Voy. chap. lzu
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bras du fleuve là où ils nous avaient engagés, nous trouvâmes les bâtiments légers du roi, (lue le roi nous avait donnés pour défendre lios malades, qui s'en allaient fuyant vers Damiette. Alors s'éleva un vent qui venait de Damiette, si fort qu'il nous ôta le cours de Teau. A l'une des rives du fleuve et à Tautre, il y avait une très-grande foison de petits vaisseaux à nos gens qui ne pouvaient aller on aval, que les Sarrasins avaient pris et arrêtés; et ils tuaient les gens et les jetaient à Teau, et tiraient les coffres et les bagages des vaisseaux qu'ils avaient pris à nos gens. Les Sarrasins qui étaient à cheval sur la rive, tiraient sur nous des traits parce que nous ne voulions pas aller à eux. Mes gens m'avaient mis un haubert de tournoi, que j'avais revêtu de peur que les traits qui tombaient sur notre vaisseau ne me blessassent. En ce moment, mes gens qui étaient au bout du vaisseau en aval, me crièrent : « Sire, sire, vos mariniers, parce que les Sarrasins les menacent, vous veulent mener à terre. » Je me fis lever par les bras, tout fttfble que j'étais, et tirai l'épée contre eux, et leur dis que je les occirais s'ils me menaient à terre. Us âie rdpondirent que je choisisse ce que je voudrais : ou ils me mèneraient à terre, ou ils m'ancreraient au milieu du fleuve jusquei^ à tant que le vent fût tombé. Et je leur dis que j'aimais mieux qu'ils m'ancrassent au milieu du fleuve plutôt que d'être
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mené à terre, là où je voyais notte OGCision; et ils maxicrèrent.
Nous ne taniâmes guère à voir yenir quatre
galères d u souduii , là où il y avait l) i eu mille hommes. Alors j'appelai mes chevaiiers et mes gens, et leur denmudai ce qu'ils voulaient que nous fissions, ou de nous rendi*e aux galères du soudan ou 4e nous rendre à ceux qui étaient à terre.
Nous nous accordâmes tous à mieux aimer nous rendre aux galères du soudan parce qu'ils nous tiendraient ensemble, que nous rendre à ceux qui étaient à terre parce qu'ils nous éparpilleraient ^et nous Tendraient aux Bédouins. Alors un mien eeilerier, qui était né à DouUens, dit : « Sire, je ne me rallie pas à cet avis. > Je lui demandai auquel il se ralliait, et il me dit : « Je s^is d'avis que nom inous laissions tous tuer^ ainsi nous irons tous en paradis. * Mais nous ne le crûmes pas.
LXIV. — JoinTiUe ae rend pdsonnier; sa vie est menacée; il passe pour oousm du roi.
Quand je vis qu'il fallait nous laisser prendre, je pris mon écrin et mes joyaux, et je les jetai
dans le fleuve, et mes reliques aussi. Alors un de tues mariniers me dit : « Sire^ si vous ne me iais-
sez dire que vous êtes le cousin du roi, Ton vous OGcira tous et nous avec. » £t je dis que je voulais bien qu'il dît ce qu'il voudrait. Quand les gens de la première'galère qui venait vers nous pour heurter notre vaisseau en travers ouïrent cela, ils jetèrent leurs ancres près de notre vaisseau. Alors Dieu envoya un Sarrasin qui était de la terre de l'empereur *, et qui s'en vint nageant jusqu'à notre vaisseau, et m'embrassa par les flancs, et me dit : c Sire, vous êtes perdu, si vous n'y mettez de la résolution ; car il vous faut sauter de votre vaisseau * sur la pointe de la quille de cette galèce ; et si vous sautez ils ne vous regarderont pas, car ils pensent au butin de votre vaisseau. » On me jeta une corde de la galère, et je sautai sur la pointe de la quille ainsi que Dieu le voulut. Et sachez que je chancelai, et que si le Sarrasin ne fût sauté après moi pour me soutenir, je serais tombé à Teau,
On me mit dans la galère, là où il y avait bien deux cent quatre-vingts hommes de leurs gens, et il me tint toujours embrassé. Et alors les autres me jetèrent à terre et me sautèrent sur le corps pour me couper la gorge ; car celui qui m'eût occis eût cru en être honoré. £t ce Sarrasin me tenait toujours embrassé, et criait : « Cousin du roi! >
