‹ Histoire de Saint LégerChapitre 96 sur 179 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SAINT LÉGER ET LE CONSEIL DES ÉVÉQUES GOUVERNANT LA FRANCE SOUS LA RÉGENCE DE BATHILDE.

Régence de sainte Bathilde, comparée à celles de Brunehaut et de Frédégonde. — Progrès des mœurs chrétiennes. — Vertus privées de Bathilde, — Dangers de sa position, — Son conseil, — Son palais. — Sa politique au dedans. — Affermissement de l'autorité royale par la monarchie. — Soulagement du peuple par la suppression d'une taxe, — par les affranchissements, — par le privilege de liberté attaché au sol de la France; — par ses bonnes œuvres, — par de grandes institutions monastiques fondées, dotées , assurées. — Sa politique au dehors envers l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie. — Gondoberge. — Son zèle pour l'Église, — contre la simonie, — le monothélisme, — Résumé.

Nous avons vu l'enfance élevée en honneur par les écoles palatines , épiscopales, monastiques. Le cours des événements améne une autre réhabilitation : la femme affranchie, honorée, couronnée : malgré les humiliations accumulées du sexe , de la race, de l'exil , malgré les préjugés francs, l'orgueil national, la turbulente aristocratie du palais, Bathilde est reine et régente.

Cette royauté nouvelle appartient à l'histoire de l'église des Francs au septième siècle, car c'est un interrègne rempli par des évéques.

Elle appartient à la vie desaint Léger, qui , simple moine, siège entre les conseillers les plus considérables, met son nom sur les diplómes et les prescriptions royales, et prend

manifestement une part majeure à tous les actes les plus importants.

Cette régence appartient surtout à l'histoire nationale qui rencontre un remarquable phénomène. Pour la troisième fois, sous les Mérovingiens, une captive devient reine ; mais Bilihilde sous Théodebert fit scandale et háta la chute du petit-fils de Brunehaut; Radégonde ne fut grande qu'en disparaissant du milieu des hommes; Bathilde demeure, régne et gouverne. Captive couronnée, elle prend le pas sur les reines les plus fiéres, sur Frédégonde, sur Brunehaut, sur Clotilde méme. La trés-sainte et pieuse Clotilde eut la puissance d'une mére sur ses fils peut-étre, et rien au delà; Brunehaut , l'audace du génie ; Frédégonde, l'ascendant du crime. La première vécut méconnue, la seconde flétrie , la troisième abhorrée. Bathilde eut, comme Clotilde, des fils fougueux ; comme Brunehaut , des leudes intraitables ; comme Frédégonde, des périls iminenses , et pendant vingt ans mère vénérée , veuve respectée, reine obéie, tout ploie docilement sous sa main, jusqu'au jour où elle descend librement du tróne. C'est qu'il s'était fait un grand changement dans les mœurs des Francs; une nouvelle puissance avait pris rang au-dessus des conquérants ; le doux Sicambre avait courbé son cou sous la main des pontifes; les évéques régnaient au palais. Bathilde était grande et fortement assise, entourée de ses vénérables conseillers , ses guides et ses péres.

Cependant on ne voit en elle qu'une faible femme craintive, humble et détachée de toute personnalité : le supréme effort de sa sagesse est de s'accommoder à tout le monde. « Or, par cette gráce de prudence que Dieu lui départit , elle fut avec une délicate attention une servante docile au roi son seigneur, une mère pour les princes, une humble fille des pontifes, une excellente nourriciére des jeunes Francs du palais, également agréable à tous; aimant les

véques comme ses pères, les moines comme ses frères, et

comme ses enfants les pauvres qu'elle comblait d'aumónes ; conservant l'honneur des princes et recueillant à propos leurs conseils, exhortant vivement les jeunes Francs aux études religieuses, suggérant au roi ses charitables sollicitudes pour les pauvres et les églises ; et déjà, bien que, sous le vétement du siécle, trés-désireuse de servir le Christ , elle ne laissait passer aucun jour sans vaquer un long temps à l’oraison avec une abondance de larmes‘. »

Reine , elle priait pour la France , dont l'avenir l'effrayait; mére , elle pleurait sur les derniers Mérovinpiens, ses fils et ses petits-fils, dont l'inévitable décadence ne pouvait lui échapper. Elle avait vu en Austrasie disparaître subitement tout une dynastie ; Grimoald lui avait appris jusqu’où pouvait aller l'audace d'un maire du palais. Ebroin allait bientôt remplacer Archambaud et continuer Grimoald. L'unique héritier du nom et du sceptre de Clovis s'éteignait à la fleur de l'âge, épuisé par des excès précoces, frappé de vertige , selon quelques récits*, accusé peut-être à tort de sacrilége et pourtant déchu dans l'amour des peuples, impopulaire et flétri jusque dans les cloitres *. Clovis II mourut à vingt-quatre ans, la méme année que Grimoald subit son supplice; Archambaud ne lui survécut que trois ans : Bathilde se trouva seule avec trois princes enfants à la tête de trois royaumes.

