‹ Histoire de Saint LouisChapitre 16 sur 261 · T LA LANGUE DE JOINVILLE. XXV · texte numérisé non relu

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que fréquent dans l'Histoire. Les désinences de la première conjugaison étaient déjà fixées comme elles le sont aujourd'hui, mais il n'en était pas de même pour les trois autres. La désinence i était plus ordinaire que is à la première personne du singulier : je menti, j'entendi. Dans l'Histoire on trouve je vi, et dans les chartes 7e vis ouje veiz. Cependant la forme is semble avoir été obligatoire pour les verbes qui faisaient la troisième personne du singulier en ist, et les trois personnes du pluriel en ismes, istes et istrent, comme je mis, il mist, nous meismes, vous meistes, il mistrent. Le radical du verbe ne persiste pas dans ces sortes de prétérits; ils en ont un qui leur est propre et dont fait partie Vs finale de la première personne du singulier. Plusieurs dérivent de prétérits latins de forme semblable ou analogue, comme je mis de 7uisi, je dis ou je diz de dixi (où l'articulation de l'a; a été remplacée par celle de ïs ou du z); mais d'autres, comme j'assis elje pris, ne peuvent venir des prétérits assvrfi et prehendi : ils sembleraient plutôt formés des participes assessus et prehensus, qui auraient donnné naissance à nos mots assis et pris, servant à la fois pour le prétérit et le participe. Dans la conjugaison moderne, ces prétérits n'ont conservé Vs de leur radical qu'à la première personne du singulier. Dès le temps de Joinville, les formes anciennes distrent et pristrent n'excluaient pas nos formes dirent et prirent. On trouve dans d'autres prétérits des formes doubles ou même triples, avec un mélange de désinences qui s'éloignent ou se rapprochent de la conjugaison actuelle. Je me contenterai pour abréger, d'en réunir quelques exemples, en y ajoutant au besoin la forme moderne entre parenthèses : je 01 ou oz (eus), poi ou peu (pus), soy (sus), voz, vouz ou voit (voulus) ; il ot ou eut (eut), pot, sot ou sout (sut), vot ou vaut (voulut) ; nous eûmes, pcumcs, scumcs, vouiimcs; il orcnt, porent ou peurent, sorent ou seurent, tarent ou voudrent.

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Futur et conditionnel. Nos futurs ne sont pas nés du futur latin ; ils sont formés de l'infinifif combiné avec l'indicatif présent du verbe avoir. C'est par une exception unique qu'on employait autrefois, concurremment avec sera, à la troisième personne du singulier, la forme ancienne iert, dérivant directement du latin erit. Partout ailleurs les désinences étaient fixées comme elles le sont aujourd'hui, et sans aucun rapport avec celles du futur latin. Une combinaison analogue a produit le conditionnel, qui étant formé de l'infinitif soudé avec l'imparfait de l'indicatif, avait dans l'ancienne conjugaison les désinences de ce dernier temps. Il y a deux caractères communs à signaler dans les futurs et les conditionnels de l'ancienne langue : c'est que plusieurs verbes de la première conjugaison perdaient, en se contractant, Ve de nos infinitifs en er répondant à Va des infinitifs latins en are; et que par un effet contraire, plusieurs verbes de la seconde et de la troisième conjugaison conservaient, à cause des infinitifs latins en ère d'où ils dérivent, un e qui a disparu de nos futurs et de nos conditionnels. De là, d'une part, je donrai, vous comparrez, il menroit, au lieu de je donnerai , vous comparerez, il mènerait ; de l'autre, meteroit, perdera, venderont, au lieu de meltroit, perdra, vendront. Ces formes anciennes sont déjà rares dans l'histoire ; mais dans les chartes on en trouve de nombreux exemples, même pour le verbe avoir, soit au futur, soit au conditionnel {avérons, averoit, averiens, etc.).

Impératif. Ce mode fait absolument défaut dans les chartes. Les exemples contenus dans l'Histoire et dans le Credo ne diffèrent de l'usage actuel que par la suppression de Vs finale à la seconde personne du singulier des trois dernières conjugaisons.