1. Frédéric II, empereur d'Allemagne, avait des possessions en Orient. ^Voy. chap. lxv.)
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De cette manière ils me jetèrent deux fois à terre et une fois à genoux; et alors je sentis le couteau à la gorge. Dans cette éprenye, Dieu me sauva & l'aide du Sarrasin, lequel me mena jusques au château S 1^ où les chevaliers sarrasins étaient. Quand je vins au milieu d'eux ils m'ôtèrentmon haubert, et par pitié pour moi, ils jetèrent sur moi une mienne couverture d'écarlate doublée de menu vair, que madame ma mère m'avait donnée; et Tun d'eux m'apporta une courroie blanche, et je me ceignis par dessus ma couverture, où j'avais Mt un trou> et que j'avais vêtue; et l'autre m'apporta un chaperon qu e j e mis sur ma téte. Et alors, à cause de la peur que j'avais, je commençai à trembler bien fort, et à cause de la maladie aussi. Et alors je demandai à boire, et l'on m'apporta de l'eau dans un pot, et sitôt que je la mis dans ma * bouche pour Favaler, elle me jaillît dehors par les narines. Quand je vis cela, j'envoyai quejrir mes gens, et leur dis que j'étais mort, que j'avais un apostume dans la gorge. Et ils me demandèrent comment je le savais, et sitôt qu'ils virent que Feau me jaillissait par la gorge et par les narines, ils se prirent à pleurer. Quand les chevaliers sarrasins qui étaient là virent mes gens pleurer^
1. n y avait sur tes TaSneaax des espèces de petits cli&teauz disposés pour alnriter les eomlNittaiits.
ih demandèrent au Sarrasin qui nous avait sauvés pourquoi ils pleuraient ; et il répondît qu'il pensait que j'avais un aposLume dans la gorge; c'est pourquoi je ne pouvais en échapper. Eit alore un des chevaliers sarrasins dit à celui qui nous avait sauvés qu'il nous réconfortât; car il me donnerait quelque chose à boire avec quoi je serais guéri dans deux jours : et ainsi iit-il.
Mosisei^eur Raoul de Wanou, qui -était de ma compagnie, avait eu les jarrcls coupés à la grande bataille du mardi gras, et ne pouvait se tenir sw ses pieds ; et sachez qu'im vieux dievalier sarrasin, qui était dans la galère, le portait à la garde- .robe suspendu à son cou.
I4XV. — Entrevue 4^ Joinville avec l'amiral dos g^alcres; massacre des maiAfift^Q ^ il rcyoiiit Iês autres piisoxmiûra 4 M&nsQurali.
Le grand amiral des galères m'envoya quérir, et me demanda si j'étais cousin du roi; et je loi dis que non, et lui contai comment et pourquoi le mar rinier avait dit que j'étais cousin du roi. 11 me dit que j'avais agi én siage ; car autrement nous eussions été tous morts. Et il me demanda si je tenais en rien au lignage de l'empereur Frédéric d'Allemagne^ qui vivait alors; et je lui répondes que je
pensais que madame ma mère était sa cousine
germaine ; il me dit qu'il m'en aimait d'autant mieux. Tandis que nous mangions, il fit venir un bourgeois de Paris devant nous. Quand le bour- , geois fut venu, il me dit : « Sire, que faites-vous^ — Que fais-je donc? dis-je. — Au nom de Dieu, fit-il , vous mangez de la viande le vendredi. > Quand j'ouis cela, je mis mon écuelle derrière moi. Et Tamiral demanda à mon Sarrasin pourquoi j'avais Mi cela; et il le lui dit; et l'amiral répondit que Dieu ne m'en saillait pas mauvais gré puisque je ne l'avais pas fait sciemment. £t sachez que le légat me fit cette réponse quand nous fûmes hors de prison ; et pour cela je ne laissai pas de jeûner tous les vendredis du carême d'après au pain et à Teau; de quoi le l^at se fâcha très-fortement contre moi, parce qu'il n'était demeuré auprès du roi que moi de riche homme. Le dinoanche d'après l'amiral fit descendre sur la rive du fleuve, moi et tous les autres prisonniers qui avaient été pris sur l'eau. Pendant qu'on tirait monseigneur Jean, mon bon prêtre, hors de la soute de la galère, il se pâma; et on le tua, et on le jeta dans le fleuve. Son clerc, qui se pâma aussi à cause de la maladie de l'armée qu'il avait, on lui jeta un mortier sur la téte ; et il fut tué, et on le jeta dans le fleuve. Tandis que l'on descendait les autres malades des galères où ils avaient été en prison, il y avait des Sarrasins