Ce fut alors que Léodégar fut appelé au palais et prit place dans un conseil d'évéques, de clercs et de moines qui , se ralliant autour de la pieuse reine, sauva la nationalité e: l'église des Francs. A la tête de ce conseil siégeaient l'évêque de Paris où se tenait la cour, Chrodobert d’abord, puis Sigoberrand , et surtout Audoen de Rouen 4. Autour d'eux on rencontre à divers intervalles les deux évéques de Lyon,

| Vita $. Balthild , n* 4, sec. un Bened.

? Fredegar., Continual., no 91. — Gesta Dagoberti , no 52.

3 Gesta reg. Francor., n^ 44. — Adonis, Chronicon , ad ann. 656. 4 Vita 8. Balthildis , n^ 5.

Annemond , qui reçut au baptéme le jeune roi Clotaire lI !, et Genesius, d'abord simple aumônier de la reine : puis quelques clercs leur servaient d'auxiliaires, tels que l'archidiacre Blidégisile, parent et parrain du jeune roi * ; Airard prétre etSigon diacre, tous deux notaires royaux *; le moine Marculfe , qui probablement rédigea au palais son précieux recueil de formules * : et enfin d'autres nobles personnages qui, pour la plupart, entrèrent dans la cléricature ou le cloître : Mauronte, secrétaire des préceptions royales‘; Lambert , devenu évêque de Lyon, et ses deux oncles, le référendaire Rotbert , et Albert, depuis moine de Fontenelle *, le chancelier Ansbert *, le chef des échansons Hermenland *, et enfin le fameux maire du palais Ebroin , qui commence.

Les actes les plus importants que nous connaissions de la résence de Bathilde accusent une unité et une fermeté de vues qui suffirait, à défaut d'autres renseignements , pour détontrer la présence d'un sénat d'évéques à qui doit être attribué le plan de cette politique nationale et chrétienne. Tont y tend à l'exaltation du régne de Dieu par la grandeur de la France au dedans et au dehors. La grandeur de la France est fondée sur trois moyens principaux, employés cencurreminent : la réhabilitation et l'affermissement de l'autorité royale, l'affranchissement et l'éducation sociale du peuple, et surtout la prospérité de l'Eglise , le bonheur le plus noble et le plus pur d'un peuple chrétien.

! Vita S. Annemundi, Doll., xxvin sept,

? Acta 8. Balihild., n° 4.

3 Va S. Baboleni, Chesnius, Script. Franc., t. 1, p. 658.

4 Precept. Clot, III pro mon. S. Benig. D. Bouq., t. IV, p. 648.

3 Du Peyrat, Antiquités de la chap., p. 294.

5 Vita S. Rictrudis , n° 15. Præclarus fulsit ia aula, regia honoratus bulla, utpete prudens notarius regalium preceptorum.

? Vita S. Lantberti, sc. in Bened., p. 1.

8 Vita S. Ansberti, n' 1. Coepit esse aulicus scriba doctus, conditorque regalium privilegiorum et gerulus annuli regii.

9 Vita S. Hermenlandi , sec. m Bened., p. 1.

Or Bathilde commence par oà finit Brunehaut, par l'unité de la monarchie. Passant par- dessus les plus fiéres traditions des Francs, et par-dessus deux siècles d'antécédents opposés et cinq démembrements, elle déclare la monarchie indivise, exclut deux de ses fils du trône, et proclame l'ainé, Clotaire troisième du nom, seul roi des Neustriens, des Austrasiens et des Burgondes'.

