CHAPITRE ONZIÈME
repris par la poésie, Licentius abandonna les grandes spéculations philosophiques qui auraient pu le conduire à la foi, et se laissa aller plus que jamais au charme de ces fables qui exerçaient encore sur l'imagination des lettrés tant d'empire; à la passion de la poésie était venue se joindre, avec les années, l'ambition; il se ti^ouvait en ce moment à Rome, engagé dans la carrière des armes, emporté dans le tourbillon de la grande cité; son ardente imagination lui amenait des songes dans lesquels les dieux lui apparaissaient, lui promettant qu'il deviendrait consul et souverain pontife. Et comme il avait, par bonheur, conservé l'habitude de tout confier à Augustin, il n'avait pas manqué de lui faire l'aveu naïf de ces présomptueuses espérances.
Augustin avait souri du songe et de ses promesses, et il rie prenait pas non plus au sérieux les tendances païennes du jeune homme; mais cette vie dissipée, cette déperdition lamentable d'une belle âme et d'un beau talent le désolait. Ce n'était pas pour un tel résultat qu'il avait cultivé avec tant de soin ce disciple; c'est pourquoi il mettait tout en œuvre pour en faire moins encore un croyant qu'un pénitent, pour l'arracher à ce tourbillon où il perdait de si belles facultés et de si riches dons de Dieu, peut-être même pour le conquérir à l'Église, qu'il aurait pu servir avec tant de fruit et de gloire. Sa correspondance avec lui était incessante, et les souvenirs de Cassiacum y étaient souvent évoqués, et non en vain; Licentius s'ottcndrissait à ces souvenirs, et, retrouvant
ses élans généreux d'autrefois, il écrivait, en vers encore, à saint Augustin :
Oh! si l'aurore ua jour ramenait dans nos cieux Ces soleils d'autrefois, que nous passions joyeux, Entre le doux loisir et les saintes études, Sur ces monts d'Italie aux âpres solitudes! ]Si le givre glacé qui blanchit les vallons, Ni l'ouest impétueux, ni les froids aquilons, Rien ne ralentirait mon ardeur à vous suivre : Commandez, il suffit i.
Mouvement sincère, mais éphémère! Non seulement Augustin commandait, mais il priait, il suppliait: et Licentius ne revenait pas. Un exemple tel que celui de Paulin devait lui faire impression ; attentif à tout, Augustin songea à en tirer parti; il fît plus, Paulin était en Italie, pas très éloigné de Licentius ; une âme telle que la sienne refuserait- elle de s'associer à ses pieux efforts? Et que ne pourrait sur Licentius une exhortation directe de ce sénateur, de ce consul, de ce poète, aujourd'hui moine, et prêtre de Jésus-Christ! Augustin, dans celle lettre confiée par lui au père même du jeune homme, conjura donc Paulin d'unir ses instances aux siennes auprès de Licentius, et, pour lui en donner une occasion naturelle, à la lettre qu'il lui écrivait, il enjoignit une autre pour le cher rebelle. Nous avons cette lettre ; elle est admirable ; le cœur d'Augustin et son grand esprit y sont tout entiers :
1 C'est la leltre de saint Auguslin , dont nous parlons ci-dessous, qui nous a conservé ces quelques vers.