VOYAGE DE SAINT MARTIN DANS SON PAYS
n y avait peu de temps que Martin avait été ordonné exorciste, quand il reçut, durant son sommeil, un avis céleste : c'était celui de visiter sa patrie et ses parents , retenus encore dans les liens de la gentilité , et d'exercer à leur égard son zèle religieux. Car, dit un des poètes qui (;;it chanté Martin , la piété humaine ne devait rien avoir à reprocher à celui que la piété divine gouvernait si particulièrement. Il découvrit à son maître l'ordre de Dieu. Hilaire n'osa s'y opposer. Mais, avec beaucoup de prières et de larmes , il lui fit promettre de revenir. Martin , lui-même, entreprit ce voyage avec tristesse, et déclara aux frères qu'il aurait à y souffrir de grandes adversités. L'événement justifia sa prévision. D'abord il prit la route des Alpes-Cottiennes. Un chemin les traversait alors. C'était ^celui qu'avait frayé le
roi Cottius , dès avant le règne d'Auguste , et qui , devenu impraticable, avait été en 279 réparé par l'empereur Probus. Mais bientôt notre saint s^égare dans les détours de ces montagnes, et tombe entre les mains des voleurs. On sait par l'histoire générale que, précisément vers cette époque, Julien , élu empereur par ses troupes, augmenta ses forces en amnistiant et incorporant dans son armée les vieux soldats de Magnence, qui , traités en rebelles depuis sept ans , s'étaient formés en bnndos de voleurs. Ceux qui arrêtèrent Martin pouvaient être (h ce nombre. Déjà l'un d'eux brandissait sa hache sur la tête du saint. C'en était fait de lui, si un autre n'eût arrêté le bras meurtrier. Les mains liées derrière le dos, Martin est confié ))ar les brigands à l'un d'entre eux , chargé de le garder et de le dépouiller, tandis qu'ils vont au loin piller la camjmgne. Cet homme le mène dans un endroit écarté. Là, il H'avif c de lui demander qui il est. A la manière des martyrs dont le souvenir était vivant dans ce siècle , Martin lui répond (|u'il est chrétien. Le voleur insiste et lui demande s'il a peur. L(» Halnt , du ton le plus ferme , l'assure qu'il n'a jamais été pluH tranquille : ne sait-il pas que la miséricorde du Seigneur rM montre surtout dans les épreuves de ses enfants? S'il «éprouve quel((ue sentiment, c'est plutôt celui de la compassion h m vue d'un homme qui, par l'exercice de ses brigandages, mi rmA indigne de la miséricorde du Christ. Là-dessus , il (*hUmii une discussion évangelique, il se met à prêcher à ce itm\Ui*nmiK la parole de Dieu. Bref, le voleur crut, remit M;m lin tV4m sa route, et, avant de le quitter, le supplia de ^nur l^'Si'igneur pour lui. On vit dans la suite cet homme em- |/^(*î^îî4fr b vie religieuse, et c'est de lui qu'on apprit l'aventure. l/lmiUï s'était éloigné de ces lieux. Déjà même, il avait A/'.\tHi>iiA Milan, et cheminait au milieu d'une verdoj'ante et ff.1 mû^Uiut nature. Tout à coup le diable, revêtu d'une forme
humaine, vient s'offrir à sa rencontre. Il n'a pu lui nuire par ses ministres les voleurs ; il va l'attaquer lui-même. Il lui demande où il va. La réponse de Martin est qu'il va où le Seigneur l'appelle. « Quelque part que tu ailles , quoi que tu entreprennes, lui dit le démon, tu auras le diable pour adversaire.» Martin lui répond par ce mot du prophète * : « Le Seigneur est mon appui, je ne craindrai rien de ce que peut me faire l'homme. » Cette énergique parole est comme un dard qui transperce l'ennemi. II s'éloigne aussitôt, et cette triste apparition, dit le poëte *, s'évanouit comme une ombre infernale que dissipe la présence du Christ. Telle fut h déclaration de guerre de Satan contre Martin. Tel fut le premier acte de cet antagonisme contre lequel le saint devait lutter tout le reste de sa vie.
Des faits du môme genre remplissent la vie de saint Antoine et des autres Pères du désert. Ce qui étonne aujourd'hui notre foi raisonneuse paraissait chose ordinaire dans ce siècle. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire une page des écrits catholiques de ce temps. L'action de l'esprit infernal dans les aflFaires du monde y apparaît presqu'aussi fréquente que celle de Dieu. Les païens mêmes admettaient la possibilité, la réalité de l'intervention sensible des puissances spirituelles. Nous aurons, du reste, occasion de revenir sur ce sujet.
Martin avait espéré de délivrer au moins sa mère des erreurs de la gentilité. Il ne fut pas trompé dans son attente. Ainsi, dit le poëte S il fit naître pour le ciel celle qui l'avait fait naître pour la terre.
Mais son père denoeura obstiné dans. le mal. Cependant, dit le biographe, Martin, par son exemple, sauva encore