Les leudes pouvaient se soulever, comme ils le firent sous

Brunehaut. Bathilde et ses conseillers comprirent qu'il fallait créer un contre-poids à cette aristocratie, et chercher dans les masses populaires un point d'appui pour cette royauté si précaire. Or cette pensée s'accomplit par des actes décisifs et profonds qui atteignirent le peuple sous les pieds des leudes , le relevérent et l'affranchirent. .. * D'abord , dit son historien, elle régla, ou plutôt le Seigneur ordonna par elle, qu'une coutume abominable et impie cessát, C'est que plusieurs aimaient mieux laisser mourir leurs enfants que de les nourrir, parce qu'ils voyaient les exactions fiscales croître avec leur nombre, et les charges publiques s'aggraver, selon les lois anciennes, et tous leurs biens dissipés. Voilà ce que la vénérable dame poursa récompense empêcha , afin que nul n'osát désormais le faire ; or, par cela, ellea droità une grande et copieuse récompense 1,

Bénie soit en effet la pieuse reine, et que ce reconnaissant hommage de ses contemporains passe aux générations futures, et rencontre encore de l'écho en nos jours, où l'on accueille à si grand bruit tout ce qui prétend à l'allégement du peuple! Gráces soient rendues à sainte Bathilde et aux évéques pour le bien qu'ils ont fait en leur temps au pauvre peuple par cette loi sur les capitations!

Ces coutumes anciennes qui imposaient ces exactions rui-

á Vita S. Balthildis , n^ 5. 9 lbid., n? 6.

neuses, sont probablement les lois romaines dont on connaît la fiscalité impitoyable. En sorte que, par cet acte vraiment libéral, Bathilde serait principalement venue en aide aux populations vivant sous le droit romain'. L'abus devenait d'autant plus criant, qu'à cette époque les deux races s'effacaient, les Francs se confondaient avec les Romains, et parmi les Francs les rangs des privilégiés s'éclaircissaient de plus en plus; les deux classes inférieures des lites et des serfs se mélaient au point de n'en former plus qu'une seule; la servitude semblait s'évanouir et la fiscalité seule y gagnait; son domaine s'élargissáit, Francs et Romains, lites et serfs tombaient sous le niveau commun de cette centralisation avare et ruineuse.

Il paraîtrait que le sage Archambaud ne sut pas toujours lui-méme se défendre de rigueurs cupides dans son administration. Saint Éloi s'en plaignit avec l'accent d'un prophète”, quelques lignes de sa Vie impriment sur ce nôm, d’ailleurs glorieux , de regrettables taches *. Il faut, évidemment, en conclure que cette importante mesure de Bathilde fut exclusivement inspirée par ses conseillers clercs, évèques et moines.

Une autre ordonnance montre avec plus d'éclat encore cette haute et intelligente intervention : c'est un remarquable indice de l'esprit nouveau qui émanait du cœur du christianisme; il n'y a pas jusqu'au rude et naif enthousiasme du chroniqueur contemporain citant ce trait, qui n'ait lieu d'étonner : « Il est, dit-il, une chose digne d'étre remémorée, et qui porte au comble la récompense éternelle de Bathilde : c'est d'avoir défendu d'emmener captifs des chrétiens, et donné en toutes les régions des prescriptions pour proclamer partout que nul ne se permit jamais d'in-

s Valesius , Rer. franc., lib. xxi, p. 237.

* Cuérard , Mém. sur l'état des personnes sous les Mérovingiens.

3^Via S, Eligü, lib. 1, c. 26, D, Bouquet, Script, ver. Franc.; t, lif, p. 558,

troduire comme captif un homme chrétien au royaume des Francs. » Terre de France terre franche, ce vieil et noble adage remonterait donc à la pieuse reine Bathilde , ou plu-. tôt à ces conciles d'évéques qui ont créé nos libertés et nos formes constitutionnelles , et qui , rassemblés autour de nos. premiers rois , formulaient tous les éléments de notre droit public. Car cette prescription si remarquable de Bathilde n'est que la promulgation d'autorité royale d'une charte d'affranchissement que quarante-cinq évêques octroyaignt de par Dieu, sous le règne de Bathilde, à Chálons-sur-Saóne, l'an de gráce 550, en ces termes:

« C'est la fin de la religion et le comble de la piété que de racheter entièrement tout chrétien de tout lien de captivité. C'est pourquoi le saint concile a cru devoir déclarer que nul esclave ne sera plus désormais emmené pour être vendu hors des frontières ou des marches qui appartiennent " royaume du seigneur roi Clovis, de peur qu'il p'arrive, ce qu'à Dieu ne plaise, que par un tel commerce des esclaves chrétiens soient engagés ou dans les liens de l'esclavage, ou, ce qui est pire encore, dans la servitude judaique 3,»

Ce seront là, quoi qu'on dise et qu'on veuille, les plus. beaux titres de noblesse de la France ; et si l'on veut remonter jusqu'à leur origine, il faudra s'éloigner davantage en-

! Et illud commemorandum est, quia ad mercedis ejus cumulum pertinet, quod captivos bomines christianos ire p ohibuit, datasque præceptiones per singulas regiones, ut nullus in regno Francorum captivum hominem transmit« teret. Vita, no 9,

