-seulement des disciples , mais d'heureux concurrents méme dans son bien-aimé monastère de Sainte-Croix ; sur le sujet le plus inspirant pour lui, la vie de sa royale et sainte amie , il faut bien l'avouer, il fut vaincu par Baudonivie, sœur obscure de sainte Radégonde *. Il se peut donc qu'il ait eu parmi ses clercs d'autres émules aussi heureux à marcher sur ses traces, et il est regrettable que nous ne connaissions pas au moins par son nom le savant et pieux prétre qui recut Léodégar des mains de son oncle Diddo.

Pour lui , il ne dut pas tarder beaucoup de passer dans l'école cathédrale, Ici commencent à devenir plus précis et plus abondants les récits de ses historiens, et en particulier d'Ursin , qui vécut avec lui à Poitiers. « Il y fut, disent-ils, vigoureusement élevé et nourri dans toutes les études que font d'ordinaire les puissants du siécle, et pleinement souinia à ces fortes disciplines qui usent, comme la lime, les aaillies trop vives de l'adolescence *. Dans un âge tendre encore, dit Ursin , il avait des goûts mürs ; il s'attachait avidement aux paroles des anciens, et s'il entendait un trait digne d'être retenu, il le confit à toute Ja ténacité de sa mémoire, Ainsi son àme s'abreuvait à longs traits aux sources de la doctrine, pour en épancher plus tard, en temps opportun , dans les cœurs qu'il enseignera , les effusions plus douces que le miel *.

. Diddo fondait sur lui de grandes espérances. Il ne pensait

! Greg. Turon., Hist., x, 15. |

? Cf. Vita duplic. S. Radegundis , sxc. 1 Ben.

* Cumque fuisset strenue eruditus ct a diversis studiis, quibus seculi pptentes studere solent, adplene in omnibus disciplipis liga esset poluus... Aronym. Æduens., n? 1 , sec. n Bened.

4 Ce passage mauqne aux manuscrits les plus purs d'Ursin. Qn le trouve dans ug manuscrit. de Ja bibliothèque de Chartres. D. Mabillon le cite, et

tenvoie à la vie de saint Grégoire-le-Grand par Paul digcre , pb se rcutanirent lcs mémes paroles.

à rien moins qu'à lui céder un jour sa chaire épiscopale. 1l voulut donc achever de ses propres mains cette longue et patiente éducation d'un grand homme et d'un saint pontife. Hl Fadmit dans sa plus étroite intimité, parmi ces clercs cubiculaires qui, aux termes des saints canons, veillaient jour et nuit autour des évéques, non point à titre de familiers , mais comme témoins et sentinelles permanentes". Ce quil y avait de plus humble et de plus innocent dans le clergé, était appelé officiellement par l'Église à surveiller, pour s'édifier par de saints exemples, les plus hauts surveillants des prétres et des peuples.

L'église de Poitiers revenait aux traditions, qui se ravivaient de toutes parts, sur la vie commune des clercs, et Biddo aimait trop Léodégar pour ne pas étre heureux de l'avoir perpétuellement à ses cótés : trop souvent mélé aux choses extérieures et au tumulte lointain du palais, il devait, àu sortir de ces jeux violents de l'ambition, trouver un grand charme dans cette áme ingénue et attachante comme au premier áge, pure, droite et timide, comme on l'est au seuil du monde, à ce premier regard craintif jeté sur la vie.

Si Biddo confia à d'autres le soin de cette jeune intelligence , en second pére, il se réserva le développement du cœur ; il aimait à recommander perpétuellement à Léodégar de demeurer chaste et pur, tel que lui-même s'était conservé, nous dit Ursin ; il voulait le former à sa ressemblance ; il lui disait souvent : « Mon fils, conservez toujours la virginité , et soyez un vase immaculé et choisi, digne de F de Dieu ?, » Gette belle leçon, confirmée par une conduite sans

' Conc. Tolet. ww, c. xxu.

3 Quem per annos plurimos magnis curis edoctum... recepjumque secum iu suis cubiculis sub custodia disciplinz retinuit , ut, quemadmodum "idem pontifex se castum corpore custodierat, eumdem TS similem sibi effici volait dicens ei, monendo summa frequentia, ut $e vir nem ' conservaret et vas electionis in Ecclesia Dei dignum Beret, quo quopigm opt eum hujas givitatis post se esse episcopum. Ursin., n° 1.

tache , doit suffire pour nous faire aimer le cœur de Diddo, et oublier ses écarts momentanés dans les voies mondaines.

Léodégar, en peu de temps, devint accompli dans les lettres saintes et séculiéres, dans la science de l'esprit et dans celle du cœur. « Et ce n'est point chose étrange, nous dit l’un de ses historiens; car, pendant que le pontife frappait ses oreilles des paroles de la lecon , le Christ, par ses touches secrètes, formait à son image l'homme intérieur : l'un était le moniteur, l'autre l'uniquemaitre et vrai docteur ‘. » Ainsi s'achevait cette peinture de l'àme qu'on appelle éducation, où Dieu méme conduit le pinceau et forme ses saints à l'image et à la ressemblance de son Verbe fait chair, le type de toute sainteté. Heureux qui, souple sous son doigt, comme la toile muette et docile, reçoit de bonne heure et conserve toujours les vivantes couleurs de l'artiste divin! Heureuses les jeunes âmes qui, dans la paix profonde et le silence des cénacles de l'enfance, recueillent tous les murmures du langage intime de Dieu, et se ferment aux bruits du monde ; qui n'entendent pas la voix du dehors et ne perdent rien de la vérité enseignée au dedans *.

