‹ Histoire de saint Martin, évêque de ToursChapitre 94 sur 155 · MORT DE SAINT MARTIR · texte numérisé non relu

MORT DE SAINT MARTIR

Martin , longtemps d'avance connut le jour de sa mort , et dit aux frères que la dissolution de son corps était proche.

Suivant la légende du bienheureux Demetrius, le saint écrivit à son ancien serviteur pour l'avertir de sa fin prochaine et lui recommander les habitants du heu où il l'avait placé.

Cependant un motif survint qui engagea notre saint évêque à visiter la paroisse de Candes. Les clercs de cette église étaient en discorde ; il voulut rétablir la paix parmi eux : il n'ignorait pas la fin de ses jours , mais pour une cause de ce genre, il n'hésita pas à partir. Pouvait-îl mieux compléter les mérites de sa vie qu'en laissant la paix rendue à une église ? Il se souvenait, dit un auteur du ix^ siècle, de ces paroles de TévangOe : < Bienheureux les pacifiques , parce qu'ils seront

appelés fils de Dieu. » Il voulait laisser à tous la paix à Vexemple du Seigneur qui dit à ses apôtres , le jour de sou Ascension : c Je vous laisse ma paix , je vous donne ma paix. Je vous laisse en paix : je vous trouverai en paix. »

Sachant , ajoute la légende de ses sept cousins , qu'il ne reviendrait pas de ce voyage , il convoqua tous les frères , les embrassa et les bénit. Il mit à sa place, pour les conduire, un des moines , nommé Galbert , rétablit abbé et le confirma dans cette charge par sa bénédiction. Il lui recommanda aussi les sept frères ses cousins germains.

Il part donc accompagné , comme toujours , de son trèsnombreux et très-saint cortège de disciples. Sur le fleuve de la Loire , dont il descend le cours , il aperçoit des plongeons occupés à guetter les poissons ; ces oiseaux remplissaient leur estomac vorace par de continuelles captures. « Voilà bien , ditil, la figure des démons; ils tendent des pièges aux imprudents, prennent ceux qui n'y pensent pas, dévorent ceux qu'ils ont pris et ne peuvent se rassasier de ceux qu'ils dévorent. » Cette ingénieuse comparaison a inspiré les artistes du moyen-âge, et se trouve souvent figurée sur les chapiteaux de nos églises gothiques sous la forme d'oiseau^c tenant des poissons dans leur bec. Ensuite, avec une puissante vertu de paroles, le saint commande à ces oiseaux d'abandonner les eaux profondes au-dessus desquelles ils volent , et de se reti^ rer vers le» régions arides et désertes : les plongeons entendent cette voix accoutumée à mettre les démons en fuite, ils se réunissent en troupe , puis , tous ensemble , quittent le fleuve, et gagnent les montagnes et les forêts. Les nombreux témoins de ce fait admirèrent en Martin une puissance qui savait commander même aux oiseaux. Le saint demeura quelque temps dans le bourg et dans l'église où- Jl- s'était rendu; et rétablit la paix entre les clercs divisés. Déjà il son*

geait à retourner à son monastère; tout à coup il sent ses forces Tabandonner. Il convoque donc ses disciples et leur annonce que sa délivrance a commencé. Cette nouvelle les plonge tous dans la tristesse et le deuil; on n*entend plus qu'une seule plainte : c Père , pourquoi veux-tu nous abandonner? à qui laisses- tu le soin de tes enfants désolés? des loups ravissants vont se jeter sur ton troupeau ; qui nous défendra de leurs morsures quand le pasteur aura été frappé? Nous le savons, tu désires posséder le Christ; mais ta récompense est assurée, tu n*en peirdras rien pour attendre encore. Prends plutôt pitié de nous que tu abandonnes. » Le saint, qui toujours était tout rempli dans le Seigneur d'entrailles de miséricorde, est ému de ces regrets; et, versant des larmes: t Seigneur, dit-il, si je suis encore nécessaire à ton peuple, je ne refuse pas le travaiL Que ta volonté soit faite. »