3 Conc, Cabillon,, can. 9. « Pictatis est maximæ et religionis intuitus, ut captivitatis vincalum omnino a christianis redimatur. Unde sancta synodus noscitur censuisse, ut nullus mancipium extra Bnes vel terminos, qui ad regnum domini Clodovei regis pertinent, penitus debeat venundare : ne, quod absit, per tale commercium , aut captivitatis vinculo aut , quod pejus est, judaica servitute mancipia christiana teneantur implicita. » Quelques manuscrits ont en téte de ce canon une version plus expressive : « Ut acaptivitatis vinculo animse a christicolis vindicantur. » Cod, Tilcanus, — Pithœanus. — Bellovac., apud Labb., Concil., t. VI, p. 392.

core d'hier et d'aujourd'hui auxquels nous attribuons taut de choses, et arriver à dix-huil siècles en arrière, jusqu'à la vraie charte d'affranchissement, suspendue à la croix et à ce mot entre autres du supréme législateur : I| n'y a qu'un malire , et vous éies tous fréres'!

Déjà donc la régence de Bathilde a soulagé les plus vives douleurs des familles, proclamé à travers les nations que la terre des Francs est libre, affranchi quiconque y poseit le pied , réparé le passé , anticipé l'avenir et deviné jusqu'aux prétendues découvertes de liberté les plus récentes et les plus orgueilleuses.

. À ces mesures générales se rattachent d'innombrables actes de bienfaisance royale bien plus significatifs que les proclamations de.principes les plus libérales. « Surtout , dit encore son historien , elle-même à prix d'argent fit racheter nombre de captifs et les renvoya libres ou les placa selon leur gré dans les monastères *. » Elle aimait principalement sauver ceux de sa nation ; elle les ramassait, hommes et fen. mes, pour les nourrir à sa table. Elle cherchait partout les piuvres jeunes captives irlandaises , en plaçait le plus qu'elle pouvait dans les saints monastères, et leur enjoignait .de prier pour elle, pour ses fils et pour la France?. Elle envayait jusqu'au delà des Alpes d'abondantes et fréquentes aumónes, pour honorer les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul et soulager les pauvres de Rome *; d'autant mieux

' Mauth., xxu, 8. Unus est enim magister vester ; omnes autem vos fratres estis.

*. Marculphe , qui écrivait ses Formules sous la régence de sainte Bathilde, nous apprend que les rois ordonnaient, à la naissance de leurs enfants, de mettre en liberté trois hommes et trois femmes esclaves dans chaque lieu qu appartenait au fisc (lib. 1, form. 29). Aimoin (lib. m, c. 64) raconte qu'à la naissance d'un fils de Chilpéric , celui-ci fit délivrer les prisonniers dans toute l'étendue de ses États. L'usage mentionné par Marculphe persévéra jusqu'aux derniers temps de la monarchie. Archon., Hist. de la Chap, roy., p. 44.

3 Vita S. Ballhildis , u? 9.

4 Ibid.

que là devait se trouver encore, comme au temps de saint Grégoire-le-Grand , de nombreux captifs ou pèlerins de la pation irlandaise et saxonne. Il est beau d'ailleurs de voir en cette princesse , naguère captive elle-même, cette vaste charité qui embrasse toutes les servitudes du monde catholique. Cette expansion sans bornes a un caractere trop élevé pour ne pas en reporter en partie l'honneur à ses conseillers. On connait le tendre attachement des évéques francs au saint pape Martin, dont ils offraient d'aller partager la captivité à Constantinople. N'y a-t-il point dans cette sage et profonde attention à faire prier pour le salut de la France de pauvres vierges, captives, exilées, quelque chose qui rappelle une grande parole de Léodégar : « Que les monastères croissent et se multiplient, et le monde entier sera préservé de fléaux '. »

C'était par les mains du fidèle abbé Génésius *, son aumónier, que Bathilde répandait ses largesses sur tous, sur les pontifes comme sur les pauvres de Dieu. C'est par lui. qu'elle nourrissait et couvrait nombre d'indigents, et qu'elle

‘étendait ses soins jusqu'aux morts et les faisait ensevelir convenablement.

