‹ Histoire de Saint LégerChapitre 94 sur 179 · ANS DE J.-C · texte numérisé non relu

ANS DE J.-C

Saint Léger renonce à.son archidiaconat. — Se retire dans la cellule de Saint- Maixent, — fondée par le B. Agapitas, —gouvernée par saint Matence jdsqu'à sa soixaute-dix-septióme année, — Famiue de 651. — Translation das reliques de saint Benoît. — Sa règle introduite à Saint-Maixent par le nouvel abbé. — Ordre de son monastére. — Les sept offices, — Réception des novices, — Les enfauts recommandés. — [es écoles, — La prière, — Las

lecture. — Le travail. — Députation envoyée par saiate Bathilde à l'abbé de Saiut-Maixent , qui se rend au palais.

Il est difficile que les plus fortes ámes résistent à l'orgueil d'une bonne œuvre, et plus difficile encore à une vertu précoce d'échapper à la satisfaction du dévouement heureux et senti. Mais Dieu, entendant les applaudissements qui entouraient à Poitiers le jeune archidiacre, lui envoya une pensée d'humilité etde sacrifice. Léodégar, touché au cœur, prit en dégoût le monde, qui s'ouvrait à lui sous le séduisant aspect d'une grande église renouvelée, avec tout un oortége de justes affermis, de pécheurs ramenés, de peuples évangélisés. Qui l'eüt blàné de s'abandonner avec ivresse à cette soif des âmes qui n'a pas d'intempérance? C'est pourtant alors que Dieu dit de lui : « Je le conduirai dans la solitude et lui parlerai au cœur '. » Léodégar quittant tout, le suivit.

! Ducam eum in solitudinem et loquar ad cor ejus, Oaez n, 14.

Son histoire se tait discrétement sur les causes secondaires de cet événement. N'y eut-il point dans les catastrophes du palais un trait soudain de lumiére, ou dans cette administration si complexe du diocèse des désenchantements inattendus , de durs froissements ? Il est aisé, mais il importe peu de trouver aux coups de la gráce des explications mondaines.

Léodégar alla devant lui, passant d'un pied ferme sur les murmures les plus plausibles. D'ailleurs , méme à vue humaine et pour l'intérét du siecle, sa retraite n'était point inutile. Outre qu'il apportait à l'institution la plus nécessaire et la plus populaire une âme de plus, un grand cœur, une belle et féconde existence, il avangait le développement des desseins de Dieu sur lui. Destiné à devenir le pére de beaucoup d'ámes , un conducteur des peuples, uu martyr de la justice, il lui fallait pour derniere initiation la forte discipline du cloitre.

Il lui vint donc, au milieu des plus flatteuses ovations, un impérieux besoin de paix et d’obscurité. Il comprit que les cœurs les plus purs se souillent de poussière dans les voies du siècle‘, et qu'il y a, quoi qu'on fasse, dans l'encens des hommes beaucoup de fumée qui tache à la longue méme la main qui l'offre au Seigneur. Aussi n'alla-t-il point frapper aux portes des opulents et populeux monastéres de Sainte-Croix, de Glanfeuil, de Ligugé , qui environnaient Poitiers. Il choisit de préférence, dans le «oin le plus ignoré, la plus modeste cellule qu'il put rencontrer.

En descendant de Poitiers aux grandes solitudes de l'Océan , il est, à l'occident de la ville, assez loin pour que nul bruit de la cité n'y pénétre, un vallon qu'environnent des collines onduleuses et que baigne la Separis à sa source. Là, s'élévent, à l'époque de Léodégar, quelques cellules sans

* Necesse est de mundano pulvere etiam religiosa corda sordescere. 8, Leo. Pp. 1, Serm. 1v de Quadrag.

bed

DE SAINT LÉGER. 9t

nom, ou modestement comprises sous la plus humble appellation , Cellula. Tout y est simple, la nature inéme y fait effort pour s'effacer. Une invisible vallée , un coteau mourant et se dégradant sans aspérités dans une vaste plaine, peu de lointain , peu d'horizon , mais beaucoup d'air, le silence et le ciel , l'oratoire d'un martyr, le tombeau d'un saint étranger, quelques moines rangés autour , les anges montant et descendant, Dieu présent : telle était la cellula de saint Maxence‘, dernière halte que Dieu accorde en sa miséricorde au bienheureux Léodégar, pour se préparer au rude chemin qui lui reste à parcourir.

Maxence était venu de loin se cacher là l'un des premiers *. Né de noble race dans la ville d'Agde, en Septimanie, un premier délaissement l'avait confondu parmi les trois cents moines de l'abbé Severus, autre étranger sorti de l'Orient , pour s'en venir, sous un nom emprunté, mourir dans un monde inconnu. Son disciple, à son exemple, quitta son premier nom d'Adjutor pour prendre celui de Maxentius, se déroba aux louanges et aux jalousies qui déjà se croisaient sur son passage , et, s'enfongant de vallée en vallée, parvint jusqu'à ces plaines voisines de l'Océan, qui semble les avoir nivelées du roulis de ses vagues.

Le pélerin dela Septimanie apportait avec lui la tradition de la T hébaide, la règle des Macaires, peut-être un costume oriental. Il s'arréta prés d'un oratoire dédié à un martyr de sa patrie, saint Saturnin, Quelques moines sortis de Saint- Hilaire de Poitiers et fuyant devant les bandes d'Attila, l'avaient élevé *. Le fondateur , dont le nom semble révéler un autre fugitif venu de loin, Agapitus ou le bien-aimé, accueillit Maxence, comme un père rentrant dans sa maison. I] ne tarda pas à lui confier ses frères à gouverner.

! Saint-Mairent, aujourd'hui petite ville.

2 Vita S. Maxentii, sæc. 1 Bened. D 3 Thibeaudeau , Histoire du Poitou, éd. de Sainte-Hermine, t, Y, p. 101.

Maxence y acheva son pèlerinage de soixante-dis-sept ans, aimé de tous, même des plus sauvages hôtes de sa solitude, et des petits oiseaux , qui venaient ramasser les miettes de ses repas ; vénéré des peuples, qui apprenaient des pawereaux inapprivoisés combien grande était sa mansuétude et sa douceur ; visité des anges, qui remplissaient son humble cellule de clartés et chantaient avec lui les psaumes ; redouté des Francs, qui, revenant de la bataille de Vouillé, troublèrent sa solitude et se retitérent effrayés de ses prodiges ; honoré du grand Clovis, qui, aprés avorr terrassé Alaric, s'agenouilla aux pieds du vieillard, et bénit avec lui le Dieu de Tolbiac *.

