XCIX. — De quelques jugements pioiioiieés à Géiivée
Vous ouïrez ci-après les condamnations et les jugements que je vis prononcer à Césarée, pendant que le roi y séjournait.
Tout en premier, nous vous parlerons d'un chevalier qui fut pris dans un mauvais lieU| et auquel on laissa un choix à faire, selon les usages du pays. Ce choix fut tel : ou que la femme de mauvaise vie le mènerait par le camp, en chemise, honteusement lié ^vec une corde ; ou qu'il perdrait son cheval et ses anneSy et qu'on le chasserait du camp. Le chevalier laissa son cheval au roi et ses armes, et s'en alla du camp. J'allai prier le roi qu'il me donnât le cheval pour un pauvre gentilhomme qui était dans le camp. £t le roi me répondit que cette prière n'était pas raisonnable, et que le cheval valait encore quatre-vingts livres. « Gomment avez-vous violé nos conventions en vous fâchant de ce que je vous ai demandé? » Et il me dit tout en riant : « Dites tout ce que vous voudrez, je ne me fâche pas. > £t toutefois je n'eus pas le cheval pour le pauvre gentilhonune.
La seconde condamnation fut telle, que les chevaliers de notre corps de bataille chassaient une
béte sauvage que Ton appelle gazelle, qui est comme un chevreuil. Les frères de l llopilal se jetèrent sur eux, poussèrent et chassèrent nos che-i valiers. Et je me plaignis au maître de l'Hôpital, et le maître de ruôpital me répondit qu'il me ferait droit selon Tusage de la Terre sainte, qui était tel, qu il ferait manger à terre, sur leurs manteaux, les frères qui avaient fait Foutrage, jusques à tant que ceux à qui l'outrage avait été fait les en relevassent. Le maître leur en tint bien sa promesse ; et quand nous vîmes cfu'ils eurent mangé quelque temps sur leurs manteaux J 'allai au maître et le trouvai mangeant, et je le priai qu'il fit lever les frères qui mangeaientsur leurs manteaux devant lui ; et les chevaliers auxquels l'outrage avait été fait l'en prièrent aussi. Et il me répondit qu'il n'en ferait rien, car il ne voulait pas que les frères fissent des vilenies à ceux qui viendraient en pèlerinage à la Terre sainte. Quand j'ouis cela, je m'assis à terre avec les frères, et commençai à manger avec eux; et je lui dis que je ne me lèverais pas jusques à tant que les frères se levassent. £t il me dit que c'était lui faire violence, et m*octroya ma requête ; et il me ût manger avec lui moi et mes chevaliers, qui étaient avec moi ; et les frères allèrent manger à table avec les autres.
Le troisième jugement que je vis rendre à Gésarée fut tel, qu'un sergent du roi, qui avait nom le
g28 HISTOIRE Goulu, mit la main sur un chevalier de mon corps de bataille. J'allai m*ea plaindre au roi* Le roi rpe dit que je m'en pouvais bien désister, ce lui semblait; car le sergent p'avait fait que le pousser. Je lui dis que je ne m'en désisterais pas, et que s'il ne m'en faisait droit, je laisserais son service, puisque ses sergents battraient les chevaliers. IT me fît faire droit, et le droit fut tel, selon les usages du pays, que le sergent vint en mon pavillon, déchaussé, en caleçon, sans autre vêtement, une épée toute nue à la main, et sfegenouilla devant le chevalier, et lui dit : « Sire, je vous &is réparation, de ce que je mis la main sur vous, et je vous ai apporté cette épée pour que vous me coupiez le poing, s'il vous platt. > Et je priai le chevalier qu'il lui pardonnât son offense i et ainsi fitril.
