‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 136 sur 186 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

merveilleusement réussi, pour Licenlius en particulier. Le détail que nous croyons devoir emprunter ici à saint Augustin peindra au vif et le caractère du jeune homme, et l'admirable méthode du maître, son adresse à profiter du moindre incident pour élever la pensée de ses disciples aux idées générales et philosophiques. Augustin, dans un moment d'insomnie, réfléchissait au bruit irrégulier du ruisseau voisin : « Pourquoi, demanda-t-il à Licentius, ce ruisseau coule -t- il en ce moment d'un cours inégal? » Le jeune homme essaya de l'expliquer; et d'explication en explication, de cause en cause, étant remonté jusqu'à la cause première, qui a tout ordonné et réglé dans l'univers, l'apparition soudaine, dans son intelligence, de cette grande loi, par laquelle les phénomènes épars, et en apparence désordonnés, se ramènent à l'unité, à l'harmonie universelle, imprima à son esprit celte commotion, inoubliable pour tous ceux qui l'ont un jour éprouvée, qui accompagne d'ordinaire le lever d'une grande idée philosophique dans l'âme. A partir de ce moment, Licentius se sentit au cœur une flamme inconnue : « Qu'est-ce que ces élans? disait-il; n'est-ce pas là se tourner vers Dieu*? » Et dans un enthousiasme excessif, comme tout l'est si facilement à cet âge, il parlait déjà d'abandonner la poésie : « Je me sens tout à coup refroidi pour les vers, disait-il; une lumière nouvelle et bien différente m'inonde de je ne sais quelle clarté.

1 In quaedam magna et mira subvehor : nonne hoc est ad Deum converti? [De Ordine , c. viii, n. 24.)

La philosophie, je l'avoue, est autrement belle que Pyrame, que Thisbé, que tous ces amours. » Et on l'entendait répéter sans cesse ce verset du Psalmistc: Dieu des vertus, convertissez-nous ; montrez-nous votre face, et nous serons sauvés. Augustin modéra cet excès; la poésie est une des ailes de l'âme, la philosophie en est une autre : ce grand esprit voulait que Licentius les eût toutes les deux. Seule, la poésie pouvait l'égarer dans les vulgaires amours ; la philosophie profiterait de cet élan pour le pousser encore plus haut: « Si tu as souci de l'ordre, lui dit le maître, tu retourneras à la poésie; l'étude des sciences libérales, faite avec mesure et sagesse, nous prédispose à aimer d'un amour plus ardent, plus persévérant et plus noble la vérité : on la recherche avec plus d'empressement», on la pratique avec plus de constance, on s'y attache enfin avec plus de goût et de plaisir \ » Qu'il continue donc son poème, et quand il aura représenté ces deux êtres mourant aux pieds l'un de l'autre, il pourra s'élever jusqu'à cet amour vainqueur qui mène les âmes à la lumière, qui les fait vivre et jamais ne les fait périr.

Tel était le fils de Romanien ; on imagine sans peine les dangers qu'il courait avec cette nature de feu. Aussi, lorsque Augustin eut regagné l'Afrique,

1 Si ordinem curas, redeuiidum tibi ad illos versus: nam eruditiodisciplinarumliberalium,modeslaalque succincta,etalacriores et perseverantiores et comptiores exhibât amatores amplectandœ verilati; ut et ardentius expetant, et constantius insequantur, et inhserent dulcius, (De Ordine, c. viii, n. 24.)

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