‹ Histoire de saint Martin, évêque de ToursChapitre 36 sur 155 · Sulp. Sev. , Dial. 3 , n. 5. — Paulin · texte numérisé non relu

Sulp. Sev. , Dial. 3 , n. 5. — Paulin

— sodés Turones. Derrière lui marchaient, d'un air à fendre le cœur, des bandes de prisonniers enchaînés. Bientôt, par son ordre , sont préparés les divers instruments de supplice usités contre les condamnés à mort. Il voulait, le lendemain, procéder aux yeux de la ville épouvantée à cette triste opération. Martin apprend la nouvelle un peu avant minuit. Il part aussitôt, et se dirige seul vers le prétoire de cette béte farouche. Mais , dans le silence de cette nuit profonde , tout repose et les portes sont fermées. Ne pouvant entrer , le saint se prosterne devant ce seuil cruel. Avitien , cependant , était enseveli dans un lourd sommeil. Un ange fond sur lui et le frappe : < Le serviteur de Dieu, dit cet ange, est couché devant ta porte, et toi tu reposes ! » Entendant ces mots, le comte, tout troublé , saute a bas de son lit, appelle ses valets, et tremblant s'écrie que Martin est à la porte , qu'il faut sur le champ qu'on aille lui ouvrir les entrées du palais ; qu'il ne peut souffrir que le serviteur de Dieu endure un tel affront. Les gens d'Avitien avaient les défauts des personnes de leur condition : ils vont à peine au delà des premières entrées, se moquent de leur maître qui, croient-ils, s'est laissé tromper par un songe , puis reviennent et lui assurent qu'il n'y a personne à la porte. Leur propre caractère leur faisait présumer que persoime ne pouvait veiller. Ils étaient donc loin de penser que dans l'horreur de cette nuit un prêtre pût être couché devant un seuil étranger. Avitien s'en laisse facilement persuader , et s'abandonne derechef au sommeil. Mais, bientôt secoué avec plus de violence, il s'écrie qiii^ surciiient Martin se tient à la porte du prétoire , et que c'est ce qui l'empêche lui-même de jouir d'aucun repos d'ame ni de corps. Comme on tarde à lui obéir, il s'avance en personne jusqu'au seuil extérieur de la maison. Là, ainsi que l'ange le lui a dit, Martin s'offre à ses regards. Frappé par l'évidence d'un si

grand miracle : € Pourquoi, seigneur, dit ce malheureux, avoir agi de la sorte envers moi? Tu n'as pas besoin de parler , je sais ce que tu désires, je vois ce que tu demandes. Retire-toi au plus vite de peur que ton affront n'attire sur moi la colère céleste et que je n'en sois consumé , ce que j'ai déjà souffert doit suffire à mon châtiment. Car , crois-le bien , ce n'a pas été un coup léger qui m'a contraint à venir ici moimême.» Après le départ du saint, le comte appelle ses officiers de justice, leur ordonne de relâcher tous les prisonniers et ne tarde pas lui-même à partir. Ainsi fut mis en fuite le cruel Avitien ; et la cité, déli\Tée de sa présence , célébra cet événement par des transports de joie. Ces faits eurent un grand nombre de témoins. Le prêtre Refrigerius les entendit raconter à Tancien tribun Evagrius, homme digne de foi, qui jura par la divine majesté les avoir apprises de la bouche même d' Avitien. < Daigne, dit un saint religieux du moyen-âge, daigne, Martin , montrer à notre égard , auprès du souverain Juge cette miséricorde à laquelle il dut autrefois de délivrer des malheureux destinés à la mort. Car , comment ne l'exaucerat-il pas maintenant , celui qui le fit exaucer alors ? »

