CHAPITRE ONZIÈME
de me glorifier d'y avoir réussi ; et quand je le pourrais, c'est en Dieu que je m'en glorifierais, en Dieu à qui il appartient de mener à terme les bonnes volontés qu'il nous donne. Mais, au moins, mon âme désire désirer la justice du Seigneur. Et voyez ce que fait quelquefois en nous sa grâce : je ne voulais qu'une chose , être le dernier dans sa maison ; mais Celui à qui il a plu de me prédestiner dès le sein de ma mère et de me retirer pour ses desseins des liens de la chair et du sang , a daigné aussi relever de la poussière ce pauvre, dénué de tout bien, et le retirer de l'abîme des misères et de la fange des vices, pour en faire un des princes de son peuple, et vous l'associer par le sacerdoce, vous qui le dépassez de si loin en mérites. »
La lettre se termine, comme celle à Alype, par l'envoi d'une eulogie.
Les grandes âmes se comprennent vite; cette lettre fut pour saint Augustin une révélation. Un tel langage n'était pas ordinaire : l'esprit et le cœur de Paulin lui apparaissaient à la fois ; il sentit tout de suite à ce style élégant , et surtout à celte tendresse, à cette foi vive, à cette humilité, à ce mépris du siècle qui éclataient dans la lettre de Paulin, qu'il avait là devant lui une nature d'élite, éminente. Il fut gagné immédiatement ; son jeune monastère, à qui il s'empressa de communiquer la lettre, en fut également ravi. Cependant sa réponse n'arrivant pas assez
amictu carnis et cura diei sequenlis, jubente et juvante Christo, expeditus enatem. (Epist. iv, ad Augustinuni.]
lot au gré de Paulin , dans l'ardent désir où était lo solitaire de Noie d'entrer en relations avec rhomn:ie que les ouvrages envoyés par Alype lui avaient révélé aussi, il fit partir deux autres de ses compagnons, Romanus et Agilis, chargés de lui remettre une nouvelle et non moins affectueuse lettre ^ Pourquoi donc Augustin ne répondait-il pas? C'est qu'un événement inattendu était venu le jeter dans des préoccupations nouvelles et des labeurs plus grands. Le vieil évêque d'Hippone, Valère, craignant qu'on ne lui enlevât un tel collaborateur pour le porter sur le siège de quelque Église, avait obtenu du métropolitain de Carthage l'autorisation de l'associer aux travaux de son épiscopat; Augustin, malgré sa résistance, avait dû courber la tête, et vers la fin de l'an 395 , un peu avant les fêtes de Noël , il avait été consacré évêque. Cependant, aussitôt qu'il l'avait pu, et avant même d'avoir reçu la seconde lettre de Paulin, il s'était mis en devoir de répondre à la première. « J'ai lu, lui disait-il, votre lettre; le lait et le miel en découlent. Quelle simplicité de cœur! Et comme vous cherchez Dieu avec un sentiment profond et reconnaissant de sa bonté! Tous mes frères l'ont lue avec moi, et ceux qui l'ont déjà lue me l'enlèvent encore, et ils sont enlevés eux-mêmes en la lisant. Quelle suave odeur de Jésus-Christ elle exhale! Quel parfum! Elle vous fait aimer de tous , et fait que chacun voudrait être aimé de vous. On loue et on bénit Dieu
1 Epist. vi , ad Aùgiistinufrt.