CHAPITRE ONZIÈME
« Si VOS vers n'étaient pas harmonieux et justes , s'ils violaient les règles de la métrique, s'ils choquaient l'oreille par des mesures inégales, vous en auriez de la confusion , et vous ne vous donneriez pas de repos que vous ne les eussiez corrigés, refaits et perfectionnés : et vous souffrez en vous ce que vous ne voudriez pas souffrir dans vos vers! Vous tolérez que votre cœur soit dans le désordre, et que votre vie ne réponde en aucune manière aux souhaits de vos amis, ni aux dons que vous avez reçus de Dieu! Quoi! vous dédaignez-vous à ce point vous-même, et faites -vous moins de cas de votre cœur que de vos paroles? Et pendant que vous craignez si fort d'offenser les oreilles des grammairiens par des syllabes inharmonieuses, vous ne craindrez pas d'offenser Dieu par le désordre de votre conduite! » Belles paroles, qui rappellent celles que saint Augustin avait écrites dans ce livre de VOrdre que nous citions tout à l'heure, composé à Cassiacum , à la suite de ces entretiens philosophiques auxquels Licentius avait participé : « Que l'àme considère la force et la puissance des nombres, et il lui paraîtra souverainement indigne et déplorable qu'elle sache construire harmonieusement des vers, tirer de la lyre des sons mélodieux , tandis que sa propre vie suit une route désordonnée, et, dominée par la passion, retentit du fracas discordant des vices. Qu'elle se compose, qu'elle s'ordonne, qu'elle se rende harmonieuse et belle, et alors elle montera d'elle-même et facilement jusqu'à la source de la beauté, de l'harmonie et de la lumière. »
Non content de parler à la raison de son disciple infidèle, mais cependant toujours affectueux, Augustin parlait à son cœur, et cherchant dans les souvenirs de sa propre expérience, puisqu'il avait luimême suivi dans son orageuse jeunesse les voies dont il voulait retirer Licentius, il essayait de lui faire sentir quelles douceurs souveraines récompensent les premières peines que coûte le retour à Dieu, et combien ces chaînes que l'on redoute si fort, tant qu'on ne les a pas portées, sont plus légères en réalité que ces liens des voluptés mondaines qu'on trouve si doux, et qui pourtant sont si pesants. « Il est vrai, la sagesse nous tient d'abord dans une espèce de servitude, et il nous faut passer par certains travaux nécessaires pour nous dompter : mais ensuite quelle liberté ! Ces chaînes passagères tombent , et il ne reste plus qu'une autre espèce de chaîne, très forte à la vérité, mais qu'on porte avec une joie qui surpasse tout ce qu'on peut dire. Il en est autrement des chaînes qui nous attachent au monde : rien de plus réel que leur poids, rien de plus imaginaire que leur douceur; rien de plus dur que la peine qu'on éprouve à les porter, et rien de plus fragile que la satisfaction qu'on y trouve; rien de plus vrai que la misère qu'on y souffre, rien de plus vain que le bonheur qu'on s'en promet. » On croit entendre ces beaux accents d'Augustin au lendemain de sa conversion : « Quelles soudaines délices ne trouvais-je pas dans le renoncement aux vanités! Vous les chassiez de mon âme, ô mon Dieu, et vous y entriez à leur