‹ Histoire de Saint LégerChapitre 92 sur 179 · L'ÉVÉQUE DIDDO ET LES PEPINS · texte numérisé non relu

L'ÉVÉQUE DIDDO ET LES PEPINS

L'Évéque Diddo se livre aux intrigues pendant l'administration de saint Léger, et aux mouvements du palais de l'Austrasie. — Les Mérovingiens et les Pepins. — Politique de Clotaire 11 et de Dagobert. —Le bienheureux Pepin de Landen. — Saints et saintes de sa famille. — Saint Bavon. — Faits et gestes principaux de Pepin jusqu'à sa mort. — Grimoald , son fils , maire du palais. — Son ambition. — Ses exploits militaires. — Ses fondations religieuses. — Ses intrigues auprès de Sigebert, qui adopte son fils. — Ses déceptions à la naissance de Dagobert Il, — Son plan concerté avec l'évéque Diddo. — Exil de Dagobert II. — Succès momentané de Grimoald. — Sa chute.

Léodégar , en peu de temps, par la sagesse de son administration , avait établi une grande paix sur tout le territoire de Poitiers '. Il avait apparemment à son aide le bras et le conseil de son frére Warein, qui remplissait la charge de comte de Poitiers *. Représentant de l'autorité royale dans l'administration de la justice, dans la levée des impóts et le commandement des troupes, c'était comme l'évéque du dehors. Ainsi les deux frères gouvernaient l’église et la cité, et réunissaient dans leurs mains tous les pouvoirs , ecclésiastique , civil, judiciaire et militaire.

Diddo usa largement du loisir que lui faisait le dévoue-

* Nam in parvi temporis spatio, sub pontificis scilicet imperio, magnam

pacem providentia sui regiminis tradidit Pictaviensi solo. Ursin., no 2. * Histor, monast, Novientens. D. Martene, Ænecdota, t. 1l, c, 1199.

ment de ses neveux. Du fond de son église ainsi pacifiée, il reportait volontiers ses regards au palais mérovingien ; il recueillait avidement tous les bruits qui lui revenaient de la turbulente Austrasie. Bientôt il s'en va franchir les fleuves et les mers, et se méler à toutes les tempétes. Pour le suivre, il nous faut laisser Léodégar avec son frère à la téte de Poitiers, revenir au palais, et en reprendre la chronique où nous l'avions interrompue.

Les Mérovingiens semblaient à leur plus haut point de splendeur ; leur empire s'étendait aussi loin que le permettent les limites naturelles de la France, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées, aux deux mers. Par-delà , une vaste suzeraineté , des alliances respectées, des tributs imposés, ejoutaient comme un second empire au premier. L'Helvétie, la Thuringe, la Frise, étaient vassales. La Baviére recevait de nos rois ses ducs. Les Bretons de l’Armorique faisaient hommage aux Mérovingiens dans la personne du pieux roi Judicaël. Les Basques étaient gouvernés par des princes francs. Un second palais mérovingien s'élevait en Aquitaine, et rassemblait les premiers champions de la chrétienté, qui entreront en lice avec les Maures. Les Lombards payaient un tribut de douze mille sous d'or, et les Saxons, de cinq cents vaches. Un colporteur franc régnait sur les Vénèdes et les Avares , jusqu'aux portes de Constantinople. Les empereurs envoyaient à nos rois et en recevaient de solenpelles ambassades". C'est en cet état prospère que les Mérovingiens déclinent, pendant qu'à leurs pieds , sous leur pavois , monte avec un invincible ascendant üne dynastie nouvelle.

La décadence des Mérovingiens date de la mort de Brunehaut ; Clotaire II glorifia la trahison et en reçut des conditions humiliantes *, Dès lors, l'aristocratie régna; les

* Fredeg., Chron., 45, 18, 63, 14. — Chronicon Moissiac., ann. 35. — Aimoin., de Gestis Francor., lib. iv, c. 7, 21, 26. * Fredeg., Chron., xuv.

leudes se firent arbitres des rois ; l'Austrasie , où ils domihaient, prévalut sur la Neustrie ; la mairie du palais, élective et précaire auparavant, devint héréditaire et réservée aux leudes : les Mérovingiens seront encore appelés rois , mais le maire du palais seul en réalité régnera et gouvernera.

