CHAPITRE X
&JLUXT MARTm DANS SON MOIfASTÂRE.
Le saint était donc rentré dans son monastère de Tours t alors appjBlé communément le monastère de l'évêque, nonseulement parce qu'il l'avait fondé, mais aussi parce qu'il avait coutume d'y faire sa résidence. Depuis il reçut le nom de grand monastère ou de Marmoutier ; car il était incomparablement plus considérable que les autres de la même province. Si nous en croyons un auteur , il fut nommé ainsi du vivant même du saint , par rapport aux monastères bâtis par lui à Milan et à Poitiers^ et qui étaient bien moins illustres. — Quoi qu'il en soit, la retraite du saint n'étîût pas pour lui sans combats; ils lui venaient toujours de cet ennemi qui dès le conmeneement lui avait déclaré une guerre implacable. Tantôt il attaquait ses disciples pour leur faire abandonner la pratique de leur» vmnif. tant4t. il le» excitait
contre leur maître ; quelquefois il le tentait lui-même , soit par la séduction, soit par la violence. Martin éprouvait des consolations bien supérieures à ces peines ; le Ciel descendait dans son humble demeure et lui faisait oublier la terre. Des hommes pieux venaient le visiter et se mettre sous sa conduite. Ensuite triomphant lui-même de Tennemi infernal , il aidait les autres à le vaincre aussi. C'est ce qu'atteste le fait suivant ' .
Un soldat avait déposé son baudrier dans Téglise et fait profession de Tétat monastique. Reçu au nombre des disciples de Martin, il s*était construit une cellule éloignée des autres, dans un lieu retiré. Son dessein était d'y vivre en ermite. Mais bientôt Tastucieux ennemi des hommes vint jeter le trouble dans ce cœur encore grossier. Par Tordre de Martin, sa femme avait été placée dans un monastère de filles. Changeant à ce sujet de résolution , Tancien soldat se prit à désirer qu'elle habitât plutôt avec lui. Ce brave ermite va donc trouver Martin, et lui ouvre son cœur. Le saint repousse avec force une telle réclamation. « Une femme, dit-il, s'associer de nouveau à un homme qui est devenu moine et a perdu ainsi le titre de mari , la chose est par trop inconvenante. » Le. soldat insiste ; il assure que son projet n'a rien que d'innocent, ce qu'il veut avoir dans sa femme c'est simplement une compagnie. Et comment craindre qu'ils viennent à retomber tous deux dans leurs anciens désordres ; lui n'est-il pas soldat du Christ? et elle, n'est-elle pas attachée à la même milice par les mêmes serments? l'évêque n'a donc aucun motif d'empêcher deux saints qui, grâce à leur foi, ne connaissent plus de sexe , de combattre côte à côte. Alors Martin , dont l'historien affirme ici rapporter les propres paroles :
i. Dial.2,n. 12.*-'Paulin,l. S.
€ Dis-moi, as-tu jamais été à la guerre? t'es-tu trouvé quelquefois dans une armée rangée en bataille? — Oui I répond le soldat, je m'y suis trouvé bien des fois; j'ai bien des fois été à la guerre. — Dis-moi donc , ajoute Martin , dans cette armée , qui attendait sous les armes le moment de Taction , ou qui , déjà aux prises avec les troupes ennemies , combattait corps à corps , l'épée à la main , as-tu vu quelque femme se tenir en ligne ou combattre ?» Le soldat confus se prend à rougir, ses yeux sont dessillés ; il remercie le saint de ne l'avoir pas abandonné à ses illusions , et de l'avoir corrigé sans paroles dures ni reproches, mais au moyen d'une comparaison vraie, et appropriée à la raison d'un soldat. Pour Martin , se tournant vers ses disciples dont une nombreuse troupe s'était groupée autour de lui: c Que la femme, dit-il, n'aille point au camp des hommes : l'armée des soldats doit se tenir à l'écart. Que la femme s'en éloigne et demeure seule dans sa maison. Une armée se rend méprisable si Ton y voit une troupe de femmes mêlée aux cohortes des hommes. Le soldat doit être au champ de bataille ; le soldat doit combattre dans la plaine. Quant à la femme, son devoir est de rester derrière les murs et les remparts. Elle aussi, elle a sa gloire-, c'est de conserver sa pudeur pendant l'absence de son mari ; car son premier mérite, sa victoire parfaite, c'est de n'être point vue. » — Ainsi, dit le poète , les paroles de Martin guérirent son disciple des fausses joies d'une imagination déréglée et lui rendirent les vraies joies du cœur. L'ermite renonce à sa femme pour songer uniquement à la couronne qui l'attend, et retourne en pak au combat. — Ce fait prouve que saint Martin et ses disciples étaient de véritables moines; autrement, que signifieraient ces serments qui avaient ôté au soldat la qualité de mari en lui donnant celle de moine ? Nous avons déjà vu chez eux le vœu de pauvreté; id, celui de chasteté est évident.