Ces leçons, ces exemples tombèrent sur un cœur qui produisit au centuple. « Là, en effet, la plus aimable innocence avait pris son séjour, et venant à sa suite, l'humilité avec la tempérance, la charité vraie avec l'espérance et la foi, firent du saint enfant un vase d'élection , un temple où, sous le souffle de l'Esprit saint, ces vertus reposaient suave- . ment; et non-seulement dissipaient tout ce qui pouvait ternir l'éclat de tant de sainteté, mais encore faisaient éclore merveilleusement toutes les autres vertus, leurs scurs *. »

! [ta brevi quidem satis tempore utrarumque litterarum accumulatus est perfectione. Nec mirum hoc quidem. Nam presul lectionis versus tantum dabat auribus, Christus vero interiorem hominem, quem forinaverat , ad suam imaginem perducebat attentius; illum monitorem , istum habebat magistrum et doctorem. Anonym. Murbacens., n° 2, col. B. À.

* De Imitatione Christi, lib. m, c. 1.

à In eo etenim amabile delegerat sibi domicilium castitas , et cum sobrie-

Le nouveau Samuel était donc prét ; les portes du sanctuaire s'ouvrirent devant lui. Heureux de devenir plus étroitement son père, Diddo le reçut aux marches de son trône, étendit les mains sur lui, et lui donna , avec la tunique de lin et la couronne cléricale, sa part dans l'héritage du Seigneur. Quatre fois les bénédictions pontificales recommencèrent, et le nouveau lévite fut préposé à la garde de la maison de Dieu, à la lecture publique des saints livres, aux . exorcismes sur les puissances mauvaises , au service immédiat des saints autels; portier du temple, lecteur, exorciste, acolyte , il fit un dernier pas, et, consommant une irrévocable rupture avec la chair et le sang, il fut à jamais fiancé par les ordres sacrés à la virginité cléricale '.

On aime à suivre par la pensée le jeune et noble Austrasien, naguère assis à la table des rois, se dévouant aux humbles fonctions de la cléricature , acceptant avec amour l'abjection de la maison du Seigneur, retraçant toutes les vertus de Népotien , et comme lui le premier à l'œuvre, le dernier en rang; assidu à la prière, donnant ses larines à Dieu , et non aux hommes , ayant toujours les saints livres sous les yeux, dans ses mains, sur ses lèvres, dans son cœur transformé en bibliothèque du Christ ; sur sa couche méme où souvent la bénite page recevait sa tête appesantie par le sommeil ; veillant avec sollicitude à ce que l'autel fût brillant, les parois sans poussiére , les pavés nets, le portier assidu à son poste , les voiles tendus devant les saints mys-

tate humilitas, et adductis secum spc, et fide, et non ficta caritate, cum a prima ztatis suæ annis virum sanctum vas electionis et templum bonitatis delegissent. In quo cum sancto Spiritu benigne quiescerent, nec solum tantæ sanctitatis splendorem nullius omnino spurcitiz vitiis obnubilari passz sunt , verum etiam mentem illius ceterarum virtutum honestissima prole foecundarunt. 4nonym. Murbac., n° 3.

* Le sous-diaconat est expressément mentionné dans les Actes de S. Vandrille (sec. n Ben.). S. Isidore décrit ses fonctions (de Eccles. offic., lib. u, e. x). ll y a même un pape pris dans les rangs du sous-diaconat, Dieu-donné, élu en 614. C'est le premier exeinple cité. Déjà S. Grégoire, et avant lui S. Sirice, avait imposé aux sous-diacres la continence perpétuelle.

tères, le sanctuaire sans tache, les vases limpides de propreté, toujours prêts pour les fonctions saintes, toujours einpressé pour les cérémonies méme les plus petites; toujours à l'église , tel était le fidèle imitateur de Népotien ',

Léedégar n'avait que vingt ans; par un privilége que mo: tivaient la discipline du tenips et d'illustres exemples *, à cet âge il avait été consacré diacre. Peu aprés, son mérite monta rapidement si haut qu'il fut jugé digne de la plus éminente dignité administrative dans l'Église aprés l'épiscopat; il fut feit archidiacre.

L'archidiaconat était une ancienne institution parvenue à son plus haut développement. À une époque où, dans le clergé comme dans la société, tant d'éléments divers se mélaient et se heurtaient, il convenait qu'il y eüt entre les anciens et les nouveaux cleres, entre les prêtres romains et barbares, entre le sacerdoce et l’épiscopat, entre l'évéque et les séculiers, rois ou leudes, hommes libres, serfs ou colons, un houine de parole et d'action , puissant par.son titre, humble clerc par son caractère, indépendant par la plénitude de ses attributions, et plus facilement révocable de ses fonctions que tout autre membre de la hiérarchie, révoqué de fait et de droit par sa seule promotion au sacerdoce; médiateur acceptable et bienvenu entre toutes les positions , tous les intéréts et tous les rangs. Un digne arehidiacre était un rare trésor que peu d’évêques rencontraïent. Aussi Sidoine Apollinaire félicite-t-il avec effusion saint Mamert de Vienne d’avoir trouvé dans Mamert Claudien, son archidiacre , non-seulement la tendresse d'un frère, la vénération d’un fils, mais un conseiller dans les jugements, un économe dé ses biens, un inteHdant dé &és domaines, un

! S. Hieronym., Epistola ad Heliodor.