Il.s'attacha à Léodégar, partagea sa mission au palais et dans l'épiscopat, courut presque la méme fortune, et lui deineura fidèle et dévoué jusqu'à la fin et jusqu'au péril de sa vie, Il s'était formé comme lui dans les exercices du cloitre; il avait été préparé par une féconde solitude au gouvernement du siécle, Bathilde lui confia plus taid le gouvernement de la plus importante église de ce royaume, la grande métropole de Lyon. Elle fit plus encore , elle remit son áme entre ses mains, et le pieux abbé du palais garda fidèlement son dépôt jusqu'au delà du tombeau. Bathilde , à sa dernière heure, le verra lui apparaître dans la gloire

* Conc. Augustodun. sub S. Leodeg., can, 15.

* Vita S, Balthildis, n° 5.

des saints pour recevoir son âme et lui ouvrir les por tes du ciel. | Mais Bathilde ne s’en tint pas à cette charité stérilement abondante qui répand comme en miettes le pain de l'aumóne sur toutes les eaux qui passent *, et, sans laisser de traces, se dissipe avec le besoin et le secours du moment: elle faisait le bien en reine; elle passait, en fondant des institutions durables qui perpétuaient ses bienfaits. Ainei les dons qui de ses mains inépuisables découlaient dans le sein du pauvre, germaient comme une sentence du ciel et pro> duisaient au centpple d'inépuisables moissons que chaque génération viendra recueillir à son tour.

L'institution qui réalisait toutes les bonnes pensées de Bathilde, celle qui donnait une famille au pauvre délaissé, un père à l'enfant orphelin, la liberté au captif, et qui par le seul fait de son existence et de sa présence remuait la so» ciété et l'Église, c'était le monastère. Il était donc très-digne de la sage régente de propager ces maisons fécondes, de les doter, de les soustraire aux dangers de la dé. tresse, et de les peupler de nouvelles vocations. « Or, qui pourrait dire combien de trésors , de métairies , de cháteaux, de foréts, elle donna aux maisons de Dieu et des pauvres? À vrai dire, continue le bon légendaire, aucune langue, quelque savante qu'elle fût, ni la nôtre, ni celle de personne , ne saurait raconter tout ce qu'elle fit de bien*. » :

Ainsi par ses largesses s'éleva entre la Somme et le petit ruisseau qui lui donna son nom, la grande abbaye de Cor- ‘bie, le séminaire des savants hommes qui relevévent les

lettres sous Charlemagne, le cénacle des apôtres qui évangélisérent le Nord. Bathilde l'érigea en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul, et appela pour premier abbé un

! Vita S. Balthildis, n° 4, 14.

»* Eccle., a. - 3 Yita S, Balthildis, n° 7.

t 4o HISTOIRE

s&int homme formé à la savante école de Luxeuil et sous la double règle de saint Benoît et de saint Colomban , l'abbé Théodefrid. De plus, elle assura son avenir par utie charte de donation où elle abandonne au monastère de vastes terres appartenant au fisc sur le territoire d'Amiens et d'Arras. Elle y ajouta l'immunité de tout tribut, l’exemption des péages et contributions qui auraient pu atteindre les moines dans leurs sorties pour les affaires du monastère, et on signale en passant la franchise des voyages nécessaires pour se procurer des capes '.

Quelques années aprés, de nouvelles faveurs complétaient cette œuvre. « Illuminés d'un secours divin, le très-glorieux seigneur Clotaire et la très-haute dame Bathilde présentaient aux oreilles de Bertefroi, évêque d'Amiens, une religieuse demande qui, remuant ses entrailles paternelles , lui toucha le cœur au point qu'il eût estimé une chose irréligieuse de n'y pas obtempérer de trés-grand cœur *. » Il aocorda donc un privilége d'immunités ecclésiastiques au nduveau monastère, en trois articles principaux : 1° l'inviolabilité des biens du convent contre toute action de clere ou d'évéque; 2» l'inviolabilité de la clôture où nul évêque ne deit pénétrer contre le gré de l'abbé; 3» l'inviolabilité de l'administratien et des fonctions abbatiales : l'évéque ne doit intervenir que pour l'ordination de l'abbé et des moines, et la consécration des autels et du saint chréme, Les détails de eette fondation, soigneusement conservés par l'histoite , révèlent ce que fit dans le méme genre la pieuse reine pour. . les nombreux monastères qu'elle fonda, rétablit ou ré-* forma. | . La trace de ses bienfaits se retrotve dans les ârchirès de toutes les grandes abbayes de son tetnp& Luxeuil et d'autréá

! Clotari 111 preceptum de fundatione monast Corbeiens, D. Bouquet, Script, rer, Franc., t. IV, p. 642.

2 Privileg. Bertefredi ep, Ambian. Mabillon, Annal, O, S. B., t, 1, in Appendice. ' |

DE SAINT LÉGER. Zt.

rionastéres de Bourgogne en reçurent de grandes soinnies et des terres".