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prêts, Fépèe Unité nne^ ea sorte que ceux qui tem** baient ils les iiiaiont et les jetaient tous dans le fleuve. Je leur âs dire par mon Sarrasm qu'il me semblait que ce n'était pas bien fait; car c'était contre les enseignements de Saiadin, qui dit que Ton ne doit ocdve nul homme après qu'on loi a donné à manger de son pain et de son sel. Et Tamiral me répondit que ce n'étaient pas des hom- ' me* qui valussent rien, parce qu'ils ne pouvaient se soutenir k cause des maladies qu'ils avaient*, n fit amener mes mariDÎers ^yant moi, et me éi^i qu'ils avaient tous renié; et je lui dis qu'il n'eût pas confiance ea eux ; car aussi vite qu'ils nous avaient laissés aussi vite les laisseraient-ils, s'ils voyaient ou temps ou lieu pour le faire. L'amiral me fit cette réponse, c'est qu'il était d'accord avec moi ; car Saladin disait qu'on ne vit jîiniais devenir de bon chrétien boa sarrasin , ni de bon sarrasin bon chrétien. Et après ces choses, il me fit monter sur un palefroi y et il me menait à côté de lui. Et nous passâmes un pont de bateaux et allâmes à Mansqurah, là où le roi et ses gens étaient prison- . niers; et nous vînmes à l'entrée d'un grand pavil** Ion, là où les écrivains du Soudan étaient ; et là Ils iirent écrire mon nom. Alors mon Sarrasin me dit : m Sire, je ne vous suivrai plus, car je ne puis; mais je vous prie, sire, que vous teniez toujours par la main cet enfant que vous avez avec vaui^
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de peur qae les Sarrasins ne vous l'enlèvent. » Ët cet enfant avaft nom Barthélémy, et il était fils bà* tard du seigneur de Montfaiicon*. Quand mon nom fiit mis en écrit, alors Tamiral me mena dans le pavillon là où étaient les barons, et plus do dix mille personnes avec eux. Quand j'entrai là, les barons montèrent tous si grande joie qu'on ne pouvait entendre goutte; et ils en louaient Notre-Seigneur, et disaient qu'ils croyaient m'avoir perdu.
liXYI. — Les prisOTînior*;, menacés par les Sarrasins, oppreiment le traité conclu par le roi.
Nous n'eûmes guère demeuré là, quand on fît lever un des plus riches hommes qui fût là, et on
nous mena dans un autre pavillon. Les Sarrasins tenaient beaucoup de chevaliers et d'autres gens prisonniers dans une cour close d'un mur de terre. De ce clos où ils les avaient mis^ils les faisaient tirer Fun après Fantre, etlemr demandaient : « Teux-tu renier? » Ceux qui ne voulaient pas renier, on les faisait mettre d'un côté et on leur coupait la tête ; et ceux qui reniaient, d'un autre côté. En ce moment, k soudan nous envoya son conseil pour
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nous parler ; et ils demandèrent à qui ils diraient ce qae le Soudan nous mandait. £t nous leur dîmes qu'ils le dissent au bon comte Pierre de Bretagne. U y avait là des gens qui savaient le sarrasinois et le françois, que Ton appelle drogmans, qui mettaient en français le sarrasinois pour le comte Pierre* £t les paroles furent telles : < Sire, le soudan nous envoie à vous pour savoir si vous vou^ driez être délivrés. » Le comte répondit : < Oui. — Et que donneriez-vous au soudan pour votre délivrance? — Ce que nous pourrions faire et supporter raisonnablement y fit le comte. — fit donneriez-vous, firent-ils, pour votre délivrance aucuns des châteaux des barons d'outre-mef? » Le comte répondit qu'il n'avait pas de pouvoir sur CCS châteaux, parce qu'on les tenait de l'empereur d'Allemagne qui vivait alors K Ils demandèrent si nous rendrions aucuns des châteaux du Temple ou de môpital pour notre délivrance. £t le comte * répondit que ce ne pouvait être ; que quand Ton y mettait les châtelains, on leur fesait jurer sur reliques que pour délivrance de corps d'honune ils ne rendraient aucun des châteaux. Et ils nous répondirent qull leur semblait que nous n'avions pas envie d'être délivrés^ et qu'ils s'en iraient et nous enverraient ceux qui joueraient avec nous