* 8. Épiphane de Pavie fut ordonné sous-diacre à 18 ans et diacre à 30 ans. ^» 8. Ennode fut diacre à 20 ans. — S. Seine est diacre à 15 ans et prêtre à 20. — S. Claude était à 20 ans chanoine ou clerc régulier, et archevêque de Bexaucon à 32 ans, — S. Remi, à 22 ans, était archevêque de Reims.

tréforier de ses revenus, un interprète des saints livres, un vietire dahs l'administration des sacrements et la célébra: tion pontificale des fêtes de l'Eglise, un compagnon de ses voyages; un tonfident et un garant de ses plus intimes actions, Il va jusqu'à saluer du titre d'évéque le frère archidiaere *; :

H y aurait heu dé s'étonner de voir des attributions si vastes et si complexes reposer, dans Léodégar, sur sa sagessis de vingt ans, et on pourrait accuser Diddo d'un aveugle népotisme. Mais le succès l'a justifié, et il n'y eut à Poitiers qu'une voix pour l'approuver ; tous les récits nous en par: lent dans les mêmes termes. Ils remarquent que dans le jeune archidiacré se déployá tant de force et de sagesse, qu'il ne le cédait en rien à ses devanciers , surtout dans les plus graves de ses fonctións. Au tribunal de l’évêque, il ré véla une science précoce des lois de l'Eglise et du siecle , au point que méme les hommes du monde en furent frappés de stupeur et d'effroi. Ses frères de cléricature adinirèrent « une connaissance si profonde des dogmes et des droits canoniqués , qu'il passa sans contestation pour excellent maître des clercs. Fort de l'austérité de ses exemples, il se montra 2616 dans la censure des scandáles, d'une pénétrante vigilance pour les devoirs ecclésiastiques, pressant dans les ret présentations, prudent dàns les conseils, entrainant ét magnifique dans les exhortations *. »

Ces récits un peu confus nous montrent Léodégar exergant une action considérable sur trois points divers : dans le diocése, dans l'Église, dans la maison de l'évéque. Dégageons par quelques détails chacune de ces positions nóuvelles.

« Préposé sous l'évéque, dit le moine poitevin , au gou-

' « Consiliarium in judiciis, procuratorem: iu negotiis, villicum in prediis, tabularium in tributis , in expositionibus interpretem , vicarium in ecclesiis, in itineribus contubernalem, » Sid. Apollin., Epist. 1v, 11.

* Anonym. JEduens., n. t. |

vernement de toutes les églises du diocèse, il surveillait l'administration des paroisses , déjà fondées en grand nombre, surtout dans les pays büù l'épée romaine avait tracé les circonscriptions que l'Église consacra et perpétua ; il visitait ces chrétientés éparses , les pourvoyait de prétres, se réservait les actions contentieuses, et déchargeait les pasteurs d'ámes des tracas du temporel. Il rendait compte à l'évéque des églises à réparer, de leurs ornements, de leurs richesses, des incidents qui s'y passaient, des attaques qui en compromettaient les franchises. Il faisait les collectes , remettait les dons à l'évéque, et distribuait aux clercs leurs portions mensuelles. Il. maintenait l'observation des canons et en dénonçait la transgression à l'évéque *. L'archiprétre, sous peine de suspense , devait avertir ou l'évéque ou l'archidiacre de l'incontinence des clercs *. Il étendait sa puissance jusque sur les monastères * et sur les séculiers. Les juges ne pouvaient pas , sans en référer à lui, connaître des causes entre clercs et laiques", ni juger les veuves et les pupilles; les commandants militaires ou les magistrats encouraient l'excommunication, s'ils empéchaient l'archidiacre d'exercer sa vaste juridiction *. Le dimanche, il visitait ordinairement les prisons”. Peut-être encore existait-il à Poitiers , coinme en quelques points des Gaules, des sortes de conférences mensuelles, présidées par l'archidiacre, où l'on s'occupait principalement de l'examen des pénitents

' Archidiaconus electus atque a pontifice ipsius civitatis omnibus ecclesiis illius dicecesis est subrogatus. Ursin., no 2, — Cf. Vita S. Sigiranni, n° 6, sæc. n Bened. |

* S. Isidori Epist. Leudefred,, n. 11, 12,t. VI , p. 559, ed. Arev. — Cf. Corp. Jur. canonic. distinct. 21, De officto archidiaconi, c. 7. — Thomass., Discipl. de l'Eglise, part. 1, liv. 1, c. vn; liv. n , ch. xw.

3 Concil. Autissiod,, ann. 518, c. xx, XXiii, XXVI.

4 Conc. Cabillon,, ann. 650 , c. xiv.

* Conc. Matiscon. 1, c, 8, ann. 581. — Conc. Aurel. iv.

* Conc. Cal illon., ubi supra.