Dans lé voisinage dé Troyes, saint Frodobert obtint ün vaste terrain marécageux , nommé l'ile Germanique, d’où i1 Bt sortir Ia florissante abbaye de Moustier-la-Celle *, Cürbióh dà le moûtier Saint-Lomer reçut la grande villa‘ de Noÿatèt, plusieurs talents d'or et d’ärgent, et par surcrolt , l'écharpe royale que portait la reine, « qui abaridonnait 10üt avec dh visage aimable et débonnaire, selon qu'il est écrit : Dieu aime qui dome jogeusement *. » C'est ainsi qu'élle accordá encore beaucoup de présenté, une grande forét ét des páturages du domaine royal au fondateur de Jüttiéges *, saint Filibert, qui dut peut-être ses faveurs au erédit de Léodégar ; au moins lui demeura-t-il fidèle jusqu'à subir la disgráce d'Ebroin et même du vénérable saint Ouen son mäître. Glotaire, sur les conseils de Bathilde, augmenta les vastes domaines de Fontenelle. Archambaud la précéda ou s’associa à elle dans cette grande foridation. On sent, à la prospérité et au développement industriel de cette cité modéle, où quinze cents travailleurs étaient enrülés avéc neuf cents moines, que le souffle et le génie d'un homme dà'ÉEtat ont passé là. L'entretien de cette vaste population tenait du mitacle. Atssi, un jour qu'on avait épuisé les dernières provisions, et que sur le soir le saint abbé n'atait plas que lá cunfidnce en Dieu à offrir à son celté: tier, inquiet pôur le lendemain , Bathilde fut instrtite-æn éohge de la détreste de Fontenelle, et dès lé lendemain des ehátiots de provisions artivsient au monastère, Bathilde elit &hcore , selon toute apparente, sa part dans la mutiifiéertte de Clovis H et de Clotaire III , etivers les imonastères de Shint-Béys-en-:Mrañce, de Saint-Viticent de Paris; dutu

! Vita S. Balthildis, no 8.

Á. Phestept, Elotarii VEI pro monst, ^. Cellensi, D. Bonq. 4, t, IV, p. 618. 3 Vita S. Balthildis, n^ 8.

4 Chron, Fontanell, D, Bouq., t, IH, p. 657.

les fondations de Fleury-sur-Loire et de Saint-Maur-des- Fossés, qui eurent l'honneur de posséder tous deux d'insignes reliques, le corps de saint Benoît et celui de son disciple saint Maur '.

Ainsi, gráce aux faveurs de Bathilde, l'industrie florissait à Moütier-la-Celle, les arts à Fontenelle, la science à Luxeuil, Je zèle apostolique à Corbie , et la contemplation dans tous ces sanctuaires de la prière, et surtout dans les asiles à la virginité, à l'exil, à la royauté déchue. Tels furent Logium et le monastère de Sainte-Fare, où furent recueillies en grand nombre les captives irlandaises et saxonnes ; Jouarre, qui a traversé les siècles, survivant à toutes les autres fondations contemporaines, conservant encore de beaux restes de sa royale origine. Chelles fut surtout le théâtre de la munificence de Bathilde *. Deux princesses saxonnes s'y réfugiérent ; une noble vierge de la méme nation en fut la première abbesse. Sainte Clotilde en avait jeté les premiers fondements ; Bathilde se plut à la rebâtir, à la doter et à l’embellir. Elle en fit son dernier palais et y vécut ses derniers jours dans l'une de ses plus humbles cellules.

On peut juger par ces traits, tout épars et incomplets qu'ils soient , de l'administration de Bathilde sur l'intérieur du royaume. Il est regrettable que nous possédions encore moips de renseignements sur le róle des Francs au dehors des Gaules durant son passage au palais, Nous avons déjà signalé ces prescriptions si remarquables qui furent envoyées parmi les nations pour apprendre au monde que le christianisme avait créé chez les Francs une terre d'inaltérable liberté : ce fait est considérable et montre comment , sous le gouvernement d’une faible femme, déjà les Francs, fils ainés

s Diplomat. Clodovei il de monast. Sandion, D. Bouq., t. IV, P 636 638. — Clotari III, p. 564, 566, 570.

* Vita S. Baltláldis, u^ 7, 8.

de l'Église, se mettaient à l'avantgarde des peuplea civilisés. .