Subjonctif présent. — Ce temps est presque aussi rar« dans 1m chartes que le prétérit dé&ni. De nombreux exem-

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pies fournis par l'Histoire prouvent que Ve muet final caracléi-isait la première personne du singulier. Par exception, celte voyelle se supprimait à la troisième personne du singulier dans certains verbes de Ja première conjugaison, tels que aïst, doint, gart, dont la première persoime devait être : aisse, doinse, garde. Au pluriel, à côté de désinences qui appartiennent au subjonctif {ions ou iens et iez), on en rencontre d'autres qui sont celles du présent de l'indicatif (ons et ez). Dans ce dernier cas, il arrivait tantôt que ces verbes, tout en conservant les désinences de l'indicatif, prenaient une forme qui les rattachait au subjonctif, conmie paissons (§ 85:2) et facez (§ ^^87); tantôt, qu'ils se confondaient entièrement avec des indicatifs, comme rnctes (§ 28) et acoustumez (§ 29). Cette confusion est plus caractérisée encore dans dites et faites (§ 24). Cependant il est certain que ces mots avaient la valeur des subjonctifs réguliers, puisqu'on trouve dans une même phrase : « Et vous commandons que vous en ratez vers vostre signour, et dedens quinzainne vous soies ci-ariere , et aportez au roy >, etc. (§ 455). Comme la plupart de ces leçons existent à la fois dans le manuscrit du quatorzième siècle et dans ceux du seizième, il est difficile de supposer que des copistes, à deux siècles d'intervalle, aient altéré de la même façon le texte original. Il est plus vraisemblable que, pour le présent du subjonctif, comme pour le prétérit défini, il y avait au temps de Joinville des formes flottantes qui pouvaient s'employer concurremment. Ne sait-on pas qu'aujourd'hui même notre présent du subjonctif se confond trop souvent au singulier avec le présent de l'indicatif, et au pluriel avecTimparfait?

Imparfait du subjonctif. — C'est seulement par certains détails que l'orthographe ancienne s'écartait de l'usage actuel. La désinence régulière de la première personne du pluriel était iens an lieu de tons. L'a de nos désinences assions, assiez et assent se changeait quelquefois en i

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{alissiens, esveillissiens, amissiez, seingnissent). On peut citer comme surannées les formes venist et tenist, qui étaient fréquentes, et deux autres formes tout à fait rares : attendrisist etpariisist. Enfin, dans plusieurs verbes de la troisième et de la quatrième conjugaison, les désinences ordinaires de l'imparfait du subjonctif étaient précédées d'une aujourd'hui disparu, qui représentait une voyelle du radical latin que la chute d'une consonne avait fortement modifié. J'en cite quelques exemples, en séparant cet e de la désinence, et en donnant entre parenthèses le mot latin correspondant : pe-ussiens (poiuissemus), ve-issiens (vidi jsemus), fe-isse (fecissem), te-usse (tacuissem), occe-ist (occidisset), de-issent (dixissent).

Participes. Les participes étant, dans l'ancienne langue, de véritables adjectifs, il en résulte que le participe présent ne restait pas invariable. Quant au participe passé joint au verbe être, il s'accordait toujours avec le sujet, même quand il était pris dans le sens réfléchi : on écrivait donc, dans les chartes de Joinville, il se sont devestu, sans Vs finale, parce que devestu était considéré comme un sujet pluriel; et je me suis apaisiés, avec Vs finale, parce que apaisiés était considéré comme un sujet singulier. Il y a plus : un grammairien du treizième siècle ' constate qu'il était loisible d'écrire : je me teing por paies, aussi bien que por paie; c'est-à-dire que l'usage autorisait à donner la désinence du sujet à un participe qui était un véritable régime, probablement parce que l'on considérait surtout la relation qui existe entre ce participe et le sujet principal ;>. L'usage autorisait deux sortes d'orthographes pour le participe joiut au verbe avoir : on pouvait ne pas le faire accorder avec le régime direct, ou au contraire le faire accorder, soit que le régime précédât ou suivit le verbe. Cette

1. Raymond Vidal j voyez la 1 provençales publiées par F. Guetdeux lèmc éjition des Grammaires I sard, page 78.

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tolérance était peut-être préférable à la complication àê nos règles modernes.