7 Conc. Matisc. 1t , c. 19. CF. Aurelian., v, c. 20.

publics et de la réparation des scandales. Enfin , sil'on tenait un concile, l'archidiacre y avait voix consultative et décisive, et souscrivait avec les Pères du synode ‘. On conçoit, à la vue de ces fonctions graves et délicates accumulées sur une seule responsabilité , le vœu plein de sollicitude de : Fortunat pour l'un de ses amis : « Dieu veuille te bénir abondamment , archiministre , qui veilles fidèlement au troupeau du pontife*. »

Les fonctions de Léodégar dans l'église étaient encore plus complexes et non moins graves : c'était à lui d'indiquer à l'évéque dans le sacrarium les fétes , les jours de jeüne et de les annoncer aux fidéles du haut de l'ambon ; à lui de présider au bon ordre des cérémonies, et de désigner qui parmi les clercs devait lire l'Apótre, ou le Prophéte, ou l'Évangéliste ; réciter les litanies, chanter les répons ou les antiennes ?. Dans la semaine sainte, il distribuait aux prêtres de paroisses les saintes huiles; dans les ordinations et la réconciliation des pénitents, sa présence était rigoureusement nécessaire , et l'évéque ne pouvait sans lui ni réconcilier ni ordonner publiquement. Enfin Léodégar remplagait le plus souvent son oncle dans la fonction la plus épi- ‘scopale de toutes aprés la prière, l'évangélisation des peuples.

Poitiers vit alors un grand spectacle : c'était dans une cité accoutumée aux fétes de l'éloquence chrétienne , les foules accourant dans la vieille basilique hilarienne avec un empressement inconnu depuis longtemps, et se pressant recueillies autour dela chaire qui portait encorele nom de saint Hilaire , émues et suspendues aux lèvres d'un archidiacre de vingt ans! Fortunat , malgré sa verve et sa fécondité, n'a

! Concil. Tolet. vin , x1, xm, xv, in subscriptionibus. * Fortupat., carm. ad archidiac, Meld., lib. mn:

Det tibi larga Deus , qui curam mente fideli De grege pontificis, magne minister, habes.

3 Epist. Leudofred. laudat., no 11.

56 HISTOIRE point laissé de pareils souvenirs, A la vue de cette vénérable ebaire qui rendait si éloquentes les lèvres d'un enfant, et lui donnait la sagesse des vieillards, la pensée se reportait à ce moment si beau dans les annales de l'Eglise , oà, revenu de l'exil à travers l'Orient et l'Occident qui semblaient le porter sur leurs épaules, Hilaire , dont l'éloquence était comparée aux flots grondants du plus impétueux de nos fleuves, entonnait sur l'ambon, de cette voix qu'on nommait la trompette de l'Église, le trisagion triomphal. A ces multitudes empressées , Léodégar offrait , selon les récits contemporains , toutes les séductions de l'éloquence : aux grâces de sa parole, dit un témoin oculaire, il joignait un port auguste et grand , une figure étonnamment belle, des traits magnifiques , un accent suave , une expression trés-vive et, ce qui est plus remarquable encore dans un début de vingt ans, une imperturbable prudence, un zéle brülant si

sagement contenu, qu'il savait s'accommoder à tous, aux vieillards les plus éminents et les plus sévères, comme aux égaux , aux inférieurs, à ceux de son áge plus faciles à en-

trainer. Son éloquence allait à tous les besoins : il rendait la joie aux affligés , il ramenait à la vertu les pécheurs péni-

tents ; il relevait les humbles , il humiliait les superbes; il encourageait les bons , il tonnait contre les pervers ; il purifiait tout ce qui était souillé, tant sa parole partait d'un

cœur pur! car, pour dernier prestige, tout exprimait en lui le reflet d'une áme vierge '. Aussi les peuples le vénéraient comme un ange du Seigneur, et la cité de Poitiers disait en célébrantsalouange et à bon droit : C’est Dieu qui nous a visités d'en haut en un tel âpôtre! Un vieux poéte, à son tour, interpréte de cet enthousiasme populaire, aimait à chanter cette éloquence virginale et féconde : « Ami de la chaste vertu , dit-il, de sa face rayonnait une « beauté pure que jamais n’obscurcit l'ombre du vice; im-

* Ursin., Vita S. Leodeg., n° 2.

« maculé de corps, il demeura vierge jusqu'au delà des « temps où, mêlé aux chœurs des vierges, tout éclatant « de blancheur, il suit l'Agneau qui le mène à travers les « ombrages toujours frais du paradis, dans les fleurs de la « béatitude éternelle‘. »

Or, oà Léodégar avait-il puisé ces trésors de doctrine qui s échappaient si abondamment et si discrètement de ses lèvres éloquentes? Où allaitil renouveler ces effusions intarissables de zéle apostolique? Au sortir des luttes de son dévouement, au milieu des labeurs de son administration , quand , sous le poids parfois si lourd des choses et des hommes, son âme ployait affaissée, ou trouvait-il le rafraichissement et la paix?