* Depuis, bien que dotée par les rois, la cellulette de saint Maxence conserva son obscure pauvreté. Elle n'en fat que plus chère à Léodégar : et pourtant il se trouva encore là, jusque dans les ombres dece désert ,un candélabre où Dieu le plaça pour y éclairer et s'y consumer. À peine admis parmi les serviteursde Dieu, il vitses fréress'agenouiller devant lui, le nommer Père, et le conduire à la cellule de leur abbé récemment appelé à Dieu. Léodégar ne céda qu'aprés y avoir été contraint par les ordres formels de Biddo , qui conservait toujours sur lui et ses nouveaux fréres quelques droits de paternité *. Pour premier acte d'obéissance, il subit donc une nouvelle supéridrité, et ce ne fat pas l’un de ses moindres sacrifices.

Là, ou peu auparavant , se place un événement solennel de sa vie qui s'efface dans le récit abrégé de ses biographes; de diacre , il devint prétre. Ce fut peut-étre ce qui l'arracha

! Quia, cum indomiti pasaeres in dextera illius weusæ reliquias collipebani, mansuetudinem et sanctitatem ejus populi compererant. O quam dulcis, o quam suavis vir iste Maxentius! Vita, no 3,

2 ]hid., n. 4,5, 6,8.

* Deinde, cum quidam pater ex monasterio, quod est situm in honore beati Maxentii, obiisset, jussu pontificis idem suscepit regendum ; quod per sex annos strenue rexit , illudque magnis opibus ditavit. Ursin., n° 3.

at splendéurs de l'archidiaconat, et lui fit choisir l’abjection de la maison du Seigneur. S'il est un moment où le rideau du inonde se déchire, c’est quand, prosterné sur le rü&tbre du saríctuaite , le front incliné sous la main du ponüife cctisécrateur, on $e relève prêtre pour l'éternité. « O « pfétié digae de Diet, doux, juste, débonnaire, plein de « tôute piété! c’est vous, Seigneur Jésus, qui le gardiez! « vous qui dirigiez tous ses pas aux choses meilleures! vous € qui l'etouriez du bouclier de votre protection ! vous qui, « ne dormant ni ne sommeillant jamais, gardez toujours et « sauvez ceux qui espèrent en vous ‘!»

“Léodégar avait à peine pris possession de la dignité abbatiale , qu'un fléau cruel lui donna l'occasion de consacrer par la charité les prémices de son gouvernement. Vers l'an st . la famine ravagea les diverses provinces des Gaules *. C'est surtout dans ces crises meurtrières que la Providence fait comprendre la sagesse et la fécondité des institutions monastiques: là , les peuples affamés trouvent des greniers toujours euverts , et quelquefois miraculeusement inépuisables; ét avec lé pain, des paroles de vie et de consolation qui changent en bénédictions méritoires les plus pesantes calemités. |

Un gtand ésprit de misér icorde régnait dans ces vieux monatères du Poitou. Léodégar avait eu un modèle et un devancier dans an abbé du voisinage, lé vénérable Jumien, ämi dé sáinté Radégondé, qui cultivait à grands soins dés troupeaux, des chèvres, des moutons, de riches basses-cours, afin de donnér sx pauvres des attelages pour la culture,

r Ó Deo dignüni sacerdotem , mitem, justum, benignum, omnique pietate repleium ! Custodiebas eum, Domine Jesu Christe, tu semper gressus ejus ad meliora redii gebas, tu scuto protectionis fuz circumdederas, qui non dormis, neque dormítas, sed semper in fe sperántes custodis et salvas. Fita S, Gerem., ne 17, szc. n Bened.

* Áimóis. ., de Gestis Francor., lib, 1v, 41. — D. Bouquet, t. n jp 138. — Gesta Dagoberti , n» 50. Ibid., t. Il, p. 591.

des vêtements de laine et de poils, des œufs et des fromages; et jusqu'à des volailles pour les malades t

Léodégar fut donc au dehors le père des peuples * ; au dedans, il donna à ses enfants et à ses fréres tout une nouvelle vie par un bienfait insigne qui rend son administration à jamais mémorable à Saint-Maixent. Il est attesté dans les chroniques maixentaises qu'il introduisit au monastère la règle de saint Benoit *.

Il se peut qu'un événement considérable accompli non

1 Vita S. Juniani , t, L, sæc. n Bened.

? Nous ignorons ce que firent les moines de Saint-Maixent dans cette calamité. Pour en juger, voici ce qui se passait par les temps ordinaires dans un monastère voisin. « L'abbaye de Noaillé avait un hôpital où où mourrissait continuellement dix-huit pauvres ; ils avaient par jour chacun une livre de pain , une juste de vin, des légumes, de la viande les jours de féte. Tls étaient habillés à neuf tous les ans; ils assistaient aux offices de l'Église comme les moines...; et c'était à matines qu'on leur distribuait le vin daus l'église. — L'aumónier avait uon-seulement soin des pauvres de l'hópital, mais encore il allait souvent dans les villages porter aux malades le meilleur vin, des fruits cuits et tout ce qui était nécessaire pour leur soulagement. Il les consolait , les exhortait à la patieuce et à la soumission aux volontés de Dieu. Tous les voyageurs étaient recus dans le monastére : cenx de la plus basse condition étaient logés à l'aumónerie, les plus qualifiés occupaient l'appartement des hôtes. Un religieux avait soin de leur fournir tout ce qui leur était nécessaire; un autre religieux veillait à ce que les chevaux fussent soignés couvenablement. — On nourrissait particuliérement douze pauvres de pain et de viande le jour du grand anniversaire de tous les bienfaiteurs et à la féte des morts. L'aumóne la plus abondante se faisait dans les jours gras. Il se trouvait quelquefois six à sept mille personnes, à qui on distribuait dm pain et cinquante cochons : quinquaginta porcina tergora. — On distribuait en outre tous les jours aux pauvres douze pains de trois livres, ce qui restait du pain'et du vin des portions des moines, et les portions entiéres qui étaient servies pendant un mois, à la place des religieux qui mouraient, soit dans la communauté , soit dans les celles ou prieurés en dépendant. Après la mort de l'abbé, on continuait également de servir sa portion pendant un an, comme s'il eût été vivant, et on donnait cette portion aux pauvres. » Cartulaire de Noaillé, Cf. Hist. du Poitou, par Thibeaudegu, t. 1, p. 170 et suiv. — Ces usages n'étaient point particuliers au monastère de Noaillé ; tous les moines noirs et blancs les observaient généralement, et de nos jours encore la Trappe

qp es à précieusement conservés.