Prépositions et adverbes. — Les mots dedans et dehors, t|ui ne s'emploient plus aujourd'hui que comme adverbes, s'employaient aussi comme prépositions ; c'est par exception que dans l'usage actuel on conserve cette double valeur aux mots dessus et dessous. Nous ne nous servons plus de la préposition atout, qui pour le sens ne se distinguait pas d'arec ; elle se composait de la préposition à soudée au mol tout, qu'on pouvait cependant en séparer, mais en le faisant accorder avec le substantif suivant. On observe quelque chose d'analogue dans nos adverbes terminés en mejit : ils sont formés d'un adjectif qui est au féminin parce que celte finale ment représente un substantif latin du même genre ; par e.\emple bonnement, qui équivaut à bona mente. Mais tandis que nous disons aujourd'hui fortement, Joinville disait fortment ou forment (§ 328), parce que l'adjectif fort était un de ceux qui servaient pour les deux genres (§ 341). Notre langue moderne a coiiservé la trace de cet usage dans les adverbes dérivés des adjectifs qui ont pour désinence ant ou eut : c'est parce que ces désinences masculines servaient pour le féminin qu'on en a formé une classe considérable d'adverbes, tels que patiemment, prudemment, vaillamment, dont l'orthographe étymologique seraxi patientment, prudentment, vaillantment. Gomme il y a d'anciens exemples du féminin présente, c'est sur ce féminin que s'est formé par exception l'adverbe présentement. Par la même raison, les adjectifs en al et en el, pour lesquels on a fait de bonne heure des infractions à l'usage ancien, ont produit des adverbes de forme féminine, comme spécialement et perpétuellement. Dans le manuscrit du quatorzième siècle, on trouve tantôt especialment et loialment, tantôt especialement el loialement ; msL\s dans les chartes celle classe d'adverbes ne se présente qu'avec la forme masculine; corpordmcnt, especialment ou especiau- JoiNviLLK. llistoiie de ^ailU Luuis. i'

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ment, lealment ou loiaument, perpetuelment, Comme l'arfverbe telment ne s'y présente pas, et que le féminui Me s'y rencontre parfois à côté de tel, la forme tellement a éié maintenue dans l'Histoire; on y a maintenu à plus forte raison les féminins douce et douces, dont la Chanson de Roland fournit déjà des exemples.

Conjonctions. Il est bon d'avertir que dans Joinville notrfi conjonction conditionnelle si est écrite se, et que l'orthographe si est employée exclusivement pour l'adverbe si, dérivant du latin sic. Les exceptions à cette règle sont si rares qu'on les doit considérer comme des fautes de copie. •Quoique ces deux particules, dont le sens et l'étymologie diffèrent, aient aujourd'hui la même orthographe, il ne faudrait pas les confondre comme on l'a fait dans le Dictionnaire de l'Académie.

Dont, en, que. Il m'a paru nécessaire de donner sur ces trois mots des explications particulières. Dont n'était pas à l'origine un pronom relatif, mais un adverbe de lieu, dérivant des mots latins de unde soudés ensemble, et signi* fiant d'où; « li soudans avoit mainte foiz essaie dont li fluns < venoit (§ 190). î Ce n'est donc pas sans motif qu'on Timprime souvent d'ont. Cette signillcation a conduit à celle de pronom relatif qui est seule usitée aujourd'hui. — En, qui était aussi, à l'origine, un adverbe de lieu dérivant de inde, n'a pas cessé d'être employé comme signifiant de là; mais il est devenu parla suite un pronom relatif équivalent à de lui, d'elle, de cela, d'eux, d'elles. Ce mot se rencontre au § 138 avec son orthographe étymologique ew^ Joinville a employé dont et en, non seulement comme adverbes, mais encore comme pronoms relatifs ou conjonctifs. Le mot que avait quelquefois dans Joinville le sens de car : s Or sus ! qtie vez-ci les Sarrazins (§ 285).» Dans ces phrases, € que tuit ne fussent mort (§ 186), que mourir ne l'en cou- Tenist (§ 29!) >, et autres semblables (§§ 301, 382,582), la

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conjonction que suivie de ne et gouvernant le subjonctif a la valeur de quin en latin. Joinville traduisait quam quod par une répétition du mot que tombée aujourd'hui en désué- \ude : « que que tu le gouvernasses (§ 21), que ce que H

< pechiés morlex venist (§28), gwe ce que il feist un peebié

< mortel (§ 71). »

Après avoir considéré successivement les diflférentes espèces de mots, je vais en examiner les combinaisons ou la syntaxe dans la langue de Joinville.