Vainement Clotaire et Dagobert travaillérent habilement à reprendre sans bruit ce qu'ils avaient solennellement abandonné, Il est manifeste qu'ils cherchérent un appui tontre les grands dans le peuple , qui existait à peine. Ainsi allaient-ils par toutes les provinces, avec une grande renominée de justiciers , redressant quelques torts avec éclat , relevant les coutumes traditionnelles, rendant à chaque population ses lois ‘, répandant abondamment leur munificence sur les monastères , les hospices, les églises *, œuvres éminemment populaires, qui leur a valu, et à Dagobert surtout, un renom proverbial de bonté *.

La marche assez régulière de leur politique ne manque pas d'astuce ou de finesse. Nous avons vu comment, pour capter les leudes, ils donnaient un grand éclat aux fêtes du palais, et retenaient en otage les enfants nobles, sous le spécieux prétexte de les nourrir à la table royale et de les élever à l'école du palais. Les pères eux-mêmes, les chefs des grandes familles n'étaient pas à l'abri de ces invisibles chaînes adroitement tissues, Le premier des Pepins , pendant plusieurs années, fut comme retenu captif au palais de Neustrie *. Le chef-d'œuvre dé la politique du fils de Frédégonde fut la suppression de cette mairie des Burgondes, qui avait renversé Brunehaut, et que Warnachaire

^ Fredeg., Chron., n. 58.

? Prœcept. Clotarii pro Lonegisilo sacerd, D. Bouquet, Script, Rer. Franc., t. IV, p. 626.— lot. prac. pro monast. S. Dionys., ibid., p. 627.— Pracept. Dagobert. pro monast. Sandionys., ibid., p. 627, 630, 631. — Pro monast. Resbacensi, ibid., p. 630. — Pro monast. Anisolensi, ibid., p. 633.

3 Gesta Dugoberti, no 42. D. Bouquet, Script. Rer. Fianc., 1. ll, p. 592.

4 Fredeg., Chron., n° 84.

avait rendue si formidable. Sans violence, sans éclat , sans y mettre la main, ils amenèrent ces Farons altiers de la Bourgogne , entrainés peut-étre par des vues d'égoiste indépendance , à demander eux-mêmes qu'il n'y eût plus de maire parmi eux". Ainsi fut sacrifié ce dernier débris de leur monarchie effacée ; ainsi disparut sourdement une nationalité longtemps puissante et rivale de celle des Francs. Bientôt la Bourgogne et la Neustrie, perdant jusqu'à leur nom , se confondirent dans une commune appellation qui ne périra pas , la France.

Mais, telle est l'infirmité des plus sages desseins des hommes, le succés des Mérovingiens se tourna en obstacle, leur habileté trébucha dans sa voie la plus sûre. Médiateurs entre la France orientale et occidentale , les Burgondes , en s'effacant de la scéne, rendirent plus visible l'antagonisme de l'Austrasie et de la Neustrie. L'équilibre rompu, de douloureuses oscillations ébranlérent la monarchie et renversèrent la dynastie de Clovis; et ce sera le captif du palais neustrien , Pepin de Landen, qui, par ses petits-fils , supplantera les Mérovingiens,

D'ailleurs, Clotaire II et Dagobert eux-mêmes , par une impolitique mésintelligence , suscitèrent les deux partis rivaux. La nouvelle érection d'un royaume d'Austrasie , les aigres débats que le fils suscita à son pére, deux partages scindant coup sur coup la monarchie , deux minorités se succédant en Austrasie, trois rois passant sous un maire inamovible, entouré de tous les genres de prestige , et appuyé sur une famille aussi puissante par ses vertus que par ses richesses et ses dignités : tel fut le plan providentiel qui amena une seconde race de rois.

Dieu choisit pour l'inaugurer un homme qui ressemble aux rois des anciens jours *, un héros, un sage, un saint,

! Fredeg., Chron., n° 54. — Aimoin., de Gestis Franc., lib. 1v, c. 15. * ll en porte le titre dans les monuments contemporains, Cf. Vita S. Magni &ive Magnoaldi. Boll., vi sept.

Pepin de Landen, appelé, dans de vieux écrits, échos assez fidèles de son renom populaire, « le vivant domicile de la sagesse , le trésor des conseils , le soutien des lois , le terme des débats, le rempart de la patrie, l'honneur de la cour, la voie des chefs, la règle des rois '. » Premier de sa race, il marche à sa royale mission avec une puissante sérénité que rien ne trouble ni ne ralentit ; les obstacles abrégent la route , les disgráces l'élévent plus rapidement, Devant lui, . pendant trente ans, les peuples s'inclinent avec amour; trois royaumes se pacifient sous sa main; rois, reines et princes s'en vont , emportés par les coups de la mort ou de la violence ; et toujours irréprochable et vénéré , il ne descend des marches du tróne que pour monter sur les autels, où il garde encore son auréole de douze siècles *.

