‹ Histoire de saint Martin, évêque de ToursChapitre 68 sur 155 · SAINT MARTIN REÇOIT LA VISITE DE SULPICE SÉVÈRE · texte numérisé non relu

SAINT MARTIN REÇOIT LA VISITE DE SULPICE SÉVÈRE

Notre saint reçut , vers cette époque, une visite qui devait avoir pour lui de bien douces et bien glorieuses conséquences. Mais il nous faut reprendre les choses de plus haut.

Nous avons parlé de saint Paulin de Noie. 11 avait épousé une Espagnole, nommée Therasia, qui lui avait apporté de grands biens, mais se distinguait surtout par son mérite personnel et sa piété. Jl s*était fait un grand nombre d'amis en Italie, en Espagne et dans les Gaules, et avait déployé, durant l'espace de quinze ans , ses rares talents et sa merveilleuse capacité pour Tadministration des affaires, tant publiques que particulières. La mort d'un frère, les révolutions poUtiques qui suivirent le meurtre de Gratien, et plus encore ses entretiens avec saint Delphiu , saint Victrice , saint Ambroise , saiiit Martin lui avaient donné le goût de la retraite. Encou-

ragé par sa femme , il s*était retiré avec elle dans une petite terre qu'ils avaient en Espagne, où ils s'occupaient uniquement de leur sanctification. Ils eurent un fils , qui mourut huit jours après sa naissance. Depuis ce temps, ils s'étaient engagés, d'un mutuel consentement, à vivre dans la continence.

Enfin, Paulin résolut de renoncer au sénat, au monde, à sa patrie, à ses biens, à sa maison, pour faire profession de la vie monastique. Ayant donc vendu ses biens et ceux de sa femme , unie à lui dans le même sacrifice , il en distribua l'argent aux pauvres. Il ouvrit ses greniers et ses celliers à tous venants* Non content des pauvres de son voisinage, il en appelait de toutes parts pour les nourrir et les vêtir. Il racheta une infinité de captifs et de pauvres débiteurs réduits à l'esclavage faute d'avoir de quoi payer leurs dettes.

Une telle conduite lui mérita et les éloges des saints et la censure des gens du monde. Ces derniers traitèrent de folie Sa piété : les riches l'abandonnèrent , ses esclaves , ses affranchis, ses frères lui refusèrent tout service. 11 souffrit leurs mépris avec générosité. Rien ne put obscurcir dans son ânie les lumières que lui avait communiquées son commerce avec les saints et en particulier avec l'évêque de Tours.. Les reproches mêmes de l'amitié échouèrent devant sa résolution.

AtiSoie, son maître, qui était chrétien, mais tout juste ce qu'il fallait pour n'être pas un païen , se plaignit de son changement à lui-même par plusieurs lettres en vers. Une de ces pièces nous apprend combien les possessions du jeune Paulin étaient considérables , puisque Ausone y déplore de voir partager entre cent personnes différentes les royaumes du ▼tetti Paulin , son père. Le saint répondit à ces èpltres par plu-

sieurs petits poèmes d*ime urbanité exquise, où il s'efforce d'éclairer les préjugés mondains du profes&eu^ gaulois, -^'nsi , Ausone accusait son changement de légèreté et même « impiété. € N'appelle pas impie ni oisif, lui répond son élève. ^fuî qui ne s'occupe que de Dieu , qui met toute sa confiance en lui et ne pense qu'à lui plaire. Puis donc que tu m'aimes, pardonne-moi si je fais ce qui m'est utile; félicite-moi si je VIS comme je dois. » Ailleurs , Paulin l'assure que sa conversion à Dieu ne fera que rendre plus intime leur ancienne anaîtié. Du reste, il renonça aussi à la poésie profane, et s'il s Occupa encore de vers , ce ne fut que pour traiter des sujets pieux. Il est un des fondateurs de cette poésie chrétienne ?^* > espérons-le , ne sera pas toujours exilée de nos écoles «modernes.

-t-«^ dessein de Paulin, en renonçant au monde, était d'aller Passer le reste de ses jours dans une solitude près de Noie. *^îs le peuple de Barcelone, édifié de la pureté de ses "^^-'^'Uts, se saisit de lui dans l'église , le jour de Noël , et le ordonner prêtre. Quoique saint Paulin n'ait pas été, à ^^^prement parler, disciple de saint Martin, il semble néanr^^^ios avoir beaucoup profité de ses relations avec lui, se *^*"~ proposé pour modèle, et lui avoir voué une admira-

^^^ toute particulière.

ïl avait un ami plus jeune que lui, nommé Sulpice Sévère, ^^^ tlafamilleétaitégalementnoble et riche. L'étude des lettres

aussi occupé ses premières années. Devenu capable d'une

ication sérieuse, Sulpice s'était mis à lire les auteurs du

f^^^le d'Auguste , pour se former le style : il en profita si

■■^^o qu*on le prendrait pour l'un d'eux. Ayant fréquenté le

^ï*i*eau dans un âge où l'on ne se fait point encore de répu-

'-^tion , il n'avait pas tardé à effacer tous ceux qui couraient la

^ô carrière. Enfin, il s'était uni à une fename de famille

212 — coosuliiire i{ui lui avait apporté de grands biei rhonune qiie la gloire de saint Martin attirait at Mariâbutiér. Laissons-le parler lui-même '.