La même Mt aussi met hors de douta Texistencd d'un monastère de. filles, établi à quelque distance de celui des hommes. L'institution des monastères de vierges était encore un fruit que le iv* siècle avait vu naître dans les jar-* dins de TÉglise. Ce fruit avait mûri sous le soleil d'Orient avant d'être naturalisé en Occident. Au commencement de ce siècle, un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Ammon, d'une famille noble et riche, avait persuadé à sa femme de vivre avec lui en continence perpétuelle. Ils passèrent ainsi dix-huit ans. Ses parents morts, Ammon se retira sur la montagne de Nitrie. Pour sa femme , restée seule dans la maison, elle y réunit un grand nombre de vierges ferventes qui, sous sa conduite, retraçaient les vertus et les austérités des plus célèbres anachorètes. Nous voyons ensuite un monastère de filles bâti, dans le Pont, au bord de la rivière dlris, par sainte Emmelie, mère de saint Basile et sainte Macrine, sa sœur. Dans la haute Thébaïde , la sœur de saint Pacôme avait donné un exemple semblable. Ayant appris la vie merveilleuse de son frère , elle vint à son monastère pour le voir , il lui fit dire par le portier : < Ma sœur , tu sais maintenant que je suis en vie et en santé ; va-t-en donc en paix, et ne t'afiBige pas de ce que je ne te vois point des yeux du corps ; si tu veux suivre mon genre de vie , fais-y bien réflexion , et si je vois que ce soit de ta part une résolution ferme , je te ferai bâtir un logement où tu pourras demeurer avec bienséance. Je ne doute point que, par ton exemple, le ^eigneur n'en attire d'autres. » Ayant entendu ces paroles, sa sœur pleura amèrement et se résolut à servir Dieu. Pacôme hil fit bâtir, par ses frères, un monastère éloigné du sien, le Ni) entre les deux } et en peu de temps elle devint la mère d'une grande multitude de reUgleuses. En Orient on les appelait les /}|}«9 é}^ VcXHamê. -^ En Occident , ^exemple de
J'illu&tre Mdi^celk, instruite elle-même ]^ar saint AthatlaM»
donnsk naissance aux communautés de vierges. Saint Jérôme
nous a laissé Téloge de la veuve Léa qui gouvernait un
fl»ona stère de vierges; elle les instruisait plus par son
exem j>le que par ses paroles. Elles passait les nuits en prières;
Mû li.^])it et sa nourriture étaient très-pauvres, toutefois sans
ostent^stion. Elle était si humble qu^elle paraissait la servante
de tourtes, elle qui avait eu autrefois un grand nombre d'es-
<^ve^ , ^ AInri la famille monastique était dès lors complète.
Heur^^iix siècle où nulle entrave n'arrêtait Tessor de la piété
chréfii^nnel
Sai-înt Martin reçut, vers le môme temps, deux disciples
plus éclairés que celui dont nous venons de parler. Il y eut
autr^^(jis^ dit une légende respectable, un homme éminem-
men^ religieux ; il * se nommait Maximus , c*est-à-dir« très-
graa^ ^ et il était très-grand en effet par la plénitude des
vertvi^s qui résidaient en lui, aussi bien que par le nom dont
ft ét^ijt décoré. Distingué par sa noblesse , Aquitain de nation
ct^^tifde Poitiers » il fut élevé à la cour-, là, le premier
parucii les courtisans , par la probité de ses mœurs , comme
pa^ sa dignité , il feuilletait souvent et avec application les
vol\XTnes sacrés des Écritures. Un jour il méditait profondé-
m^^a.t; l'endroit où le Seigneur dit : Que celui qui veut venir
après moi se renonce lui-même. Inondé tout à coup de la
gra.ee de TEsprît saint, il ^-énonce à tout ce qu'il possède,
et se voue au service de Dieu. Le livre de sa vie écrit en
vers , et aujourd'hui perdu , assurait qu'il fut le disciple du
glorieux saint Martin, dans la^ sainteté et l'austérité de la vie»
Ce fut à Técole de Martin qu'il apprit à mériter les biens
célestes, Une hymne dit de lui: Fidèle serviteur du Christ,
^ 6reg. Tar. , D. Glor, Conf. , G. 22. ^ Prop. B« Hax. flalnon.
compagnon de Martin par la foi, apprenti rival def son maître , fils semblable à son père. Maxime , appelé aujourd'hui saint Mexme , devait être d*un âge déjà mûr quand il vint au monastère de Tévéque : son nom reparaîtra dans cette biographie.
Quand à l'autre disciple, voici son histoire: Aux jours anciens de la persécution païenne, le président Âquilin, à Milan , recherchait les chrétiens. Les frères Florent et Florian, Insubres de nation , sont arrêtés et conduits devant lui. « Florent etFlorian, leur dit-il, sacrifiez aux dieux, si vous ne voulez être châtiés conformément aux ordres des env pereurs. — Nous n'en ferons rien , répondent les deux frères, exécute les ordres que tu as reçus. >> Le président irrité essaye de les dompter par les tourments. N'en pouvant venir à bout, il prononce contre eux une sentence qui les condamne à être précipités dans le fleuve. Tandis qu'on les emmène, chargés de chaînes, ils arrivent en un lieu où les soldats, fatigués de la route , s'asseoient et puis s'endorment. Alors un ange du Seigneur apparaît à Florent: « Mon frère Florent, lui dit-il, la couronne du martyre ne t'est pas destinée , mais tu auras part avec les confesseurs: lève-toi donc et va dans les Gaules; je t'y montrerai le lieu de ta demeure; car tu dois recevoir un jour l'ordination des mains de Martin, évêque de Tours. » Au même moment ses liens se trouvent détachés; il appelle Florian , et lui apprend ce qui vient de lui être révélé. Florian lui dit : « Fais ce que le Seigneur t'a ordonné. » — Ainsi s'exprime une légende. Cependant les critiques prétendent que saint Florent n'a rien eu de commun avec saint Florian , dont le martyre aurait eu lieu en 304 , douze ans avant la naissance de saint Martin. On assure que Florent