Le bienheureux Pepin , surnommé depuis de Landen 5, apparait sans que rien ne le prépare. Ses ancétres peuvent à peine être vaguement nommés, Est-ce une famille franque ou gauloise ou romaine? Les noms, les origines, les relations les plus divergentes se croisent dans ses premières annales *. Si les noins de Pepin, de Grimoald , ré- . vélent des affinités germaniques ", Itta et Rictrude sortent des familles sénatoriales d'Aquitaine *; en méme temps que les domaines des Pepins couvrent le Brabant , les Vosges, les rives du Rbin, leurs villas s'élévent aussi par-delà la

' Fuit namque probatissimz vitz ac purissima fame, sapientiz domicilium, consiliorum thesaurus , defensio legum, controversiarum finis, munimentum patriæ, curiz decus, via ducum et disciplina regum. Vita D. Pippini ducis. D. Bouquet, Scriptor. rer. Franc., t. IT, p. 605.

2 Acta B. Pippini ducis. Boll., xx1 febr., p. 260.

3 Les documents anciens ne parlent pas du surnom que lui donnent les modernes, Landesii, Landensis, Landini, Landisii, a Landis, Landiniensis.

# Pippinus igitur noster, Francus fuerit, an Romanus, an Belgicæ, Germanicæve originis, puta Aduaticæ aut Tungricæ, ingenue fatemur nos ignorare. Boll., loco cit., Comment, prev., $ Y, n° 2.

5 Thierry, Lecons sur l'Histoire de France.

6 Vita S, Gertrudis, sec. n Bened, — Acta B. Ite, Boll., vm maii, — Acta S. Modoaldi, ibid,, xu maii.

Loire et jusqu'au pied des Pyrénées ‘. Le siége de leur puissance est en Austrasie ; et à voir leur clientelle, leurs alliances, leurs nobles ainitiés, leurs relations avec les clercs ét les évêques , on donnerait à cette famille une physionomie plus romaine que germanique , plus cléricale et sénätorialé que militaire et conquérante, Peut-étre, loin de représenter, comme on le veut , la portion la plus barbare des Francs, les Pepins sont-ils plutót l'expression des intéréts divers et multiples qui , pour se réaliser en un grand peuple, vont bientôt se résumer en un grand homme, dont le nom même accuse toutes ces diversités harinonieusement groupées, CaRoLus Macnus *. |

Le signe le plus royal du septiéme siècle et de la France en particulier, c'est l'abondante sainteté. C'est aussi le plus belapanage des Pepins* : par des titres irrécusables, ils marchent en tête de ce peuple d'élus; en gagnant le royaume du ciel, ils ont conquis l'empire du monde. Voilà leur lépitimité, et, à notre avis, le dernier mot de leur royale mission.

Les habiles du siécle souriront de cette nouvelle et naive politique. Expliquer la chute et l'élévation des empires par les actes des saints, demander au martyrologe lá clef des révolutions du monde, n'est-ce point bander les yeux de l'histoire? Pour nous, il nous semble que Dieu ne donne aucun de ses dons sans discernement, pas méme le plus vil de tous , l'empire du monde, ce présent de nul prix. S'il chátie quelquefois les peuples par la verge d'un tyran d'un

' Acta B. Pippini ,; Boll., loco cit,

? ]l n'est rien moins certain que Charles et Carolus viennent du tudesque Karl, plutôt que du latin Carus, par simple voie de diminutif. Mais si Charlemagne est germain par le nom , il est romain par le surnom. —

3 Le docteur Schoenleben, dans son ouvrage : 4nnus sanctus Halspurgo- Austriacus , imprimé à une époque de critique sériegse, fait monter à 500 le nombre des saints ct des bienhcureux sortis de cette grande famille dont celle de S. Léger est l'une des premières branches. J, Ludov, Schenleben, /naus

sanctus Habsburgo-Austr., sive D. SS., BB., et VV., auyustiss. domui Habs : pirgo- d uste, illiqati, ete; Salisburg., 1696,

jour, il ne permet pas à l'injustice d'inféoder l'avenir, ni de fonder une dynastie. Nous en croyons aux aphorismesde Salomon : « La justice élève les nations » et les races ; « par moi règnent les rois ; par moi les juges des peuples décrètent des lois justes et durables. De moi relèvent les rois, et. les puissants tiennent de moi leur sceptre ‘. »