■ Ayant, dit-il, entendu parler de la foi, de iairadçs ^e' Martin, nous brûlâmes du désir dt entreprîmes dans cette vue un pèlerinage bien ( cœur. Or, on ne saurait croire, avec quelle liun bonté il ine reçut à celle époque , se félicitant be réjouissant dans le Seigneur, d'avoir été asse nous , pour que le désir de lui rendre visite i entreprendre ce voyage. Misérable que je suis! . L'avouer. Lorsqu'il daigna m'admettre h sa tal nous offrit lui-même de l'e^iu pour laver nos maiil aussi, le soir, il nous lava les pieds, sans que jt la force de m'y refuser ou d'y opposer la moindr car j'étais tellement accablé sous le poids de i que j'aurais cru commettre un crime en ne se sa à tout. La nécessité de fuir les délices de ce charges du siècle , si nous voûtions , libres et d< le Seigneur Jésus . tel l'ut l'uuiquc sujet de ; avec nous. A ce propos, il nous cilail te sul doimé?) notre temps, par cet bomtne illustr< qui, relionçantii des ricliessi^s immenses, su presque le seul de nos jours, sut, accompli préceptes évangéliqucs. C'était là , nous < qu'il fallait suivre, c'était là le modèle < fmiter'. Bîenbenreux le siècle, témoin d'ur foi et de courage ïiiar, conformément à la de Paulin, qui possédait de grands biens, ava aux pauvres toutes ses prbtA'iëtés , moDtr

la possibilité dçce que, auparavant, on regardait comme 3ssible. Les paroles, les entretiens du samt évé(tue, quelle ité» quelle dignité ils respiraient! Que ^oplai^a^a avait solidité , de puissance, que sa jparole étai prompte ti quand il voulait résoudre les questions des Ecritures ! ucoup de gens, je le sais, sont incrédules sur çje. pomt; "*■ bien, j*en ai vu, qui refusaient de croire à mon pr9jpre [nage. C'est pourquoi j'atteste Jésus et Tespérance coiMnaune à tous les chrétiens , que jamais d'aueune bouche 1^ n'aî entendu sortir tant de science, tant de génie , iin lan-

S^ge si correct et si pur. Au milieu des mérites de Martin,

c'est , il est vrai, une bien faible louange. Toutefois n*est-il P^s encore admirable, qu'à un hooime illettré , cette ^âçe ^e — xxiéme n'ait pas fait défaut! »

i^^sirant ardemment écrire la vje de saint Martin, Sulpice

oe^rôH^e profita de son séjour auprès du saint, jp^i^ur ^'en

instar vwe. Il l'apprit en partie, de l'évêquQ lui-même^ î.totçr-

^ûg-^^^^^^ autant qu'on pouvait Je f^ire , en pafti^^QceiiXj.qpî

^^ -^XA/aient été témoins, ou la connaissaient de toute ^tre

-Ipice , sans avoir habité comme moine, le mpnaçtèffiite

^^^^^^ évêque, fut certaine^ïent et son . disçiplej ç^ .sp,^ ^fl;û.

►î , MarU^., l'homme illettré , donnait eneo^'e des Ie.ç9p5i {Çt

^^^l^i-rait de l'enthousiasme aux plus diçtinp^^ lit,tér?f!^w§^

^^tte qualification d'illettré, donnée , cqn^njiç iUQ|i^ ^^J^

"^^^ a. notre saint, par son admirateur passionné, ^fun^^n(toii>e

^^vait déjà vengée en sa propre perspneedu ffifpï;!^.,^

L ^aax sages. — Parmi ses visiteur^ , ^'étaient .t^rouyés ,un

m^ \oviT des philosophes disposés à se moquer de ce qu'il n'avait

^ pas étudié. Il leur dit : « Que vous en sembleTLequel est le

« premier le bon sens ou les lettres? Lequel est la cause de

Tautre?— C'est, répondirent-ils, le bon sens qui est le premier, et qui a trouvé les lettres. — Donc, reprit Termite, les lettres ne sont pas nécessaires à qui a le sens droit. » Les lettrés s*en allèrent surpris delà sagesse de cet ignorant; car, ajoute rhistoire , il n'était point agreste pour avoir vieilli dans la montagne, mais agréable et civil, et ses discours étaient asssaisonnés d'un sel tout divin. Saint Hilarion , son disciple , avait étudié avec succès les lettres à Alexandrie.

Mais qu'entendait-on alors par les lettres et les hommes lettrés? Un exemple nous le fait connaître.