* Chron, $. Maxentii , collect, manuscrite de dom Fonteneau à la biblioth. de Poitiers. |

loin delà, à la méme époque , vers l'an 653,soit venu en aide à la sagesse de l'abbé de Saint-Maixent. La translation des précieux ossements de saint Benoît fut assurément un moyen providentiel des plus efficaces pour propager la sainte Régle dans les Gaules, et en faire le code unique et universel de toutes les associations monastiques. Les saints corpe du patriarche et de Scholastique, sa sœur, traversérent l'Italie, les Alpes, les Gaules presque tout entières. Des prodiges continuels marquèrent tous les points de cette voie triomphale : les aveugles voyaient, les boiteux marchaient, les morts ressuscitaient, le ciel s'ouvrait visiblement, et la terre des Francs tressaillait au passage de ce trésor que le monde catholique lui envie. C'était l'arrivée d'un nouveau patron de la monarchie, d'un second père de la France naissante ‘. Le récit en courut rapidement tout le long de la Loire ; Glanfeuil , où reposait le disciple que Benoit aimait, dut l'accueillir avec une grande joie; aprés Glanfeuil , la cellule voisine de Saint-Maxence eut sa part de la nouvelle, et Léodégar ne fut pas longtemps à comprendre les desseins de Dieu. ,

Il ouvrit donc les portes de sa cellulette à ces fortes et glorieuses armes venues du Mont-Cassin *, à ces lois simples et puissantes qu'il a depuis si hautement préconisées dans un concile de cinquante-quatre évêques ; heureux s'estimait-il de pouvoir assurer le salut de ses fréres par une régle pleine de l'esprit des justes; heureux d'abdiquer une autorité à peu prés sans limites, et de la circonscrire dans le cercle tracé par le doigt du saint législateur.

La régle fut donc acceptée, jurée et observée par tous avec la ferveur d'une première réforme naissante. Dès lors, nous pouvons surprendre Léodégar dans les plus intimes détails de son intérieur , vivre avec lui d'heure en heure, le

* Historia translationis corporum S, Benedicti et S. Scholastice in Galliam, saec, n. Bened., p. 323-378.

? Regula S. Benedicti, Prol.

CS

suivre pas à pas, et converser avec ses pensées les plus chères. Nous possédons les mémoires authentiques 6t eonfi« denfiels des six plus belles années de sa vie.

La réforme introduite par saint Benoit dans les rônûstères était d'autant plus générale et plus profonde qu'elle inhévait moins; elle continuait tout le passé, dévélopipaît et rétümait toutes les traditions antérieures. Deperis sàiirt CIémíént; à qui sont empruntés les instruments des bonnes @tivres, jusqu'à Cassien, le compilateur des Péresoriegtaüts, tétié les plus purs enseignements de l’ascétismé revivaient sus la règle de saint Benoit, exprimés en formules et en i'trstitutions trés-simples et très-populaires. Pénétrons dans intérieur du convent où Léodégar vient d'introduire ls fiotivelle règle ; et à la seule vue de l'ordre éxtérienr ét matériel, au plan de cet édifice et à ses grandes lignes, noûs reconnaitrons la sagesse profonde de saint Behoft, ef pé? suite de Léodégar, son émule et son enfant.

- Ce monastère est constitué comme un tout qui doit se suffire ‘, comme une cité complète, un royéume, wine tribu patriarcale. Léodégar est le père de son peuple, et it én a le nom. H a, comme dans les légions réniaines, un préposé ou prieur * pour premier auxiliaire ; des doyens on décurions, hommes de conseil et d'action , chefs de file de la milice, formant l'assemblée des sénieurs ou le sénat de Ia cité monastique *. Un cellérier, comme le mejordome; ou l'économe des évêques, veille aux deux choses qui suffi: sent aux moines , le vêtement et les aliments. Un infirmier a soin des malades, un hôtellier recueille les étrangers, fecus à la porte par l'Ostiarius, sage vieillard, choisi discrétement, habile à recevoir et à rendre la parolé, à qui 6a tnaturité ne permet pas de vaguer à l'aventüre *. Ce soit là

' S. Benedicti Fegul., cap. 67.

2 Regul., cap. 65. — Tertull., ad Martyres.

3 Begul., cap. 65. — Veget., de re militari, lib. w, e. 9. 4 Regula S. Bened., c. 41.

DE SAINT LÉCER. 4

les sépt offices principaux de la hiératehie morsstique. Eau famille se compose au frioins de douie moinés, comirtie ke Maitre avait douze apôtres; et ainsi qu'il envoya soixæhtes déwzé disciples porter là botine nouvelle, le saint pista. tén? dünne à ceux qui militent sous sa règle soixante-dütixé paroles, enséighéments merveilleux de toute saititeté, itstt tittients de tonte bontie œuvre ‘.

Lébdégar , entouré de ses biet-aimés frères, marche d'dii ctlàr dilaté duhs la voie dés observances mónastiques, R en fétebntie le symbole et l'esprit dans tout ce qui l'eivitonné ét jusque dans la distribution des lieux , des offités ét des cellules. A l'entrée apparait la demeure du Mattte, l'oratoire, le centre où tout aboutit, la limite du siècle ét da désert , de la terre et du ciel. À l'orient, le chapitre, second ofatcire , où le père de famille instruit ct corrige $es frètes , anit les vivants et les morts par la cherité qui jamais ne défaille; à l'occident, se rattachent encore à l'église les celtuies des novices, qui partagent leur temps entre l'école dà se nourrit leur intelligence et Poratoire où s'alitnénte leur cœur. Ces diverses parties sont reliées par uri. eloftre dont chaque galerie, chaque colonne a aussi soù erisdifneniétit ; à dtoite et à gauche , le mépris de soi et le inépris dé monde, entre lesquels marché le moine à ttn double But, à l’ämout de Diei, figuré par l'oratoire, et à l'amout dà prochain , représenté au côté parallèle, là où sont les silfles cormmhumes , le réfectoire, le dortoir, le cellier, imageÿ des trésors de la gtâce et de ses comnrunications; et au defà, l'hóteflerie et les salles des étrangers dont le bruit ne peut dirivér jusqu'à l'enceinte réservée dés moines; phis; plus lon éncore , les jardins qui rappellefit les fleurs et les fréits des âmes, et le puits des eaux vives qui reporte la ‘pensée au terrent des voluptés éternelles *. Tel est l'ordre de fa