Régimes indirects.— Grâce à la déclinaison, la langue latine pouvait souvent, par un simple changement de désinence, exprimer qu'un mot était régi par un autre. Notre ancienne langue avait conservé en partie cette faculté. Au lieu de dire comme aujourd'hui, < s'il plaît à Dieu », on était parfaitement compris en disant, c se Dieu plaît (§ 15) », c'est-à-dire en reproduisant par un calque fidèle la phrase latine, c si Deo placet i. La préposition à est nécessaire aujourd'hui pour donner la valeur de régime au mot Dieu, qui s'emploie aussi comme sujet, « si Dieu mourut >; autrefois elle ne l'était pas, attendu que Dieu s'employait seulement au régime, et que Diex seul pouvait s'employer au sujet, € se Diex morut (§ 5) ». Par la même raison, comme les mots mes chevaliers sont aussi bien sujet que régime, nous sommes obligés de dire, c pour donner à manger à mes chevaliers » ; mais dans une langue où ces mots ne pouvaient être au pluriel qu'un régime direct ou indirect, on laissait au lecteur le soin de choisir celle des doux combinaisons qui donnait un sens raisonnable, et l'on disait sans aucune obscurité, f pour mes chevaliers donner à mangier (§ 441) ». Mais il arrivait aussi que l'on exprimait une préposition alors même qu'il eût été possible de la sousentendre. Quoique Joinville ait dit, « le conte de Flandre coururent sus (§ 273) », il aurait pu dire, c au conte do Flandres », etc., puisqu'il dit ailleurs, c il courent tousjours sus aus plus febles (§ 248) ». l)ans une même phrase

XXXlî NOTIONS SUR LA GRAMMAIRE

il a employé conte comme régime de bataille, à "abord sanâ préposition, ensuite avec la préposition à, puis avec la préposition de : i Après la bataille le conte de Flandres, estoit la bataille au conte de Poitiers, le frère le roy; laquex bataille dou conte de Poitiers estoit à pié (§ 274.). > Quelques-unes de ces locutions ont survécu à la transformation de notre vieille langue, et subsistent comme des débris épargnés par le temps et les révolutions : nous savons dire encore Dieu merci, et il n'est guère de ville où il n'existe un monument qui se nomine VHôlel-Dleu, en souvenir du temps où la charité chrétienne s'occupait seule des pauvres, et recommandait de les honorer comme les représentants de Dieu sur la terre.

Inversions. — Il y a dans l'Histoire de Joinville certaines phrases dont la construction sulfirait seule pour prouver qu'il existait dans le texte original, entre le sujet et le régime, une distinction qui n'a pu disparaître que par la faute du copiste. Quand on lit dans le manuscrit du quatorzièmj siècle: « Envoia querre le roy le légat et touz les « prelas de l'ost (§ 163), î on s'aperçoit tout de suite qu'on est en présence d'une leçon altérée. Le copiste du seizième siècle a obtenu la clarté en changeant la construction : « Lors le roy envoya querre le légat », etc.; mais en corrigeant la faute commise contre l'orthographe constante des chartes, on n'a pas besoin de changer la construction pour rétablir la clarté : « Lors envoia querre li roys le légat >, etc. Voici un autre exemple de ces constructions que l'orthographe ancienne rendait seule possibles : « A l'entrer en la « barbacane rescout mon seigneur jErart de Walery mon « seigneur Jehan son frère (§ 295) ». Le bon sens dit que l'un des deux frères devait être sujet du verbe, et l'orthographe ancienne voulait que le nom de celui-là fût précédé de mes sires au sujet, et non de mon seigneur au régime. Or le copiste du seizième siècle, tout en altérant le sens, a conservé celle distinction: c Rescouyt mes sires Everard de

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