Léodégar se délassait d'un labeur par un autre ; son unique repos était le changement de travaux. Aprés le diocèse, après la basilique, il lui restait pour asile la maison épiscopale, pour tente de repos la salle des clercs cubiculaires , où Diddo se déchargeait sur lui de ses plus intimes sollicitudes ; pour loisir, les audiences à donner, les affaires à régler, les portions mensuelles à distribuer aux clercs, ‘les hôtes à recevoir, les pauvres de la matricule à sustenter ; puis, pour récréation , l'école cathédrale , dont il fut l'élève, le maitre et le régulateur : grande et délicate fonction de l'archidiacre?, à laquelle Léodégar avait été prédisposé par trop de soins providentiels , pour ne pas s'y livrer avec un dévouement sans bornes. Nous ne pouvons ne pas insister sur ce point, d'autant qu'il nous faut montrer le secret de cette féconde activité de Léodégar , de sa rapide promotion

' Cujus baud unquäm fuscavit spurca libido Membra, sed innocuus permansit virgo per avum. Virginibus junctus sequitur nunc candidus agnum , Agnus et hunc rexit, ducendo ad amoena vireta , Quæ paradisus alit florente sorte beata.

Anonym. Sangall., vid. Ænalecta.

* Greg. Turon., Vite Patr., c. ax. Hist., x, vin. Liber miracul. B. Martini, 78

à larchidiaconat, de ses tendances prédominantes pour la vie commune et laborieuse. En méme temps nous aurons continué, autant que le permettent le sujet et l'espace, l'étude de ces écoles chrétiennes du septième siècle, que Léodégar traverse toutes, ou comme élève ou comme maître.

Aux portes de la ville de Poitiers, entre les rives du Clain et de la Boivre, saint Hilaire avait fait élever sur un fonds patrimonial un oratoire et une maison où il rassemblait ses clercs. Là se reposait, entouré de pieux disciples, le vaillant athléte, aprés avoir fourni sa course de l'Orient à l'Occident; etcomme Athanase retrempait sa grande âme dans les oasis qu'embaumait la priére des Antoine et des Pacóme , ainsi l'Athanase des Gaules s'était fait dans cette fraiche retraite une Thébaide à l'image des laures orientales. Ce fut là que le vétéran de la catholicité créa, dans ses derniers loisirs, comme en se jouant, tout le monachisme d'Occident. Là, se souvenant des chants populaires d'Arius , il composait les premières hymnes latines , et, nouvel Orphée, rassemblait, dit saint Jérôme , et captivait par les chants sacrés les indociles Gaulois '. Hiérophante liturgique , il composait le plus ancien livre nommé par l'histoire sur les mystères et les formes du culte; il apprenait à ses disciples et à son peuple le chant des psaumes ; dés l'aurore il consacrait le jour par la prière, et le soir il le couronnait par lechant des hymnes: cet ordre de prières s'accomplissait fidèlement, dans sa famille selon le siècle, comme on le voit par les deux cantiques du soir et du matin qu'il composa pour sa fille Abra. Il n'épargnait surtout aucune séduction pour arracher la jeunesse de Poitiersaux fétesde l'amphithéátre, dont les magnifiques ruines prouventencore la splendeur, C'est pourquoiilfonda à ses frais cette école qui grandit rapidement soussa main et qu'il forma sur le plan des Institutions de Quintilien , son auteur favori ?. Et quand, héroïque patriarche, il eut par ses prières, abrégé le

* In bymnorum carmine Gallos indociles vocet. Hieronym. * Ejusd., Epist. 83 ad Magnum.

pèlerinage des siens et déposé de ses mains dans leur tombe de marbre Abra et sa mère, il reporta plus vivement ses affections sur sa seconde famille. Il lui confia les chères et saintes dépouilles de la première, et s'en vint à son tour prendre son sommeil entre ces deux tombes. Ainsi ce génie aux flots impétueux que saint Jérôme appelait le Rhône de l’éloquence gauloise, après avoir traversé le monde à grand bruit, comme un torrent tombé des hautes montagnes, avant de se rendre à l'Océan sans fin, épandit doucement ses nappes aplanies sur ces pacifiques et studieuses solitudes qui ont gardé son nom etsessouvenirs. Longtemps on y montra la place où il vivait, où il priait, où il travaillait; on y enchássait d'or des évangéliaires écrits de sa main; on y conservait jusqu'au temps de saint Léger l'autographe de la lettre , ou plutót de la parabole tout orientale qu'il écrivit du fond de son exil à sa fille pour l'exhorter à la virginité. L'Écriture sainte, la liturgie , le chant des hymnes, l'histoire , la dogmatique, la polémique chrétienne , ces grandes lignes tracées par lui, subeistérent comme les seules bonnes voies d'étude et d'enseignement qu'on düt suivre *.

Au cinquième siècle, une colonie de moines irlandais, conduite par saint Fridolin, y apporta les méthodes savantes et les goûts littéraires de la sainte et poétique Hibernie , où les lettres, à l'approche des Barbares , s'étaient réfugiées et cachées sous le manteau des moines. Áprés une halte de quelques années , la colonie voyageuse alla porter ses tentes, ses livres et son apostolat dans les montagnes de l'Helvétie , où le canton de Glaris conserve encore le patronage de saint Fridolin , et son image dans ses armoiries *,

À la méme époque, l'école hilarienne fut illustrée par une sorte de phénoméne. Un jeune berger de Poitiers , nommé Léobin, « poussé dés sa plus tendre jeunesse par l'Esprit saint qui l'enveloppait comme un céleste nuage, à un

' S, Hilarii episc. Pictav. Vita ex scriptis collecta, inter opp., p. 1-CLX, ed,

Veron., 1730.