Ces reines et ces nobles vierges irlandaises et saxonnes qui venaient de tous les royaumes d'Angleterre se réfugier dans les monastères de Chelles, de Faremoutier, de Jouarre, montrent que Bathilde était connue et aimée dans sa premiére.patrie. Un abbé de Saint-Germain', Sigon ou Sigefroid, vers ce méme temps, est envoyé en ainbassade en Espagne ; il y fut persécuté et méme captif '. Rien n'est venu jusqu'à nous de cette mission délicate et courageuse; peutêtre g'agissait-il de porter aux palais dissolus et aux conseils anarchiques de l'Espagne, un dernier et prévoyant avertis: sement sur les malheurs qui inenagaient la nation des Goths. )

Nous ne pouvons, dans aussi grande rareté de documents, négliger un fait qui nous semble mettre en un grand jour le caractere imposant, même pour les étrangers, de l'administration de Bathilde. Une princesse du sang mérovingien, Gondoberge, fille de la célèbre Théodelinde, reine et apótre des Lombards, attira la pieuse commisération de Bathilde et de Clovis, qui vivait encore *. Gondoberge, chrétienne et catholique fervente comme sa mère, mariée d'abord au roi Charoald , avait conquis l'amour des Lomhards par sa beauté, son affabilité , sa piété et ses aue mónes. Il lui arriva d'adresser, par occasion, quelques paroles aimables , selon son habitude, à un officier du roi nommé Adalu)f, et de vanter sa bonne mine : ce seigneur osa lui faire part de pensées criminelles. Avec la fierté mérovingienne et lombarde, Gondoberge lui cracha au visage. Le misérable se vengea par une dénonciation diffamatoire au roi; il fallut à la reine calomniée l'intervention des rois francs, la protestation menaçante de leurs ambassadeurs,

! Vita S. Baboleni, sæc. u Bened.

* Fredeg., Chronic., n. 51, 70, 71.

trois années de captivité au fond d’une tour et un jugement solennel par le sort des armes pour justifier son innocerice. Charoald mourut, et tous les Lombards rénóuvelèrent unanimement leur serment d'obéissance à leur reitie bien-aimée. Elle crut devoir appeler à partager sa couronné un de leurs ducs nommé Rotharis. Il fit serment en plusieurs lieux saints, sur les châsses et les tombeaux les plus vénérés, qu'il n'abandonnerait jamais Gondoberge, qu'il ne toucherait point à sa dignité, qu'il l'aimerait et hii rendtait tous les honneurs dus à une reine. En quelques jours, parjure à tous ses serments, il en vint à relépuer Gondoberge:à Pavie, dans un palais désert, où elle vécut tinq années dans l'abandon , bénissant Dieu en cette tribulation, se sanctifiant par des jeünes et des prières fréquentes, se consolant d'autant mieux que son attachement à la foi n'était pas étranger à cette lâche persécution. Rotharis réhabilita l'arianisme, remplit les villes catholiques d'évéques ariens, saccagea l'Italie , dépouilla l'Eglise romaine du riche domaine des Alpes Cottiennes.

Mais la France restait à l'Eglise, et à Gondoberge la reine Bathilde. Par ses ordres, un comte du palais, Audobald, allánt en ambassade, passa par Pavie, et y trouvé dans soh délaissement Gondoberge , qu'il avait vue sur le tróne en plusieurs autrés légations. Audobald, au nom de Bathikle, porta hardiment ses plaintes à Rotharis, lui protesta qu'une reine qui lui avait donné une couronne , qu'une femme du sang mérovingien ne pouvait être ainsi humiliée; il eti 4ppela au mécontentement des princes francs et à la vengeance dé léurs peuples. Rotharis; dit l'historien lortibard; révérant la majesté des Francs, rendit la liberté à Gondobetpé ; après emq ähnées d'un second exil , elle revint au milieu des acclemations des peuples; entourée d'un evrtége royal, et are réta sur son cheinin aux tombeaux des saints, pour remercier de sa délivrance Dieu, Bathildé et les Franci.