! La règle elle-même a 72 chapitres, avec un prologue et un épilogi ou

conclusion postérieure à la première rédaction et comptée pour le 73° chapitre. * Reg., capp. 35, 57, 67. — S. Isid. Hispal. Regul., cap. I. — Concil.

congrégation , l'aspect du monastère. Des étrangers de loin en join y passent momentanément ; des novices incessamment la renouvellent. Grâce à lexemple de Léodégar, beaucoup de nobles et de riches du siècle s'arrachent aux liens les plus tenaces pour le suivre '. « Sa parole, dit l'un de ses biographes, était comme celle du roi son maître , et lui aussi pouvait dire : Je tuerai et vivifierai ; je frapperai et guérirai. Inestimable soldat et disciple du Christ, en blessant les vices à mort, il vivifiait et fortifiait les vertus. Il enseignait de voix et d'exemple, et sa parole avait comme une main tendre et délicate qui touchait et caressait les avides auditeurs accourus pour l'entendre jusqu'au fond de son désert ?. »

Ceux qui s'attachaient à lui passaient par de rudes épreuves et par trois initiations successives qui les partagent en trois groupes. Les uns, au premier pas encore , regoivent à la porte des paroles dures et mortifiantes ; les autres, admis à la salle des hôtes, sont encore traités en étrangers : la dernière station est dans la cellule des novices, où recommencent trois probations nouvelles. Aprés deux mois, la régle leur est lue, et le chef de cette milice qui s'enróle, dit à chacun : « Voici laloisouslaquelle tu veux combattre; si tu peux l'observer, avance : si tu ne peux , tu es libre, retire-toi, » Ceux qui avançaient entendaient après six mois une seconde lecture, un second appel : s'ils persévéraient, quatre mois aprés, le dernier sacrifice avait lieu , en face de toute la congrégation, à l'oratoire, devant Dieu et lessaints, et entre les mains de l'abbé. La victime signait son arrét d'immolation, le déposait sur l'autel et jurait stabilité, conversion de mœurs et obéissance. Puis, lenovicese mettait aux

Aquisgran., 1, ann. 816. — Conc. Tur., Ill, ann. 813. Labb., c, VII, p. 1259, 1307. — Decret. Leon. IX, apud Gratian., causa 12, q. 1. — Petrus Blesens., Serm, 35. — Durand., Hational., lib. 1, cap. 1, n° 43.

3 Ursin, no 92,

2 #nonym, Murbac.

mains de Dieu, il disait , il chantait : « Accueillez-moi , Seigneur , selon votre parole, et je vivrai, et ne me confondez pas dans mon attente. » Il recommencait trois fois ; trois fois la congrégation répondait et ajoutait : Gloire au Père! Puis, tous , au nom de Dieu , embrassaient le nouveau frère, et le recevaient à toujours ‘. Il prenait humblement sa place au dernier rang, sans qu'on examinát s'il était riche ou pauvre , serf ou libre, jeune ou vieux, rustique ou savant ; car entre moines il n'est question ni d'áge ni de condition, parce que, entre l’âme de l'esclave et du libre, il n'y a point de différence devant Dieu *.

Nous ne pouvons oublier la plus chére portion du troupeau de Léodégar, quelques enfants que lui amenaient, comme dans tous les monastères de ce temps, le désir d'une éducation lettrée, le bénéfice des écoles gratuites ouvertes à la porte de la maison de Dieu, et parfois l'oblation spontanée faite par les parents. Au risque de scandaliser plus d'un lecteur , nous insistons sur ce point. C'était la recommandation transportée dans le monastère. L'Église, sage et habile mére, marche à pas comptés dans l'éducation des peuples. Elle traite avec respect méme leurs caprices d'enfance, pour peu qu'elle y voie le germe du bien. Ainsi, au lieu de flétrir la recommandation, comme une barbare importation de la Germanie , elle s'en empare au palais et crée la chapelle mérovingienne. Elle l'accueille jusque dans ses asiles les plus libres ; elle l'associe à ses plus pures institutions ; elle en fait comme un sacrement de l'enfance; elle établit des fétes et des rites; elle tolére et bénit des professions solennelles et irrévocables au berceau. Que notre libé-

» Heg. S. Bened., cap. tin.

* S. Isidori Hispal. Regula, cap. iv. Nec quzrendum est si dives aut pauper, servus an liber, javenis an senex , rusticus an eruditus; in monachis enim mec ætas, nec conditio quæritur, quia inter servi et liberi animam nulla est apud Deum differentia... Multi enim ex plebeio censu documentis virtutum eximiis enitentes , prælatiores nobilibus facii sunt.

rale et moderne susceptibilité n’éclate point trop contre cet abandon d'enfants fait à Dieu. Jugeons cet arbre planté au jaxdin de l'Eglise par ses fleurs etses fruits : ses fleurs, ce sont toutes les prémices offertes dans toute l'antiquité , et entre autres, le jeune Samuel et par-dessus tout Marie, mère de Jé. sus ; ses fruits, au moment méme où nous nous plaçons, c'est, parmi cent autres, Bède-le-V énérable, Boniface, Willibrord, qui à l'époque méme où Léodégar gouvernait Saint-Maixent, étaient offerts par leurs parents, à sept et à cinq ans, et méme à l’âge du sevrage '. Respectons ce que Dieu a ainsi béni. Et d'ailleurs, la recommandation monastique était bien différente de celle du palais : l’une était une inféodation, l’autre un anoblissement ; celle-là une servitude , celle-ci un affranchissement. L'enfant ainsi donné perdait peu, et gagnait ce qui nous rend aujourd'hui si fiers : il était libre, émancipé, inviolable, appelé à la plus noble existence qui füt alors *. Aussi les cérémonies de l'offrande,