? Acta S. Fridol. abb., Boll., vi Mart.

grand amour des lettres", » rencontra, un jour qu'il gardait ses troupeaux, un moine de Noaillé , et le pria instamment de lui tracer, pour apprendre à les lire, les lettres de l'alphabet :le moine, n'ayant ni parchemin ni tablettes, les écrivit comme il put sur la ceinture du pâtre. Ainsi, déjà ceint de virginité et pur comme un lis odorant, Dieu voulut que Léobin eüt encore les reins ceints de la science et de la vérité. Son pére ayant reconnu son grand désir de s'instruire, lui accorda des tablettes pour écrire, sans le décharger encore des travaux des champs. Peu après il entra au monastére de saint Hilaire, et y passa sept années, autant qu'on en consacrait aux études réguliéres : nommé cellérier et obligé dé vaquer tout le jour aux travaux extérieurs , il consacrait la nuit à la lecture; et, pour ne pas incommoder ses frères , il couvrait d'un voile la fenêtre par où s'échappait la lumière de sa lampe. Puis nous le voyons, pèlerin infatigable de lascience, parcourir les plus renommés monastères, interroger les hommes les plus érudits, le fondateur d’Anisole, saint Carilef, un illustre ermite du Perche, Avitus, Lupus, évêque de Lyon , Césaire d'Arles ; il visite la Provence encore toute romaine, l'lle-Barbe, Lérins, le palais de Childebert , peuplé d'hommes saints et doctes , et il revient, enrichi de ce long pèlerinage, mourir dans sa première cellule.

Au septième siècle, Venance Fortunat, Léodégar, Ansfrid, Aicadrius, maintiennent avec honneur l’œuvre de saint Hilaire , et se succèdent presque sans interruption à la tête ou dans les rangs de cette institution. |

La vie d'Achard ou Aicadrius, presque contemporain de Léodégar, nous donne sur l'intérieur de cette école des détails trés-circonstanciés. Nous pouvons donc, à l'aide de ce document, suivre Léodégar pas à pas, et pénétrer plus avant dans l'organisation, le plan et les études des écoles cathédrales qui devaient toutes ressembler de bien prés à celle de Poitiers.

' Vita S. Leobini, szc. n Ben.

Comme elle, la plupart étaient fondées par de grands évéques, qui souvent en étaient les premiers maîtres ; des moines irlandais y passaient de temps à autre et y laissaient fortement empreinte la trace de leur science et de leur vertu. D'autres moines continuaient l’œuvre, étendaient les relations, interrogeaient les habiles maitres , donnaient et recevaient des livres , voyageaient pour puiser avec plus de süreté aux bonnes sources : ainsi s'établissaient l'émulation, la concurrence , et jusqu'à un point assez remarquable l'unité de méthode.

Aicadre eut donc pour maitre Ánsfrid, « trés-fameux par sa sagesse, de si grande doctrine et sainteté qu'en vivant avec lui on n'avait de pensée que pour la sagesse, d'action que pour la justice. » Tel est le maître chrétien de ces vieux tempe; on ne peut le quitter sans être meilleur de cœur et d'intelligence.

Le sage Ansfrid prenait ses élèves dès le bas âge, et les faisait vivre en famille sous sa paternelle surveillance. De bonne heure il mettait l'émulation en éveil et attaquait l'égoisme si exclusif de l'enfant par l'égalité de la vie commune.

| Pendant ce premier essai, bien fréle encore, il estimait meilleur de laisser l'enfantécouter d'abord les leçons données aux autres, avant d'en recevoir lui-méme, L'enfant a vraiment sa fleur, et il faut lui laisser s'assimiler sans bruit sa substancé, comme la plante aspire silencieusement le suc de la terre '.

L'enseignement débutait par les humbles éléments qui suffisaient d'ordinaire aux écoles rurales : seulement, le maítre, plein de foi, anoblissait les choses les plus vulgaires, provoquait à propos de choses puériles de nobles sentiments, de généreuses pensées. Ansfrid demandait un jour au jeune Alcádte cé qu'il voulait apprendre avant tout ; il se réjouit

' Et quia ejus tirocinium adhuc erat tenerrimum, utilior illi magistro in pri-

mævo flósculo videbatur auditus aliorum puerorum, quam educatio libera- Hu Btterivain. Vita $. Aieadr., no I.

à la réponse que lui fit l'enfant : « Avant tout, seigneur « maître, enseigne-moi les choses de Dieu; après viendra , «si tu le veux, ce qu'on apprend aux écoles rurales. Car « on dit que les choses de Dieu demeurent sans passer, mais « que les chosesdu siécle sont caduques et ruineuses. » Cette réponse de l'éléve inspira un grand étonnement.

Ces premiers rudiments de toute connaissance consistaient surtout à distinguer les lettres gravées ou peintes sur des cailloux et à les rassembler : c'était l'office spécial des calculateurs d'enseigner ces éléments*.