La quatrième punition fut telle, que frère Hugues de Jouy, qui était maréchal du Temple, fut envoyé au Soudan de Damas de par le maître du Temple, pour obtenir que le Soudan fit un accord au sujet d'une grande terre que le Temple avait coutume de tenir, en sorte que le Soudan voulût bien qm le Temple en eût la moitié et lui l'autre. Les conventions furent faites en telle manière, si le roi y consentait. Et frère Hugues amena un émir de par le Soudan de Damas, et apporta les conventions dans un écrit qu'on appelait authentique. Le iôialtre dit ces choses au roi; de quoi le roi fut fortement
surpris, et lui dit qu'il était bien hardi d'avoir conclu ou négociéjiiiruna. convention avec le Soudan sans lui en parler; et le roi youlut que réparation lui en fût faite. Et la réparation fut telle, que le roi fit lever les tentures de trois de ses pavillons, et là fut tout le commun de Tarmée en général qui venir y voulut; et là vint le maître du Temple et tousses chevaliers, tout déchaussés, fi travers le camp, parce que leurs tentes étaient en dehors du camp. Le roi ûi asseoir devant lui le maître du Temple et le messager du Soudan, et le roi dit au maître ♦ tout haut : « Maîtte, vous direz au messager du Soudan qu'il vous pèse d'avoir fait aucun traité avec lui sans m'en parler; et parce que vous ne m'en aviez pas parlé, vous le tenez quitte de tout ce (ju'il vous a promis et lui rendez toutes ses promesses. » Le maître prit les conventions et les bailla à Témir. £t alors le roi dit au maître qu'il se levât et qu'il fît lever tous ses frères; et ainsi fit-iL « Or, agenouillez -vous, et me faites réparation de ce que vous y êtes allés contre ma volonté. » Le maître s'agenouilla, et tendit le bout de son manteau au roi, et abandonna au roi tout ce qu'ils avaient pour y prendre sa réparation, telle qu'il la voudrait régler. « £t je dis, fit le roi, tout d'abord, que Ifrère Hugues, qui a fait les conventions, soit banni de -tout le royaume de Jérusalem* > Ni le mattre, ni un frire Hugues qui
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pétait compère du roi comme pan:aiiL-du comte d'Alençion néà Ghatel-Pèlerin^ni la reine, ni autresi, ne purent venir en aide à frère Hugues de Jouy, et empêcher qu'il ne lui fallût vider la Terre sainte
el le royaume de Jérusalem.
G. Traité avec les émirs d'Êgjpte; saint Louis fortifie Jaffa.
Tandis que le roi fortifiait la cité de Césarée, les messagers d'Egypte revinrent à lui, et lui apportèrent le traité tout ainsi qu'il est dit plus haut que le roi l'avait réglé; et les conventions entre le roi et eux furent telles, qu'à un jour qui fut désigné, le roi dut aller a JaUa, et qu'à ce jour où le roi dut aller fr Jaffa les émirs d'Égypte devaient, par serment, être à Gaza, pour délivrer le royaume de Jérusalem. Le roi et les riches hommes de l'armée jurèrent le traité tel que les messagers l'avaient apporté, çt nous devions, par serment, les aider contre le soudan de Damas.
Quand le soudan de Damas sut que nous nous étions alliés avec ceux d'Égypte, il envoya bien quatre mille Turcs bien équipés à Gaza, là où ceux d'%ypte devaient venir, parce qu'il savait bien que s'ils pouvaient venir jusqu'à nous il y pourrait bien perdre. Toutefois le roi ne laissa pas de se. mettre
en mouvement pour aller à JafTa*. Quand le comte de Jaffa vit que le roi venait, il mit son château en tel état qu'il semblait bien que ce fut une place défendable; car à chacun des créneaux (et il y en avait bien cinq cents), il y avait unetarge i ses armes et un drapeau, laquelle chose fut belle à regarder ; car ses armes étaient d'or à une croix de gueules pâtée. Nous nous logetimes autour du château dans les champs, et nous environnâmes le château, qui est situé sur la mer, depuis un rivage jusques à l'autre. Aussitôt le roi se mit à fortitier un bourg neuf tout autour du vieux château, depuis un rivage jusques à l'autre. J'y vis mainte^ fois le roi lui-même porter la hotte dans les fossés pour gagner l'indulgence.
Les émirs d'Égypte lalliirent aux conventioùs quMls nous avaient faites ; car ils n'osèrent venir à Gaza à cause des troupes du Soudan de Damas qui y étaient. Toutefois ils nous tinrent parole en tant qu'ils envoyèrent au roi toutes les létes des chrétiens qu'ils avaient pendues aux murs du château du Caire, depuis que le comte de Bar et le comte de Montfort furent pris * : le roi les fit mettre en terre bénite. Et ils lui envoyèrent aussi les enfants
1. C'est en 125*2, vers le mois de mai, que saint Louis quitta Césarée pour se rendre à Ja£Dft, où il resta jusqu'au 29 juin 126S (voy. chap. ex).
2* Voy. chap. lvi.
qui avaient été pris quand le roi fut pris ; la- (quelle chose ils firent à regret, car ces enfants • avaient déjà renié» £t avec ces choses, ils envoyèrent au roi un éléphaat que le roi envoya
en France.
Tandis que nous séjournions à JalKi, un émir qui était du parti du Soudan de Damas, vint couper des bleds dans un village à trois lieues du camp. 11 fut convenu que nous lui courrions sus. Quand il nous vit venir, il prit la fuite. Pendant qu'il s'enfuyait, un jeune valet gentiliiomme se mit à le poursuivre, et il jeta deux de ses cHevaliers à terre sans briser sa lance, et il frappa l'émir en telle manière qu'il lui brisa Je fer dans le corps.
Ces messagers des émirs d'Egypte pilèrent le roi qu'il leur donnât uji jour où les émirs pussent venir vers le roi, et qu'ils y viendraient sans faute. Le roi décida qu'il ne le refuserait pas, et il leur donna un jour; et ils lui promirent par serment qu'à ce jour les émirs seraient à Gaza.