: S. Benoit ni 8. Basile n'ont point déterminé l'áge requis pour être admis au monastère, Basil., Regul. fus., 16. S. Bened, Regula, c. 59, 63. — Le x* concile de Tolède lc fixc à quatorze ans. Can. 6, « Parentibus sane filios suos religioni contradere non amplius «quam usque ad quartum decimum eorum ætatis ennum licentia poterit esse. » Selon Ives de Chartres , il faudrait lire au canon du concile de Tolède duodecimum (in parte vn Decret., c. 27), et selon Labbe, decimum (t. VI, col. 463). — S. Grégoire exigeait dix-hnit ans au moins pour l'admission définitive et la profession. La règle de 8, Aurélien exige dix ou douze ans; S. Césaire permet que les enfants soient reçus à l’âge où ils peuvent s'instruire et obéir, à six ou sept aus. C'est à peu prés à cet áge que furent recus S, Placide, Fauste et Gordien par S. Benoit lui-même. 8. Bertalfe et le vénérable Béde , S. Samson , S. Boniface n'avaient que cinq ans: il y a méme des exemples d'àge inférieur, de trois ans, de deux ans et même d'un an : S. Willibrord était à peine sevré. Cf. S. Greg. Epist., 1-48. — D. Marten., Comment. in Reg. S. P. Bened., in cap. ux. — D. Mabill., vet. Analect., t. lI, p. 479. — Carol. Coint., ad ann. 544. — Haeften., Disquisition., lib. 1v, tract. 2, disq. 4. — Acta S. Febronie, Boll., xv jun. — S. Aurel. Hégula, c, V7. — S. Caesar. Regula Sanctimon., n° 5. — Faustus, in prologo Vit. S, Placidi. — Ven. Bedæ Elogium histor., sæc. u Bened. — Vila S. Samsonis, ibid. — S. Willibald., in Vita S. Bonifacii. —

.Alcuin,, in Vita S. Willibaldi,

* s Le B. Amaud, dit l'auteur contemporain de sa vie, quand il rencontrait

que saint Benolt a cru devoir expressément mentionner dans sen code immortel, se rapprochent beaucoup dés Íorgmes de l'afranchissement devant l'Église *. Au milies fles sainis mystères, au moment de l'oblation des dons eue sharistiques , en présence de tout le convent rassemblé ei serele autour de l'autel, l'enfant conduit par ses parents, Je tête courennée, se présentait portant l'eulogie du paig et un ealice de yin; le prêtre recevait son offrande, comme un arrhe au Seigneur. L'enfant s’agenouillait , et on étendait sur ses mains , quelquefois sur tout son corps, les bords langs et flottants de la nappe de l'autel *. Ses parents écri» vaient une cédule de renonciation et de consécration, et prometiaient avec serment de ne plus rien lui donner en propre, Ri par eux, ni par autrui, ni quoi que ce fus, en aueune façon possible, Riches et pauvres étaient adinis et passaient par les imémes conditions. L'abbé recevait en pere l'enfant adoptif que Dieu lui envoyait. . Les enfants du monastére étaient divisés en deux classes :

ceux qui étaient consacrés à Dieu et qu'on nommait les oblati , et ceux qui, sans être attachés au monastère, en fyéquentaient les écoles; c'étajent les élèves proprement dits, les nutriti, dont le nom nous rappelle la chapelle palatine. De là, deux sortes d'écoles très-distinctes ; les unes nommées claustrales pour les seuls oblati, et les autres dites

des captifs ou des enfants d'outre-mer, les rachetait à prix d'argent , leur rendait la liberté avant tout , et les distribuait en diverses églises : nous avons appris que plusieprs d'entre eux étaient devenus depuis des évêques, ou des prêtres , ou d'honorables abbés, » Vita S. 4mandi, n° 8, auctore Baudemundo monacho Elnonensi , :xquali., sec. n Bened. — Cf. Vita S. Tillonis, ibid .

! Reg. S. Bened., cap. 59.

* Regula S. Bened., cap. 59. — Cf. Ambros., de Pirginib., lib. m1. — August., de S, Virginit., c. 39. — Hildemar., Comm. in Heg. S. Ben., cap. 1, 9 — Vite Patr., lib. 1, in vita Pachom., c. 33, Reg. ejusd., no 19. — Basil., Hegul. fus. interrog. 15, — Ephrem., Doct. varia, cap. 64. — lsidor, Hispal, Hegula, cap. 9, 11, 18, — Fructuosi Regula, cap. 6. — Casar. Arelat., Regula Sanctimon,, art. 5. — Aurel., Regula, cap. 17. — Regula Magistri, cap. 26.

externes ou canoniques pour les élèves libres, soit qu'ils demeurassent au monastère, soit qu'ils vinssent recevoir des leçons du dehors *. Les unes et les autres étaient florissantes à cette époque. L'enseignement était le méme, la discipline était diverse mais sévère *. Les oblati , plus strictement tenus à l'observance et revétus de l'habit monastique, étaient l'objet de soins plus paternels et plus vigilants. Leurs frères du siècle apportaient toujours au milieu de la solitude quelque chose de l'air du monde; aussi quelques conciles semblent regarder ces deux institutions comme incompatibles et interdire toute autre école que celle des oblati *. D'autres se plaignent que les études profanes envahissent les cloitres, qu'on y rencontre des poétes, des joueurs de harpe, des musiciens , des baladins *. On recommandait donc et on étudiait de préférence des sujets plus sérieux, « les saintes Écritures, les secrets des sacrements et les profondeurs des mystères *, les écrits des Pères, en particulier Hilaire, Cyprien, Ambroise, Jérôme, Augustin *. Il fallait y ajouter beaucoup des innombrables Pères grecs ? ; » de plus, « les décrets des canons et les droits de tout l’ordre ecclésiastique *, » surtout la collec-

! Traduntur post breve tempus marcello schola «laustri cam beato Notkero et cseteris monachici habitus pueris ; exteriores vero , id est, canonicæ, Isoni eum Salomone et ejus comparibus. Ekkehardus, Vita S. Notkeri, no 1.

? Concil, Aquisgran. 1, aun, 817, c. 45. Ut schola in monasterio non habeatur, nisi eorum qui oblati sunt,

3 Concil. Coveshov. 11, cap. 7, 20.

4 Erant disciplinz loci, ut semper et tunc severæ, non modo in claustro, sed et in scholis externis. Ekkehard. junior, de Monasterio S. Galli, c. 6.

5 «Quo præceptore pagiparum transcurrentes seriem, coelesti instanter scrutinio inhærebant et sacramentorum arcana mysteriorumque abdita jugiter meditabantur. » Ce précepteur était saint Boniface , et ces élèves de pauvres femme; , à qui l'apótre de la Germanie enseignait, à ses moments perdus, la baute théologie. Vitu S. Bonifacii , szc. in Bened. —Cf. Vita S. Eustasii , n°5, ssec, n Bened,

6 Cassiod., de divin. Institut, c. 23.

* Multosque alios innumerabiles Grzcos, Id., ibid., c. 28. — Vita Ven. Bede, no 98.

