‹ Histoire de Saint LouisChapitre 5 sur 261 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

de suzerain, il se considérait comme responsable de tous ceux qu'il avait amenés avec lui : « Vous vous en allez outre-

> mer, lui avait dit un de ses cousins; or prenez garde j» au retour; car nul chevalier, ni pauvre, ni riche, ne » peut revenir qu'il ne soit honni, s'il laisse aux mains des

> Sarrasins le menu peuple de Notre-Seigneur, en com- » pagnie duquel il est allé (§ 421). i> On ne peut douter que ces paroles n'aient fait une impression durable sur Juin ville, quand on les rapproche de sa réponse à saint Louis et au roi de Navarre, qui le pressaient, en 1267, de retourner avec eux à la croisade : « A cela je répondis que » tandis que j'avais été au service de Dieu et du roi outre-

> mer, et depuis que j'en revins, les sergents du roi de

> France et du roi de Navarre m'avaient détruit et appauvri

> mes gens, tellement que le temps ne serait jamais où » moi et eux n'en valussions pis. Et je leur disais ainsi que

> si j'en voulais faire au gré de Dieu, je demeurerais ici

> pour défendre mon peuple (§ 735). ï

Je devrais ajouter bien d'autres citations à celles qui précèdent, si je voulais reproduire tous les détails que Joinville fournit sur son existence féodale ; mais je me suis proposé seulement d'en indiquer les traits principaux : la dépendance du vassal, la dignité de l'homme, le dévouement du suzerain. J'arrive maintenant à l'écrivain et à son œuvre.

Si l'on entend par écrivain un homme qui a l'habitude de composer des livres, Joinville assurément ne mérite pas ce nom; car on ne connaît de lui, outre son Histoire de saint Louis, qu'un petit manuel de piété d'une vingtaine de pages, qui a été publié pour la première fois en 1837, sous le titre de Credo. Or, un demi-siècle s'est écoulé entre la compositien de ce Credo, qui était achevé dès les premiers mois de 1251, et celle de l'histoire qui ne l'était pas encore en 1305. C'est à l'âge de vingt-six ans que Joinville, de son propre mouvement, entreprit d'écrire le Credo, tandis qu'il en avait près de quatre-vingts quand, à la prière de Jeanne

Préface. vu

de Navarre, il se chargea de lui faire un livre des saintes paroles et des bons faits du saint roi Louis. Ainsi ce que Joinville a fait de son propre mouvement, c'est un court manuel qu'on ne saurait qualifier de livre ; quant au livre qui a fait sa réputation, il ne l'aurait pas entrepris si une rcino qui l'aimait beaucoup ne l'en avait pas instamment prié (§ 2).

Comment Jeanne de Navarre eut-elle cette heureuse inspiration, et se décida-l-elle à user de son influence sur Joinville pour le contraindre, en quelque sorte, à révéler son talent? Voici une des conjectures qu'il est permis de former.

Le jour de la bataille de Mansourah, le comte de Soissons, placé avec Joinville dans un poste périlleux, et tenant tète à des ennemis nombreux qui les couvraient de leurs flèches, lui disait en plaisantant : < Sénéchal, lais- » sons huer cette canaille; car, par la coifl'e de Dieu! nous » en parlerons encore, vous et moi, de cette journée, dans > les chambres des dames (§ 242). > Comment douter, en eÛét, que Joinville n'ait pas eu mille occasions de raconter les aventures de la croisade, et que cette jeune reine, dont il avait mérité l'affection, n'ait pas souvent pris plaisir à écouter l'ami et le compagnon d'armes de saint Louis? C'était le témoin le mieux informé, celui que les enquêteurs chargés de réunir les éléments du procès de canonisation avai'^nt interro;jé pendant deux jours de suite (§ 760) ; c'était aussi le plus capable de bien écrire ce qu'il avait tant de fois et si bien raconté. Plus Jeanne de Navarre avait pris à plaisir à l'entendre, plus elle avait éprouvé le désir d'arracher à l'oubli tant de beaux souvenirs, et de léguer a ses enfants un li\re qui leur racontât les grands exemples de leur bisaïeul.

C'est pour mieux correspondre à cette pensée pieuse que Joinville résolut de partager son ouvrage en deux parties, dont l'une serait consacrée aux bons enseignements de saint Louis, et l'autre à ses grands faits d'armes. Je n'ai

VIII PftéFACE.

pas à examiner si un tel plan n'offre pas, au point de vue littéraire, plus d'inconvénients que d'avantages, mais à montrer qu'il a été conçu pour rendre le livre plus édifiant. C'est l'expression même employée par Joinville : il a voulu parler d'abord des bons enseignements de saint Louis pour édifier ceux qui les entendront (§ IQ). Un peu plus loin, il revient sur la même pensée et insiste sur le motif purement religieux qui l'a inspiré. « Au nom de Dieu le tout- » puissant, dit-il, nous avons écrit ci-devant une partie des » bonnes paroles et des bons enseignements de notre saint j> roi IjOuis, pour que ceux qui les entendront les trou- » vent les uns après les autres, de sorte qu'ils en puissent » mieux faire leur prolit que si on les eût écrits au milieu » de ses faits (§ 6S). » On s'étonne quelquefois- que Joinville ait répété dans la seconde partie de son livre certains récits qui se rencontrent aussi dans la première. Rien ne lui eût été plus facile que d'éviter de telles répétitions, s'il s'était préoccupé de bien écrire et de bien ordonner sa composition; mais comme il se proposait d'édifier ses lecteurs et de les instruire, il aimait bien mieux se permettre quelques redites pour èlre sur que rien ne manquerait ni à la partie édiliante ni à la partie historique de son ouvrage.

On le voit : Joinville a tenu à constater que son plan avait été inspiré par une pensée toute religieuse. J'ajoute qu'en cédant à cette inspiration il s'est montré conséquent avec lui-même, et fidèle aux sentiments qui l'avaient animé toute sa vie. J'entends par là qu'il était un chrétien fervent, qui ne se contentait pas de la foi sans les œuvres. Lui-même nous le dit dans son Credo : c Les » deux bras de quoi nous devons tenir Dieu embrassé, ce » sont la ferme foi et les bonnes œuvres ; les deux nous

> sont nécessaires ensemble si nous voulons retenir Dieu ;

> car l'un ne vaut rien sans l'autre (§ 8i6). >

Ce chevalier octogénai^'e , dont la plume était restée inaclive depuis un demi-siècle, et qui en se rcmellanl à l'oeuvre par obéissance subordonnait le plan de sou livre

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