Saint Basile, ami de saint Grégoire de Nazîanze, avait étudié avec lui la rhétorique , la poésie , la philosophie , la dialectique. Il y avait joint l'étude de la géométrie 'et de l'astronomie , autant qu'il fallait pour n'être point inférieur aux plus habiles. Il avait fréquenté les écoles de Césarée , de Constantinople et d'Athènes. C'est après trente ans d'étude qu'ils quittèrent cette dernière ville. De tels hommes pouvaient passer pour lettrés. Saint Martin était réputé illettré parce qu'il n'avait point étudié les sciences profanes, mais se^ilement l'Écriture sainte et la doctrine ecclésiastique.

Quant à cette connaissance , à cette intelligence des saintes écritures, dans laquelle notre saint excellait, grand était, au IV* siècle, le zèle des chrétiens pour l'acquérir, grand était leur amour pour les textes sacrés. On s'écrivait d'un bout de l'univers à l'autre pour se demander l'explication de passages difficiles. C'est que le monde, dégoûté delà science humaine, s'était tourné de toute la force de sa lassitude vers la science divine. Ce mouvement pljis marqué, ce semble, à cette époque, qu'à toute autre , était secondé par les travaux des hommes les plus éminents. .

Le nom de saint Jérôme trouve ici sa place naturelle. Ses ouvrages sur l'Écriture lui avaient dès lors acquis une haute

réputation. Le pape Damase , qui vivait eneore en 584 • lai

lisait avidement, lea transcrivait même, et preaiait l'auteur

à'Gtx écrire d'autres , lui proposant diverses questions, En

^S , c'est«-à*dir6 environ deux ans avant l'époque oix nous

sanunes arrivés de cette histoire , saint Jérôme était venu k

Alexandrie pour y voir Didyme- l'Aveugle, et s'instruira

âupi*fes de lui, quoique lui-même eût déjà les cheveux blancs,

^t rCkt regardé comme un des plus savants docteurs de l'Église,

^' Itxi proposa, durant un mois , ses difficultés sur toutes les

fritures, et ce fut à sa prière que Didyme composa trois

^'^•*e» da commentaires sur Osée , et cinq sur Zacbaria , pour

^'^f^plëer à ce qu'Origène n'avait pas fait. Et ce n'étaient pas

^^■Alement les prêtres et les docteurs que cet amour des

**^*^it^res possédait. Le simple peuple , les femmes mêmes

^^ Causaient leur plus cher entretien. Gomme las fidèles ^^-^^nt habitués à l'ancienne Vulgate , la version de saint

éprouva plus d'une opposition. Dans une église ob ^^^^ â tait lue, le peuple se mutina parce qu'il avait nommé comjM -»* -^g g^ jjQjj pj^g Yierre , la plante qui ombragea la prophète

Une des plus grandes occupations du saint docteur it son séjour à Rome, avait été de répondre aux dames r^^^^t^.^fnçg qui ]q consultaient sur l'Écriture.

^^c^ur en revenir à Sulpice Sévère , après sa première visite

^ ^^^«t Martin , Il retourna dans son pays. Là , il ne t»d«

V^^ ^ se conformer et aux exemples de son ami et aux instni&r

^^''^y^^ de celui qu'il avait dès lors pris pour maître dans la

^^^^^feïïee des saints. Déjà son cœur s'éloignait peu à peu du

^^Tx^e. Un dernier coup vint briser ses derniers liens. Sa

L ^^ttime lui fut ravie par la mort. Il continua de vivre dans la

^^ \Aus parfaite intelligence avec sa belle-mère , qui était une

SJ^^k clwPétipnne fervente et l'aimait comme son fils. Son sacrifice

A ia\ d'autant plus méritoire , qu'il était encore à la Qeur de

son âge , car il n'avait guère plus de trente-cinq ans; et jouissait de Testime générale. En se donnant à Dieu, il ne se dépouilla pas entièrement de ses grands biens; il se contenta d'en faire don à l'église en s'en réservant l'usufruit. Il employait , du reste , tous ses revenus en aumônes et autres bonnes œuvres, de sorte qu'il était moins le propriétaire de ses biens que l'économe de l'église et des pauvres. Son changement, qui lui attira la colère de son propre père, le rendit aussi Tobjet de la risée et de la haine des méchants. Mais il n'en fut point ébranlé et se retira dans un village d'Aquitaine où il fit sa demeure d'une cabane. Ses serviteurs et ses esclaves qui l'avaient suivi, devenus ses frères et ses disciples, se consacrèrent avec lui au service du Seigneur. Ils couchaient sur la paille ou sur des cilices étendus par terre. Ils ne se nourrissaient que de pain bis , de légumes et d'herbes bouil- Ués qu'ils assaisonnaient seulement d'un peu de vinaigre. C'est dans cette retraite que Sulpice écrivit en deux livres une histoire sacrée, autrement une histoire ecclésiastique depuis l'origine du monde.

Encore hommes du siècle, Sulpice et Paulin étaient amis intimes. Devenus saints l'un et l'autre, ils s'aimèrent avec encore plus d'affection. Outre les épreuves que le premier eut à subir de la part des hommes, il tomba aussi dans deux maladies dangereuses ; saint Paulin lui apprit à supporter ses peines.

Depuis sa première visite à notre évêque , Sulpice , chaque année fit ui voyage à Tours , pour jouir de la vue, des exemples et des entretiens de saint Martin.

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