* Sed et dicta SS, Patrum et decreta canonum totiusque ecclesiastici ordinis

DE SAINT LÉGER. 103 tion de Denys-le-Petit, qu’il n'était pas permis d'ignorer sans être coupable', On l'eüt été davantage de ne point lire encore attentivement les conciles d'Éphése, de Calcédoine et les épitres encycliques des souverains pontifes concernant ces conciles. L'histoire ecclésiastique entrait dans ce plan et prenait rang immédiatement aprés l'Écriture-Sainte et avant les Pères * : la cosmographie accompagnait l'histoire *. On ne comptait pas, ce qui était commun à toute école, beaucoup de connaissances de grammaire , de poétique, de rhétorique , de dialectique , d'arithmétique, de musique, de géométrie, d'astronoinie *, toutes choses nécessaires pour "intelligence des saintes Lettres, « Il faut, dit une très-ancienne régle , que le solitaire enseigne et ne soit pas enseigné ; c'est son office spécial d'exposer le mystére de la loi, la doctrine de la foi , la discipline de la justice, de commenter les Écritures divines de développer les canons, de reproduire les exemples des saints *. » « Otez les monuments des

jura plenitudini perfectionis adjecit. — Ce plan complet d'études sur l'ensemble da droit canonique était encore tracé et rempli par des femmes, maîtresses d'école dans un pays barbare, et mélées à tous les tracas de l'apostolat. Sainte Lioba nc quittait les livres que pour prier; son ardeur se commnniquait à ses filles, et son monastére devint comme une école normale pour les écoles uaissantes de l'Allemagne. Vita S. Liobe , sxc. m Bened., p. 11.

! Ne videamini tam salutares ecclesiasticas regulas culpabiliter ignorare. - Cassiod., divin. Institut., cap. 23.

? Id., ibid.

3 Id., cap. 25.

5 lllud quoque commonendum esse credidimus, quoniam... multa per schemata , multa per definitiones , multa per artem grammaticam, multa per artem rhetoricam, multa per dialecticam, multa per disciplinam arithmeticam, multa per musicam , multa per disciplinam geometricam , multa pev astronomiam intelligere possimus, Id., cap. 28. — Cf. Vita S. Galli, cap. 1, sec. n Bened. — Venerab. Bedæ Hist., lib. ww. Vita S. Bened, Bisc., n° 18. — Greg. Turon., Hist., wv, 46. Vite Patr., 8.

5 Solitarius debet esse doctor, non qui doceri indigeat... Ipsius namque speciale officium est tractare de mysterio legis, de doctrina fidei, de disciplina justitiæ; Scripturas divinas legere, percurrere canones, exempla sanctorum imitari, Regula Solitar., cap. xx. — Cf. Regul. S. Bened,, capp. xxt, LX, Lxtv, LXXm. ;

DD

lettres, disait un moine de Mici , tout périt, toute société croule et tombe dans la confusion '.»

Ainsi, ces écoles monastiques étaient le plus haut degré . de l'enseignement et embrassaient la science universelle du temps. Elles rivalisaient d'éclat avec là chapelle palatine, et attiraient beaucoup d'enfants nobles *. Déjà on eüt pu dire que nul fils des rois n'était plus diligemment nourri au palais que le plus petit oblat au monastère *. Elles avaient l'éclat et la foule d'auditeurs des écoles antiques. Saint Médaïrd avait cinq cents éléves et Mici cinq mille * : le vénérable Béde rassemblait autour de sa chaire, à Wiremouth , plus de cinq cents auditeurs, parmi lesquels figurait Alcuin *; un condisciple de Léodégar, Aicadre de Poitiers, pouvait avoir à ses leçons les neuf cents moines de Jumièges. Telle était la renommée de ces écoles que l'Angleterre et l'Irlande, jusquelà si richement dotées, les enviaient à la Gaule, y députaient de nombreux pé'erins, et s'estimaient veuves et dépouillées en présence de nos maîtres et de leurs disciples *.

Gráce à ces florissantes institutions, les livres et les copies durent se multiplier à Saint-Maixent, d'autant que tous les monastères voisins donnaient l'exemple. Ligugé, où l'on ne connaissait point d'autre art que la tran- Scription *, était célèbre par la suite des ouvrages des

! Tolle monimenta de rebus, necesse est ut pereant, et status vivendi ordine confuso titubet et vacillet, Liber Miraculor. $. Maximini abb. Miciec., sæc. 1 Bened.

? Vita S. Agili, no 6. — Vita S. Eustasii, n? 5. — Visio Baronk, ne 11. — Vita S. Hadelini , u° 7. .

* Ut nullus regis filius majore diligentia nutriatur in palatio, quam puer quilibet minimus in Cluniaco. Udalric., Consuetud. Cluniac., lib. in, e. 8. — De fait, Thierry de Chelles, Pepin-le-Bref, et plus tard Lothaire, fils de

Charles-le-Cbauve, Robert-le-Pieuz et une foule d'antres princes et rois farent élevés dans les monastères.

$ Gallia christiana , ed. n , t. IV, p. 784.

3 Vita vener. Beda, auct. Alcuino, sæc. 111 Bened.

9 Vener. Bede Hist. — Hist, littéraire de la France, t. V, p. 446, — Alban Butler, Vie des Saints, 17 juin.

? Ars ibi, exceptis scriptoribus, nulla habebatur, Sulpit, Sev., ita S.

DE SAINT LÉGER. 105 pères. Mici pouvait offrir à ses cinq mille étudiants unt collection d'historiens mis en bon ordre dés le sixième siècle par l'un des plus anciens religieux. Sainte Radégonde , à l'exemple de la sœur de saint Césaire, faisait copier à ses filles des évangéliaires, des psautiers, des bibles entières, qui, au dedans et au dehors, resplendissaient d'or et de pierreries. Fortunat admirait le riche et docte choix de sa bibliothèque, où figuraient à côté des Hilaire, des Ambroise, des Jérôme, des Sedulius et des Orose , les œuvres grecques d'un saint Athanase , d'un saint Basile , d'un saint Grégoire de Nazianze'. ll est permis de penser que Léodégar apporta de Saint-Maxence de vénérables parchemnins liturgiques, venus évidemment de l'église de Poitiers jusqu'à Autun , qui n'a pu les recevoir que du saint évêque.