À dix ans commençaient les études en règle; Aicadre, à cet áge, s'assit sur le premier banc de l'école, et pendant deux ans il continuait de n'avoir point d'autre livre que la science d’Ansfrid qui la lui donnait abondamment : aussi vit-on la jeune plante donner des fleurs et des fruits délectables, et puiser dans les choses saintes les parfums d'ambroisie qu'elle exhalait *.

Dans une seconde station de cinq années, Aicadre monta de vertus en vertus, au point de passer maitre ou au moins de pouvoir s'asseoir aux premiers rangs de ses condisciples.

Ces deux périodes correspondaient à deux ordres d'études tout à fait distincts. Le programme tracé par Martianus - Capella, rhéteur africain du cinquiéme siécle, et venu des plus hautes traditions de l'antiquité , resta invariable pendant douze siècles*. On parcourait pendant la première de ces

' « De his qus Dei sunt, domine et magister, primum mihi dicito, demum de rebus ruralibus mibimet insinuare memento. » Ibid. Nous n'avons trouvé

nulle part, et nous ne voyons aucun autre sens à ces mots de rebus ruralibus, que celui que nous assignons.

3 Isidor., Origin., lib. 1, n° 3. — Cf. Vitam S. Gregorii Agrigent., n° 4, p. xxi opp., ed, Venet., 1791.

3 Erat itaque infans decennalis, quando resedit in scholari primo geniculo : dein biennio discens ea quæ a magistro petierat, florere jam ccepit et ceu fructus suavissimos emittere, et de his quæ Dei erant nectareos odores trahere. Vita S. Aicadrii, no 9.

4 Cf. Gregor. Tur., Hist. Franc., lib. x, 19. — Ennodius, Parenesis didascalica, opusc. vi. Galland., Biblioth. PP., 1. x1, p. 161. — Vita S. Odowis Cluniac., lib, 1, n° 19, sec. v Bened. — Joh. Sarisberiens., Polycrat, lib, s,

deux stations scolaires, le trivium , qui comprenait la grammaire , la dialectique et la rhétorique : assez longtemps ces études ne se trouvaient point dépréciées d'étre modestement appelées triviales. À la grammaire appartenait l'étude des langues : on trouve sur les bords de la Loire à Angers, à Orléans , à Poitiers, toutes les langues savantes cultivées , sans excepter les langues orientales'. La dialectique précédait sagement la rhétorique , qui n'était plus dés lors ce qu'elle est. devenue depuis, un hors-d'euvre entre la grammaire et la philosophie , un art de dire des idées qu'on aura plus tard.

Selon l'aptitude et les progrés des éléves , au trivium succédait le quadrivium qui les initiait aux notions plus élevées de l'arithmétique , de la géométrie , de l'astronomie et de la musique.

Or, tous ces éléments épars se ralliaient par une puissante et harmonique synthèse. Nous empruntons pour l'ex poser les propres terines des anciens. Selon eux, l'éducation de l'homme, comme la formation du monde, se réduisait à deux choses , la parole et le nombre, et à deux fins qui embrassaient tout , l'éloquence et la sagesse.

Trois voies menaient à l'éloquence : l'art de parler correctement, de penser juste et de bien dire; ou la parole élaborée par la grammaire , aiguisée par la dialectique , ex-

primée et embellie par la rhétorique; le verbe dans sa pureté, dans sa force et dans sa beauté : telle était l'éloquence *.

Il fallait un chemin plus long et plus ardu pour arriver à

cap. 19. — Coringii antiquitates academice, — Au xvi* siècle, Grotius, pour son début, donnait à 15 ans la meilleure édition que l'on ait de Martianus Capella.

* À Poitiers, on signait encore les actes en grec au 1x* siècle. Mém. de la Soc. des 4dntiq. de l'Ouest, 3° vol.

? Trivium , quasi triplex via ad idem , id est, ad eloquentiam. Quatrivium, quasi quatuor vie ad idem, id est, ad sapientiam. Balb., in Cathol., Acta S. Mazim., Prolog.

la sagesse ou la science, choses identiques, uolet". Toutefois tout se résumait dans le nombre. Ainsi il y avait le nombre, se multipliant ou se décomposant en combinaisons infinies , l'arithmétique représentée par l'unité; il y avait le nombre abstrait, absolu, immuable dans l'étendue idéale, ou la géométrie, qui avait pour emblème le binaire ; il y avait le nombre se mouvant à travers les espaces créés, et emportant les corps célestes et le monde dans les orbes d'un immense tourbillon, l'astronomie dontune sphère était le sym» bole. Enfin aux sept cordes de la lyre, il en manquait ure encore. Quand donc tous ces accords résonnaient ensemble , l'harmonie s'éveillait dans l’âme, la musique appttaisshit , comme ces concerts que Pythagore entendait danale lointain des mondes et dans les profondeurs de son âme. C'était là le complément del'homme, la consommation de la sagesse. Ainsi se formait cette échelle du développèment humain, dont les deux signes étaient la parole et la sagesse, et les sept échelons, ces arts libéraux qui constituaient l'homme élevé à sa vraie valeur, le sage éloquent, vir bonus dicendi peritus.