Toute cette politique intérieure et extérieure téñdait ma-

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hifstesment à l’exaltation de l'Église et à la grandeur de là Ktaricé, Ce but si noble et si nâtional apparaît encore dans des adtes nombrèux par lesquels Batlillde protége là diseipiiné de l'Éplisé , tnaintient ses lois, favorise le elérgé ; dééore sithptueuserhént les basiliques : ainsi combla-t-elle de largesses les églises de Saint-Denys et de Saint-Germain de Puris, de Saint-Médard de Soissotis, de Saint-Pierre. de Chartres ; de Saint-Anian d'Orléans, de Setnt-Martin de Tours; c'étsient autant de communautés cléritales à qui elle faigait le mésxne bien qu'aux grands monastères, Elle pourshivit surtout sans relâche la simonie, qui désolait toujours plus ou moins cette grande et florissante église des Gánies. « Ilatriva; dit l'un de ses historiens, que par elle et par le volonté de Dien; et grâce aux exhoriations des bón évéques , l'hérésie simoniaque, qui, par un efiminel esage, sotillait l'Église de Dieu , en sorte que l'épiscopàt se dotinait à prix, contre tous les canons, cette codtnme très-dé: tettable et impie fut proserite, et il n'y eut plus auctün ptit ditthé pour vehdre ou acheter les saints ordres.» ^ :.

| ' Une autre hérésie essaya de pénétrer dans l’église des Gaules , le monotliélisme, qui infesttit l'Orient , ét que le (epe shint Martin venait de condátnner à Romié par un tensile , et à Constantinople pár son martyre, Bes émis smires de m-seete passèrent én Gaule, parcoururent les printipslos cités et s'avancèreht jusqu'à Orléans. La vigi: lánew de saint Élei et de saint Ouen les arréta; ét avec l'itidé et les encouragements du palais, des coneiles se: duréht. Outre les assemblées dont nous avons précédemment parlé, at qui inquiétaient &j fort l'ambitieux Grinoald, il y eut, sotis là tépencé méme de Bathilde, deux eunciles très-consi: dérables, l'un à Chálons-sur-Saóne et l'autre à Nantes; en la méme année 658. Lés deux enneinis les plus redoutables de l'Église, la simonie et l'hérésie, y furent frappés d'ana-

1 Vas 9: Baithéldts, u^ 9, she. Bened.

thème. Dans ces conciles figurent les évéques éminents dont le choix est encore l'une des gloires de sainte Bathilde. Ce fut elle et ses conseillers qui firent placer Génésius à Lyon, Mommolin à Noyon, Remacle à Maéstricht, Clodulfe à Metz, Drosius à Soissons , Eremberg à Toulouse, et Léodégar à Antun,

Ainsi, pendant son adininistration, Bathilde a mis la main à toutes les grandes choses de son temps: au clergé, qu'elle rend à la régularité; à l'épiscopat, qu'elle glorifie par des saints; aux monastères, qu'elle fonde et relève; au peuple, qu'elle nourrit, soulage et affranchit ; à la royauté, qu'elle affermit en concentrant son prestige et sa force : elle touche à l'Italie et à l'Espagne par ses ambassadeurs, à l'Angle- - terre par ses captifs, à l'Allemagne par les moines missionnaires , à la France par les évéques, et par les Francs au monde. Dans les jeux du blason , on lui a donné pour embléme un aigle aux ailes éployées , portant le rameau d'olivier avec ces mots : Pax in virtute ;. paix et force. Ge signe n'a rien de trop ambitieux pour cette humble femme qui, sur les ailes seules de la foi , souleva la France naissante comme l'aigle emporte ses aiglons au soleil.

Un mot d’un légendaire ancien nous révèle le secret de sa force et de sa fécondité : « L'amour divin l'embrasait de ses ardeurs, et la splendeur des saints la ravissait jusqu'au ciel‘. » C'est le secret de la femme forte créée par le christianisme et transfigurée selon son type le plus accompli, la Vierge mère de Dieu. Nos premières reines et nos vierges

! Ce passage , égaré dans une vie de saint Serenic , écrite au 9* siècle, nous semble une citation altérée d'un cantique plus ancien en l'honpeur de sainte Bathilde :

Hujus (Clodovai) inhzrebat thalamis , Dignissima conjux beate memorie Bathildis , Quars circum divinum amorem parilis vot accenderai ardor, Atque eg regie sanctitatis ad alta suspenderat amor. 2

Véta 8. Serenici , n° 3, esc. Bened.

mérovingiennes, ces méres des Francs, aimaient à contempler ce radieux modèle. Clotilde lui dédia l'oratoire de Chelles ; Brunehaut lui érigea le plus beau de ses monastéres d'Autun; Radegonde fonda en son honneur une communauté de clercs ; Bathilde combla de faveurs Notre-Dame de Soissons, À sa mort une belle vision la consolera : une échelle lumineuse , appuyée sur un autel de Sainte-Marie, s'élévera jusqu'au ciel, et entre deux files d'anges elle se verra portée jusqu'au tróne de Dieu. Ainsi les vierges et les méres chrétiennes montérent de splendeur en splendeur sur une échelle de feu appuyée aux autels de Marie.

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