Ainsi placé entre l'espérance et l'amour , il hésitait presque sur ce qu'il devait préférer. Il ne voulait ni abandonna ses disciples, ni être plus longtemps séparé du Christ. Toutefois, il ne fait rien dépendre de ^on choix , il ne laisse rien à sa propre volonté, il se remet tout entier au bon plaisir et à la puissance du Seigneur. Par ce peu de paroles ne semble-t-il pas dire: C'est, à la vérité. Seigneur, un pénible combat que celui de la milice corporelle , et il y a déjà assez longtemps que je le soutiens. Mais si tu me commandes de demeurer encore dans le même travail pour le camp des tiens, je ne m'y refuse pas; je n'alléguerai point les défaillances de mon âge , je i^mplirai avec dévouement les chargea que tu m'imposeras ; tant que tu l'exigeras , je servirai sous tes enseignes, ▲près le travail un vieillard désire sans doute soù congé ; néanmoms, je me sens un cœur victorieux des années et qui ne sait pas eMer à ta vidlksse. Si, ao centrake, ta as pitié

de naon âge, je m* en réjouirai; Seigneur, que ta volonté se ^sse. Quant à ceux pour qui je crains , c'est toi-même qui ^^s garderas. 0 homme ineffable, que le travail n*a pu vaincre que la mort trouve invincible, qui, sans incliner de préce vers aucun côté , ne redoute pas de mourir et ne se pas de vivre !

ien n*a autant excité Tenthousiasme des générations chré-

nés que Théroique prière du saint moribond, balançant

e les joies du ciel et Tintérét de son troupeau. Nous

cns d'entendre Sulpice Sévère. 0 âme vraiment très-

te ! s'écrie à son tour le plus illustre orateur du xiii* siècle,

ifiestimable charité! 0 singulière obéissance! tu as com-

u un bon combat; tu as achevé ta course; tu as conservé

i, fl ne te reste plus qu'à recevoir la couronne de justice

le' Seigneur, juge équitable, te décernera aujourd'hui.

u dis encore : c Je ne refuse pas le travail, que ta volonté

faite. > Tu as bien offert ton Isaac , tu as immolé cet

^ue objet de ton amour qui est en toi, tu as sacrifié, par

^^^^ 3ueux dévouement, ta joie particulière, toi qui es prêt à

-^^-^^urner de nouveau dans les périls, à renouveler tes com-

^^^ ^^ s, à supporter encore le travail, à essuyer la tribulation,

^^^ rolonger l'épreuve; toi qui consens à être retardé dans la

^session de cette félicité si grande, de la société longtemps

^sirée dés esprits bienheureux, et à être rappelé du seu3

me de la gloire dans les chagrins de notre mortalité; enfin,

qui est plus encore, à voyager plus longtemps loia du

rist, si telle est sa volonté. Certes, on n'en peut douter,

ui qui se montre soumis même avant le commandement

^'^érite une plus grande récompense que celui qui s'empresse

^*obéir après le commandement. Grande est votre obéis-

^nce, Anges saints; cependant, j'oserai le dire si vous le

permettez, je ne sais s'il s'en trouve parmi vous q^elqu'un

qui soit disposé à se laisser imposer un ministère dans lequel il ne pourrait plus voir la face du Père céleste. Tu as fait une grande chose, Pierre, en quittant tout pour suivre le Seigneur; mais je t'ai entendu dire sur la montagne oii il fut transfiguré : c Seigneur , il est bon que nous soyons ici , faisons-y trois tentes. » Ce n'est pas là le c Si je suis encore nécessaire à ton peuple , je ne refuse pas le travail* » Ton cœur est prêt, Martin, ton cœur est prêt, soit à rester dans ton corps , soit à être délié et à te trouver avec le Christ. Tu montres une grande sérénité dans les horreurs de la mort ; une grande perfection en désirant, avec une si singulière ardeur , la vision du Christ. Mais ce qui l'emporte entièrement sur tout, c'est que toi qui ne crains pas ou plutôt qui désires la mort avec tant de force , tu ne refuses pas non plus de vivre et de te fatiguer encore dans une si pénible attente. Car, en quoi ne se fût-il pas montré obéissant celui qui, dans cette conjoncture si grave , criait avec dévouement : Que ta volonté soit faîte *

Suivant sa légende, le bienheureux Démétrius reçut ua avis surnaturel de Tétat où se trouvait son maître. Un matin il offrait le saint sacrifice-, au moment où il dit : Orate pro mCf fratres et sorores , on entendit une voix qui répéta ces mêmes paroles. Â la fin de la messe, Démétrius dit en pleurant aux habitants que c'était son bon maître Martin qui l'avertissait de prier pour lui , parce qu'il était dans les angoisses de la mort. Tous le firent en pleurant et avec grande tristesse.

Pour le saint, malgré la violence des fièvres qui, durant plusieurs jours, ne le quittèrent point, il n'interrompit pas un moment l'œuvre de Dieu. Passant la nuit dans les oraisons et les veilles, il forçait ses membres défaillants à servir

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