Quoi qu'il en soit, fidéle à la régle de saint Benoit, il tempérait l'essor trop ardent de la contemplation par la lecture et le travail des mains. Dans les cellules, au réfectoire, à l'oratoire, sous les cloitres, des lectures historiques et ascétiques relevaient et fortifiaient les traditions, préparaient à la prière et reposaient des labeurs. Si, pendant le caréme , les veilles se prolongeaient, on en profitait pour ajouter à la táche ordinaire , et on se partageait les livres du monastére, La vie était, comme les jours de la sainte quarantaine , une préparation continuelle par la pénitence aux jours de la páque éternelle , un sommeil rare et court, une couche dure , des vétements pesants et rudes , un repas tardif et austére , le jeüne fréquent et prolongé, l'abstinence Mant, lib. 1. — Cf. Hist, Littér. de la France, t, WI, p. 429. — Ann. de Philosophie chrét., 1. XVII, p. 36 et suiv. |

1 Vita S. Hadegundis, sæc. 1 Ben. — Venant. Fortun. Carm, — Cf, Pita S. Cæsarti, sæc. 1 Beued, — Vita SS. Harlindis et Renildis abbatiss., sac, nn Bened., p. 1. — Sainte Radégonde n'était pas seule de son sexe à donner cet exemple; nous avons vu sainte Gertrude de Nivelle recueillant des livres jusqu'à Rome et en Irlande. Sainte Bertile envoie le plus de livres qu'elle peut aux colonies détachées de son monastère de Chelles. Sainte Aldegonde écrivit elle-même le récit de ses révélations. Sainte Anstrude pour la mort de son frère a recours à

la consólatioo de ses livres. Cf. Pita S. Bertilæ, n° 6, sc. 111 Bened,, p. 1. — Vita S, Aldegundis, no 18 , siec. 11. &— Vita S. Anstrudis, ibid,

perpétuelle. Aux ceuvres de pénitence la charité ajoutait le service des fréres, des hótes, des malades, des enfants; c'était là le lot privilégié de l'abbé ', et Léodégar y était bien préparé par son laborieux archidiaconat. Il y avait encore le labeur de la pauvreté, « d'autant plus digne des moines , a dit leur père, qu'il est plus nécessaire; si la nécessité du lieu ou la pauvreté les oblige de travailler euxmémes à recueillir les fruits de la terre, qu'ils ne s'attristent point ; car alors ils sont vraiment moines, s'ils vivent du travail de leurs mains, comme vécurent nos péres et les apôtres*. » Léodégar apporta de grandes richesses au monastère et augmenta ses biens par son habile administration *. Il ne s'affranchit pas néanmoins du travail commun le plus humble. Souvent, en cette solitude ignorée, les anges et les pauvres de Dieu virent le fils des leudes, le neveu des évêques, le frère des comtes, l'allié des rois, s'en allant aux champs et portant les instruments du colon et du pátre, se confondant parmi les serfs de la glébe, fouillant la terre, semant et défrichant, recueillaut à la sueur de son front son pain de chaque jour, et usant à la peine ces bras qui naguére s'étendaient sur les peuples et qui bientót soutiendront le sceptre des rois. C'était le spectacle que décrit en beaux vers Grégoire de Nazianze, quand il dit comment lui et son noble ami Basile, retirés ensemble sur les bords de l'Iris, dans les solitudes du Pont, ensemble plantaient des arbres, arrosaient des fleurs, cultivaient des herbes, portaient du bois , amassaient des pierres, le jour se délassaient ensemble par le chant des psaumes, la lecture des saints livres, les doctes écrits des Péres, et passaient les nuits enüéres dans les gémissements de la pénitence ou dans les ravissements de la contemplation *.

* S, Bened. Regulu, cap. 53.

* jbid., cap. 48.

5 Ursin , n° 3.

4 Ce temps ciait fécond en grands exemples de ce genre; saint Germain, saint Amé, sainte Radégonde tournaient la meule comme les esclavesantiques. En

Ainsi se passent à travers des sacrifices toujours semblables les jours et les nuits de Léodégar, et ce sont ses meilleures nuits, ses plus beaux jours. Heureux, en effet! ila ce qui suffit à Dieu et à l'ange, la paix et l'amour. Et quand son cœur surabonde sous les charmes de la solitude, il a des heures réservées, où son âme s'épanche suavement par la prière et les saints cantiques. Tout commençait par l’œuvre de Dieu. La nuit méme avait ses chants qui se prolongeaient jusqu'aux premieres lueurs du jour. Léodégar en donnait le signal , ouvrait la psalinodie, et commençait ces douze psaumes qu'un ange apprit à chanter aux premiers pères de la Thébaide '. Des leçons, des répons, des versets, des cantiques mystiquement distribués , composaient le cycle des prières nocturnes , que couronnait le chant glorieux du Te Deum. Au moment où les premières lueurs du jour descendaient dans l'oratoire et que les saintes veilles finissaient, Léedégar , vivante image du Père céleste, bénissait ses frères prosternés et redisait solenneljement une page des saints Évangiles, en mémoire du Verbe qui illumine tout homme venant en ce monde. Puis prenant, comme les vierges de l'Evangile, cinq lampes pour aller au devant de l'Époux ; ils chantaient, à l'aurore, cinq cantiques pour saluer le soleil de justice *. Tout le long du jour, unis aux

Angleterre, un noble Saxon, ministre du roi Egfrid , saint Easterwin, ne rougit point, au milieu des moines de Wiremouth, de vanner, de battre le blé, de traire les brebis et les Jgénisses, de descendre au pétrin, au jardin, à la cuisine, Ce sont ces lecons alors si difficiles qui ont réhabilité le travail, élevé le peuple et anobli l'industrie. Vita S. German., sec. 1 Bened. — Vita S. Radegundis, ibid. — Vita S. Amati, sæc. 11 Bened, — Vita BB. abbatum, in Opp. Vener. Bedæ , t, IV.

.1 Phllad., Lausiac,, c. 38. — Cf. Cass. Coll., lib, 1, c. 5 et 6. — Conc. Turon. x1, can. 18.