Tout n'était point fini pourtant ; car ce n'était là que le mouleuniforme où passaient toutes lesintelligences. Restaient encore des connaissances spéciales à chaque situation de la vie ; nos pères au septième siècle savaient y avoir égard. Nous avons vu les coutumes nationales, les gestes des héros étydiés au palais par les fils des leudes et des rois. Pour les jurisconsultes, les magistrats , les enfants de familles sénatoriales , ils étudiaient le droit romain, les codes barbares,

! « Harum arithmetica unitati , musica binario, geometria trinario, spherica seu astrologia quaternario comparatur. Multitudinem qua per se est, arithbmeticæ speculatur integritas; illam vero quz ad aliquid, musici modulaminis temperamenta pernoscunt; immobibilis vero magnitadinis geometria motitiam pollicetur. Mobilis scientiam astronomicæ disciplinæ peritis yindicav. Hec igitur illud quadrivium est, quo iis viandum sit, quibus excelleptior animus a nobiscum procreatis sensibus ad intelligentiæ certiora perducitur. » Boe« thius, de 4rithm., n° 1,

et ces faisceaux de formules qui apparaissent alors abon4 damment et révélent l'esprit positif et réglementaire du septième siècle‘. Pour les clercs et les moines, rien de tout cela n’était exclus; ils cultivaient les études classiques, Des évêques allaient jusqu'à se faire grammairiens ; saint Désidérius de Vienne en fut blâmé par saint Grégoire-le-Grand « les évêques de la Gaule studieuse étaient cités en Italie comme les plus habiles maitres *; ce sont eux qui furent consultés et s’entendirent pour propager le code Théodosien : saint Bonet de Clermont, pour sa part, donne des leçons publiques sur le droit. Mais à ces études plus ou. moins accessoires s'adjoignaient des connaissances plus spéciales; on apprenait aux clercs les psaumes, les saintes Lettres, les dits et les vies des Péres, le chant et les rites de l'Eglise ; et méme les études les plus profanes étaient ha. bilement relevées et mises à l'unisson des choses les plus saintes. Ainsi ceux qui poussaient un peu loin l'étude de la philosophie, et à Poitiers saint Hilaire en avait trop richement usé pour ne pas être limité, à ceux-là on divisait la dialectique en trois parties, la physique, l'éthique et la logique ; et on les prévenait que la vraie physique expérimentale était dans les faits qui servent de base à la religion, la vraie logique dans la contemplation de la foi , de l'espérance et de la charité, et la vraie morale dans la fidélité aux pré- , ceptes évangéliques. On allait plus loin encore, et on retrouvait cette trilogie dans le plus sage philosophe de l'antiquité, dans l'Ecclésiaste, les Proverbes et le Cantique des caàtiqués de Salomon *, que l'on comparait par de curieüses analogies, et qu'on préférait hautement à l'empirisme de Py-

5 Greg. Turon., Hist., 1v, 46. — Vita Lietberti episc. Camerac. Trivio et quadrivio addit quastiones juris civilis et canonici, unde plena et perfecta indui- . tur doctrina.

2 Sunt quia pontifices in religione magistri,

Gallia quos multas dat studiosa bonos.

Arator., Carmina.

3 Nobis autem... adest vera Physica in historica narratione, vera Logica

thagore, au dogmatismne de Socrate, à l'idéalisme de Platon !.

Ce fut en passant par ce large cercle d'études que Léodégar parvint si rapidement à cette science précoce qui éclata dans son archidiaconat; c'est au milieu de ces jeux innocents des lettres et de l'étude qu'il venait chercher quelque diversion à se nombreuses occupations. Il y avait encore une autre retraite plus profonde vers laquelle il dut souvent tourner ses avides regards, si plus d'une fois il n'y pénétra avec son oncle Diddo. Le nom de celui-ci semble avoir figuré parmi les abbés de Saint-Maixent. Etait-ce avant son épiscopat et son passage au palais qu'il avait goûté les joies austéres du désert, ou bien serait-ce pendant la vigilante administration du jeune archidiacre, et peut-étre en sa compagnie, que, s'échappant tous deux de la populeuse cité , ils s'en allaient se décharger un instant du poids des hommes et des affaires, et méditer plus librement avec les saints solitaires sur la beauté des jours anciens et la longueur des années éternelles? Déjà, au reste, des voix de plus en plus claires disaient à Léodégar , méme au milieu des applaudissements les plus purs et des plus légitimes ovations : Je le ménerai dans la solitude et lui parlerai au cœur *.

in fidei , spei, et charitàtis contemplatione, vera Ethica in przceptorum divinorum executione. Vita S. Maximini abb. Miciac. Prolog., sæc. n Bened,

! Quam Dominus philosophiam diligens, præmisit typicum Salomonem qui in tribus monumenti sui libris, eamdem philosophiam sectandam nobis reliquit, dum in Ecclesiaste naturalium vim rerum et in Proverbiis instituit disciplinam morum, in Cantico autem canticorum sub velamine allegoriarum docuit quærendas atque rimandas causas rerum divinarum ; unde et eamdem nostram philosophiam his tribus semitis veris docuit esse commeandam, dum dicit : Ecce descripsi eam tibi tripliciter..... Falsorum philosophorum discipuli magistros suos... efferant, prædicantes quam maxime in Pythagora naturalem viguisse peritiam , in Socrate morum floruisse probitatem, in Platone rerum divinarum præponderasse notitiam..... Ibid.

? Oscæ, 1, 14.

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