Les rois et les reines de la race des Pepins ne sont pas tous consigués avec éclat dans l'histoire. Peut-étre méme ceux qu'elle nomme de préférence sont-ils déchus aux yeux de Bieu. Une sainte veuve, une vierge ignorée, un solitaire enseveli danssagr otte, ont plus fait pour l'élévation des leurs que les Grimoald etles Charles Martel. Ainsi faut-il compter parmi les fondateursde cette dynastie, non-seulement le chef de cette famille, dont l'Eglise, la science et les peuples ont respecté les titres à la vénération publique *, mais encore sa compagne en ce monde, la bienheureuse [tta *, son frère saint Modoald de Trèves *, et sa sœur sainte Severa, que nous pouvons à peine nommer en passant; puis les neveux, les niéces, les alliés : d'une part saint Vincent , sante Valdétrude et leurs enfants, Dentelin, Landeric, Adeltrude et Madelberte ^, réunis sur les mêmes autels; d'autre part, les enfants du B. Witger et de sainte Amalberge*, Émerbert de Cambrai, Rinilde et leur illustre sœur, sainte Gudule, la patronne du Brabant’; enfin, dans d'autres

' Proverb. vini, 15, 16; xiv, 34.

* Acta B. Pippini ducis. Boll., xxi febr,

3 Acta B. Itte. Boll., vin maii.

é S. Modoald , évêque de Trèves, est honoré le 12 mai , et sainte Severe, le 20 juillet. S. Viucent Madelgare , vulgairement saint Mauger, est honoré le 14 juillet; sainte Va'trade, Vautrude ou Vaudru le 9 avril, et sainte Aldegonde, sa sœur, le 30 janvier.

5 L'Eglise honore S. Landri, évêque de Metz, le 17 avril; S. Dentelin, be 15 juillet; sainte Adeltrude, le 25 février; sainte Madelberte, le 7 septembre.

6 Tous deux sont honorés le 10 juillet.

? 8. Emerbert est honoré le 15 janvier; sainte Rinilde, le 16 juillet; sainte Gudule , le 8 janvier. — On leur a donné souvent pour sœurs sainte Ermentrude et sainte Pharailde , et pour frères S. Venant et S. Gengoux. Nous ren-

branches collatérales , saint Wandrégisile , ami et contemporain du bienheureux Pepin', l'héroique saint Bavon, sa mère Adeltrude, sa fille Aglétrude, sa sœur Adilia *. Nous n'avons pas encore nommé la postérité directe du premier des Pepins. Nous trouvons à la premiére génération sainte Begga * et sainte Gertrude de Nivelle, l'insigne vierge des Vosges" ; à la seconde génération, sainte Walfétrude , fille de Grimoald *, et enfin trois générations de saints sur une méme branche, sainte Gertrude de Hamay et sa postérité, Adalbald et Rictrude *, Mauront, Clotsinde, Eusébie, Adalsinde *. Nous n'avons pas parcouru tous les rameaux de cette féconde généalogie, dont Pepin porte sans faiblir la vigoureuse tige, comme les patriarches peints aux vitraux des églises ; mais il suffit, pour justifier les desseins de Dieu. Que s'il pouvait sembler que les honneurs du martyrologe aient été prodigués à cette famille par complaisance pour sa royale fortune , nous demanderions à présenter les piéces de cette canonisation populaire, en dépouillant successivement tous les Actes de ces saints. Qu'on en juge par l'un des plus obscurs , que nous n'hésitons pas à placer en téte des fondateurs de cette première dynastie impériale, humble et austère reclus, aussi dédaigne de l'histoire qu'il a été glorifié par l'Église, aussi peu connu des doctes qu'il est vénéré des peuples, saint Bavon, patron du Brabant *.

voyons aux doctes dissertations des Bollandistes sur ce sujet, Voir ad dics iv ,

xv et xvi jan., X et xvi jul.

' Boll., xxu jul.

? Leurs fêtes se célèbrent le 26, le 27, le 30 juin et le ler octobre.’

3 Sainte Begga est honorée le 17 décembre. |

4 Sainte Gertrude, le 18 mars. Acta SS. O. S, Bened. , sec. u.

5 Sainte Walfétrude est honorée le 18 novembre.

9 Sainte Rictrude était houoréc , au monastère de Marchienne , le 12 mai. Ibid.

7 Sainte Gertrude est honorée le 6 décembre; le B. Adalbald, le 2 février ; sainte Rictrude , le 12 mai; saint Mauront , le 5 mai; sainte Clotsinde, le 30

mai ; sainte Eusébie ou Ysoie, le 16 mars; sainte Adalsinde, le 24 décembre. * Vita S. Bavonis , sæc. 11 Bened.