On voit par le récit précédent qu'il y avait à Tours un prétoire , ou palais du gouvernement. D'autres monuments attestaient le degré de civilisation auquel était parvenue la capitale du diocèse de Martin. Selon l'historien déjà cité , cette ville possédait à la même époque une basilique, un amphithéâtre, une académie et des bains publics. La basilique était ornée de colonnes et de portiques tellement disposés auprès de la place publique, qu'elle servait également pour rendre la justice et pour assembler les négociants. C'est ce qn'on appelle aujourd'hui une Dourse, et que les anciens Gaulois nommaient le plus souvent une salle, Cette basilique s'élevait au lieu où fut établi depuis le chapitre de la Basoche,

en btin Basilica, ou Notre-Dame-de-Gonsolation. L'amphithéâtre ou les Arènes étaient peu éloignées de la basilique. Les bains occupaient précisément Tendroit où se tenait dans les derniers temps la justice de la cathédrale de Tours, qui de là avait pris le nom de Justice-des-Bains. L*académie ou école publique fut fondée vers ce temps-là par l'empereur.

Voici, sur la ville de Martin, d'autres renseignements, fournis par un savant de nos jours. Dans les fondements de la rouraile romaine qui se voit encore aujourd'hui k Tours , on remarque une grande quantité de blocs énormes. Quelques*uns sont chargés de sculptures, d'autres présentent des débris de frise, des bas-reliefs . des tronçons de colonne, des chapiteaux. Or, aucune des médailles trouvées dans ces murs n'est postérieures à l'empereur Gratien, qui, comme nous le verrons plus loin , gouvernait les Gaules en 375. On en coodutquela démolition de l'édifice auquel appartenaient ces sculptures a eu lieu sous cet empereur, et de là on arrive à penser que tous ces débris faisaient partie d'un ancien temple p^ea détruit, vers l'époque où uous sommes arrivés, par le zèle de notre saint. Les inscriptions, le genre des sculptures, les fragments d'autel qu'on reconnaît dans ces ruines, confirment, du reste, cette opinion. Quant à la muraille elle-même , l'enceinte dont elle dessine le circuit est celle de la cité qui avait remplacé Césarodunum, et qui du temps de saint Martin se nommait Turoni ou Turonum civitas. Elle part ^e la tour qui subsiste encore dans la cour de l'archevêché, pour gagner en droite ligne la tour dite du Cupidon, puis celle de feu Hugon, sur le bord de la Loire. De là, suivant le fleuve, elle s'avance jusqu'à une centaine de pas plus loin que la tour de Guise , d'où elle rejoint son point de départ en passant sous les clochers de la cathédrale, La cité des Turones avait donc alors une très-médiocre étendue. La

muraille dont nous parlons ici est le rempart mentionné plus haut, à propos du palais impérial, habité à Tours par Talentioien.

Revenons au comte Avitien. Cet homme qui, en tous lieux et en chaque ville laissait d'atroces monuments de sa cruauté , à Tours, et à Tours seulement, ne faisait plus de mal k personne. Cette béte féroce , qui se nourrissait de sang et de suppUces, ne montrait que douceur et tranquiUité en présence du bienheureux *. Un jour, Martin se rendit auprès de lui. A peine eîitré dans son cabinet, le saint vit assis derrière le comte un démon d*une étonnante grandeur. De loin , il souffla contre lui , comme de nos jours , TÉglise le fait encore pour chasser le mauvais esprit.. Chez les anciens , le souffle était regardé comme une marque de mépris. Avitien crut que l'action de notre évêque était dirigée cantre sa personne, c Pourquoi, dit-il, ô saint, me traiter de la sorte?» Et Martin: € Ce n'est pas à toi que j'en veux, mais àrétre cruel qui pèse sur ta tête. » Le diable se retira donc et abandonna son siège ordinaire. Or, il fut constant qu'à partir de ce jour, Avitien montra plus d'humanité. Avait-il compris qu'il n'avait fait jusque-là qu'exécuter la volonté du diable assis sur ses épaules? Ou bien l'esprit immonde chassé par Martin, de son poste auprès de lui , fut-il dès lors privé de sa funeste influence sur ses actions ? L'esclave avait-il fini par rougir de son maître? Était-ce le maître qui ne tourmentait plus l'esclave ? L'historien nous pose toutes ses questions sans les résoudre. « Ainsi , dit le poète, Martin chassait le démon de tous ses postes, des cœurs des hommes aussi bien que des temples. — «Pour en finir avec le nom d'Avitien, nous dirons, que le premier comte de Tours eut une fille, nommée

i. Dial. 3 , n. 8. —Yen. Fort. , 1. 4. — Paulin , 1. 5.