? Matutinum quinque laudibus constat, quatuor videlicet psalmis ct uno cantico ; et congrue dum diurna lux erumpit, Deo laudes offerimus, quia sub exterioris lucis specie solem justitiæ nostris dilucescentem cordibus exspectamus; et tanquam advenienti sponso tota gaudens atque tripudians occurrit Ecclesia , sic quinque laudibus, ac si totidem lampadibus adornata, velut ulümz jam exultationis clamore in cordis aure concepto : Ecce sponsus venit, exile obviam ei. Petri Dam., Opusc. 10 , cap. 2.

neuf chœurs des anges, ils accompagnaient l'Agueau immolé dans les sept principales stations de son sacrifice : de trois heutes en trois heures, ce drame de la prière, venu des plus anciens temps, se déroulait par les sept offices du jour. Ainsi on contemplait à l’aurore le Christ attaché à la colonne ; à la première heure, dans les humiliations de la flagellation ; à la troisième heure , sous son arrèt de mort; à la sixième heure, à la croix ; à la neuviéme , sous le coup de la lance ; à l'heure du soir, on le suivait au tombeau , et à la dernière heure, à cette heure que saint Benoit avait inarquée le preinier comme le complément de tout cet ensemble, toute la famille s'étant courbée une derniére fois sous la bénédiction paternelle, chantait trois peaumes en commémoration des trois jours de la sépulture divine , et s'en allait, dans un rigoureux silence prendre son sommeil ou méditer les années éternelles, auprès du sépulcre deGolgotha '.

Après six années de solitude , Léodégar se trouva prêt pour de rudes épreuves. Dieu ouvrit le champ devant lui.

Il arriva donc un jour, dans la cellule de saint Maxence, des hôtes illustres, des grands du siècle, des troupes d'hommes d'armes. Jamais, depuis ce lendemain de la bataille de Vouillé, où les Francs de Clovis, se ruant par treupes, levaient insolemment sur saint Maxence un bras que sa priére rendait immobile, on ne vit autant d'émoi daos la petite cellule. Léodégar, avant de leur donner le baiser de paix , prie, selon la sainte règle, dans la crainte des illusions diaboliques ; puis il les embrasse, et vénère en eux le Christ, qui a dit : J'étais hâte, et vous m'avez reçu.

s Hzæc sunt septenis propter qus psallimus horis : Matutina ligat Christum , qui crimina purgat; Prima replet sputis; causam dat Tertia mortis ; Sexta cruci nectit; latus ejus Nona bipartit; Vespera deponit; tumulo Completa reponit.

Ces pensées mystiques sont trés-anciennes; elles remontent jusqu'aux premiers pires de l'Orient; on les trouve dans Cassien. Bona, Divina Psalin.

Il les conduit avant tout à l'oratoire, puis à la cellule des étrangers, où il leur fait entendre, pour les édifier, uri® lecture da la loi de Dieu. Après quoi, prenant l’aiguière, luimême leur donne à laver les mains ; lui-même se ceignant, comme le Christ avant la céne , leur lave les pieds avec ses frères, qui chantent ce verset : O Dieu, nous avons reçu ta miséricorde du milieu de ton temple. Ainsi les frères dontent aux nouveaux venus l'antique hospitalité, non sans éprourer ce qui est dit en la régle de la terreur des puiseabts '.

Mais voici qu'à leur tour les étrangers sont aux pieds de Léodégar, et lui offrent, au nom de la pieuse reine sainte Bathilde , d'échanger son gouvernement monastique contre l'administration de trois royaumes. Le bruit de son inérite £st venu jusqu'au palais , et Bathilde, reine et veuve avec trois enfants, appelle le concours de sa sagesse *. Le saint homme, trés-dégagé de toute ambition séculiére , résista d'abord de toutes ses forces. Car il disait à ceux qui le pressaient : « Mes frères et seigneurs, veuillez ne point prendre pour l'élever au palais un homme débile , enfoncé dans les réduits d'un monastère , vieilli dans la profession monastique, étranger au palais par les mœurs aujant que par l'hgbit, incapeble de s'occuper d afaires de cour , indigne de pr endre place aux cátés du roi '

Mais Bathilde fit appuyer sa demande des puissantes recommandations de Diddo et des évêques du palais, qui se souvenaient de Léodégar. Il fallut bien reconnaître l'obédience providentielle. Ge moine , appelé aux marches du . trône, c'est l'Église prenant possession de la tutelle des peuples et des rois francs ; c’est l'esprit de l'Évangile dominant le génie barbare; c'est le résumé et l'acte le plus fécond de la vie de Léodégar. Il obéit donc avec la simplicité

: Régila S. Bened,, cap. 53.

? Ursin., n? 4.

* Anonym, Murbae,, n° 5.

de ces grandes âmes que la solitude donnait à l'épiscopat et au conseil des rois , qui , sans brigues, sans contester, sans y faire attention , s’en allaient indifféremment où Dieu les voulait , tantôt dans l'obéissance et l'oubli , tantôt dans l'éclat et le commandement.

Il emporte toutefois avec lui un cher souvenir de sa bienaimée cellule. Il aimera toujours, entre tous, les enfants de saint Benoit. Il les préconisera dans un grand concile; il les propagera dans un vaste diocèse et par toutes les Gaules ; il attendra d'eux seuls le salut et la prospérité du siécle ; et quand, deux à trois fois martyr, il donnera un der- . nier repos à son corps mutilé , il reviendra , et seulement alors en triomphateur, daus cette méine cellule où il vécut ses plus beaux jours.

Au départ d'un abbé pour un lointain voyage, c'était alors l'usage en quelques monastères de chanter dés le matin une messe solennelle ; tous les frères , méme les prêtres, coimmuniaient à cette dernière cène de la main du père de famille : il achevait la messe au milieu des encensements , chantait une dernière oraison , et donnait la paix en embrassant sur les marches de l'autel tous ses fréres , debout et tenant l'encensoir plein d'encens en feu , dont les parfums se mélaient aux larmes des saints et aux plaintives litanies. Pendant ce dernier chant, on quittait l'oratoire ; on s'arrétait encore une fois au dortoir pour s'y donner un dernier adieu plus libre , quelques conseils plus familiers , d'instantes recommandations de priéres réciproques ; puis , au nom de Dieu , le père donnait à ses enfants un pardon général : on se mettait encore en procession, les flambeaux allumés et la croix en téte; on reconduisait au loin le pére de la famille , on l'embrassait une fois encore , on fléchissait le genou et on recevait sa derniére bénédiction ; lui-méme s'agenouillait à son tour, adorait la croix et commençait son pèlerinage '.

* Vua BB. Abbatum, opp. Vener, Beda , t. IV, p. 392.

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