Allowin-Adhilec-Bavo, très-noble et riche comte de Hasbanie , avait épousé la fille du comte Adilion, dont il eut la bienheureuse Aglétrude. Cette enfant, à peine sortie du berceau , entendit distinctement une voix qui , venant du tróne du Trés -Haut, lui disait : « Crois en moi; et toi , qui es née de nobles ancétres, par la vertu du Verbe de Dieu, tu enfanteras tes propres parents '. » La petite enfant se mit en prière pour le salut de son père.

Or, le comte Bavon épuisait ses forces dans le mal , se livrant sanstréveaux emportements de son tempérament fougueux, foulant aux pieds les pauvres , battant de verges ses serfs, ne respectant pas méme ses proches : il ne connaissait de lois que pour les braver; il n'avait d'engagements que pour les violer ; i! inspirait la terreur comme un larron , et il en portait le nom. Mais la priére d'un enfant l'atteignit au cœur; la mort de sa pieuse femme acheva de le renverser. Il tomba aux pieds de saint Amand , confessa ses crimes en fondant en larmes, et se releva homme de Dieu. Il vendit ses biens, les distribua aux pauvres, et entra dans un monastère bâti à Gand par le saint pontife; il se dépouilla de sa chevelure et prit l'habit des pénitents, l'étole et la couronne des clercs : il voulut en cet état se montrer aux populations qu'avaient effrayées ses désordres; il parcourut les plus rigides monastères, recueillant tous les exemples d'austérités qu'il trouvait sur son passage. Ayant un jour rencontré l'un de ses serfs qu'il avait maltraité , il l'obligea de l'attacher avec des courroies , de le battre de lanières, de le trainer, pieds et poings liés, dans un prison publique. Cette prison fut une cellule de reclus , où saint Amand consentit à l'enfermer comme un malfaiteur, ou plutôt comme un mort ; on fit ses funérailles : on vint en procession , avec les torches, l'encens, les psalmodies des défunts ;

! In. primis annorum crepundiis vox summo missa persultavit throno Altis-

simi : « Crede, inquiens, creata majorum quoque prosapia , verbo Dei solius parentes procreabis. » Ibid., n* 2.

l'évéque ferma lui-même et scella la porte de ce tombeau. Bavon y vécut trois ans, ne mangeant que du pain d'orge saupoudré de poussière, couchant sur la cendre couvert d’un cilice, reposant, dans son rare sommeil, la tête sur unepierre, surchargeant ses épaules aux heures de la prière d'une lourde pierre qu'à peine deux hommes pouvaient remuer ; tourmenté par des visions du diable , qui l’assaillait sous le hideux aspect de serpents, d'oiseaux, de bêtes fauves; visité par un ange en forme de colombe ; couronné tout vivant d'auréoles qui descendaient du ciel comme des croix de feu : enfin, aprés trois ans et quarante jours, il annonga sa mort , et son âine s'envola dans la cour céleste,

Il y eut des saints et des prophètes qui s'étonnérent de tant d'héroisme, et recommandérent aux peuples , par des chants et des hymnes, la gloire du larron fameux transformé en pénitent. Ainsi, trois ans aprés sa mort, un apôtre et un martyr irlandais , s'en allant à son dernier combat qu'il prophétisait, vint prier, pour se fortifier, sur la tombe de l'illustre pénitent de Gand '. 1l y fit entendre en beaux vers le chant du cygne, et y déposa cette épitaphe, que l'on prendrait pour celle d'un saint Charlemagne :

Roi de ta patrie, espoir de ta race, gloire de ce royanme, Ptemier des grands, et grand encore naguère,

Ta gloire n'est point due à ta grandeur première,

Mais au mépris méme de cette grandeur;

Pauvre pour le Christ , abject, vil et souffrant; Ainsi tu rêgnes , chef et gloire des serviteurs du Christ *.

C'était comme un prophétique hommage à la royauté ré-

! Epistola S, Livini, episc. et mart., ad Florbert,, Gandæ abbat., sc. u Bened.

, Qui patrie rector, spes gentis, gloria regni, Magnorum primus , qui modo magnus eras; Non quia magnus eras , te gloria magna beatum, Sed contempta decus gloria magna facit.

Pro Christo pauper, despectus , vilis , egensque, Et Christi famulis nunc caput atque deeus,

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