Placida, qui bérita de la ville d'Amboise, dont nous parlerons plus loin. On ne sait rien d'elle, sinon qu'elle eut pour tout enfant une fille, mariée ensuite h un seigneur appelé Billejus.

Ce que dit notre biogi'apbe de la cruauté d'un gouverneur romain , sous les empereurs chrétiens , a de quoi nous étonner. Cependant, quand un empereur donnait des exemples du genre de ceux de Yalentinien I" , la barbarie des subalternes peut s'expliquer facilement. Ce prince avait nourri, pendant plusieurs années, de cadavres humains, deux ourses énormes qu'il logeait à côté de son appartement. La dignité de préfet des Gaules, conférées par lui à un nommé Maximin, était une récompense accordée h la cruauté. Maximin faisait gloire de sa méchanceté, et disait insolemment : c Personne ne peut se flatter d'être innocent quand je veux qu'il soit coupable. » En Afrique, il y avait un gouverneur de même caractère , nommé Romanus , qui, par ses cruautés et ses impostures occasionna une révolte. Le paganisme n'avait donc point encore disparu des mœurs de la société romaine. Cette société, comme un édifice tombant de vétusté, ne pouvait plus être restaurée. Elle devait être détruite de fond en comble. Le temps de cette exécution approchait alors. Un inonde nouveau allait remplacer l'ancien. Les Martin et les Ambroise,les Augustin et les Jérôme, les Chrysostôme et lesÉpiphane devaient en être les flambeaux. — Saint Ambroise, à la même époque , exerçait sur des grands de l'empire, tels que Stilichon, une influence semblable à celle de Martin sur le comte de Tours. Le meurtre de Mascozil faisait voir combien l'empire avait besoin que Stilichon fut contenu par saint Ambroise. — Un mot encore : il regarde la qualité de comte. Elle fut plusieurs fois dans ce siècle conférée à des hommes d'origine barbare. Ainsi, le goth Alaric était

comte de l'empire. Le matire Gildon commandait les troupes romaines d'Afrique, en qualité de comte. Les deux Goths Tribigilde et Gainas étaient aussi comtes de Tempire. L'empire honorait donc déjà ses maîtres futurs.

Voici un trait qui , comme nous le verrons plus tard , se rattache à la même date que les précédents , c'est-Jhdhre à Tannée 377. Il y avait dans le pays sénonais un bourg dont chaque année le territoire était ravagé par la grêle ^ L'excès de leurs maux engagea les habitants à s'adresser à Martin pour implorer son secours. Dans ce but, ils lui envoyèrent l'ancien préfet, Auspicius, bien digne, dans cette circonstance, d'être leur interprète, puisque habituellement ses terres avaient plus à souffrir que les autres de l'ouragan. Martin se rendit en cet endroit, y fit sa prière, et délivra entièrement toute la contrée du fléau qui la menaçait encore. — c S'il faut prouver ce que je dis , ajoute le narrateur , .si mon auditeur, trop faible, exige des témoins , ce n'est pas un homme que je citerai, ce sont plusieurs milliers d'hommes : c'est tout le pays sénonais que j'appellerai en témoignage du miracle opéré en sa faveur. » — Le pays des Senones ou Sénonais était contigu à celui de nos pères les Turones. Le bourg dont il s'agit ici paraît avoir été sur les confins des deux peuples. Il n'est donc point étonnant quon y ait songé à requérir la visite du saint , et que lui-même s'y soit rendu. Ce fait n'en prouve pas moins non-seulement sa compatissante charité , mais aussi la célébrité de^son nom à cette époque. Bientôt, du reste, nous le verrons entrependre des voyages beaucoup plus longs , dans l'unique but de secourir des malheureux.

Cependant, d'après la légende à laquelle nous avons emprunté sa généalogie, le saint aurait lui-même reçu, vers

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