PREFACE. III
certaine mesure, I ce régime de subordination féodale cù tous, excepté le roi, avaient, dans l'ordre civil, des supérieurs à respecter. 11 est permis, ce semble, de rattacher à cette origine les habitudes de la politesse française, dont le langage et les signes extérieurs rappellent toujours des pensées de soumission et d'obéissance. Nul aujourd'hui ne s'agenouillerait devant un homme sans choquer les usages et sans se croire déshonoré. Alors au contraire, un vassal, sous peine de violer la règle et d'offenser la bienséance, devait s'agenouiller devant son suierain pour lui prêter hommage. J'ajoute que cette démonstration n'était pas réservée exclusivement pour la cérémonie oîi se consacrait l'alliance viagère du vassal et du suzerain ; elle se pratiquait aussi dans des occasions moins solennelles, puisque Join ville raconte que, mandé dans la chambre du roi, il ne l'aborda qu'en s'agenouillant devant lui (440). Il est vrai que saint Louis le releva et le fit asseoir à ses côtés mais c'était là une faveur extraordinaire, qui aurait pu étonner même un prince du sang royal. Un jour que saint Louis s'était assis par terre à la porte de son oratoire, et qu'il invitait son fils et son gendre, le roi de Navarre, à se placer près de lui, ils s'y refusèrent en disant : « Nous « n'oserions pas nous asseoir si près de vous (§ 37). >
Ce trait montre assez le respect qu'inspirait la royauté; cependant ce respect, si profond qu'il fût, pouvait s'allier avec une grande liberté de langage. Le jour où saint Louis avait relevé Joinville pour le faire asseoir près de lui, il avait arrêté les conditions auxquelles il le garderait à ses gages jusqu'à la fête de Pâques de l'an 1251. Neuf mois plus tard, comme ce premier engagement allait expirer, le roi lui proposa de le renouveler. Joinville répondit que pour le montant de ses gages, il ne demandait aucun changement à leurs premières conventions , mais qu'il avait un autre marché à faire : « Parce que vous vous fâchez > quand on vous demande quelque chose, je veux que vous « conveniez avec moi, que si je vous demande quelque
IV PREFACB.
» chose pendant toute cette année, vous ne vous fâcherez j pas; et si vous me refusez, je ne me fâcherai pas non
> plus (§ 500). î
Comme saint Louis souscrivit en riant à cette condition inattendue, on pourrait se demander si Joinville n'avait pas voulu plaisanter, plutôt que donner un avertissement sérieux; mais le doute à cet égard n'est pas possible. Le même livre qui nous montre le héros chrétien supportant avec une patience inaltérable la dure épreuve de sa captivité, nous fait voir aussi les petites imperfections de l'homme, qui se laissait vaincre quelquefois par de simples contrariétés (§§ 405, 631, 647). C'est dans une de ces circonstances que saint Louis reprit trop vivement un vieil écuyer, dont Joinville n'hésita pas à prendre la défense (§ 661). Le roi, dans son humilité, ne pouvait pas manquer d'accueillir ces libres remontrances et d'en tirer prolil. C'est peut-être en souvenir des sincères avis de Joinville qu'il disait à son fils, dans ses derniers enseignements : c Tu te dois maintenir et comporter de telle manière qup
> tes amis t'osent reprendre de tes méfaits (§ 74!2). » Joinville, qui osait au besoin reprendre saint Louis, ne
manquait pas, à plus forte raison, de le conseiller avec franchise, au risque de lui déglaire. Il le fit dans une cir constance mémorable en soutenant, à peu près seul contre tous, que le roi, au sortir de sa captivité, quoique réduit à un petit nombre de chevaliers, devait rester en Syrie pour travailler à la délivrance des pauvres prisonniers qui étaient demeures au pouvoir des Sarrasins (§§ 426 et 427). Les reproches et les railleries assaillirent ce jeune homme qui avait eu la hardiesse de contredire les plus hauts personnages et les plus sages de France : il arriva inéme ce jour-là que, contrairement à son habitude, le loi ne lui adressa pas la parole pendant le repas (.§ 430). Joinville pouvait donc se croire en disgrâce, et il se tenait à l'écart dans l'embrasure d'une fenêtre, quand saint Louis se rapprocha pour lui dire en confidence : < Soyez tout aise ; car