CHAPITRE ONZIÈME
avec la réponse d'Augustin à la seconde lettre de Paulin, mais encore avec des lettres d'Aurèle, l'évêque d'Hippone, et d'Alype, l'ami d'Augustin, et de deux autres de ses disciples, évêques aussi, l'un, de Cirta, Profuturus, l'autre de Milève, Severus; car le monastère d'x\ugustin était devenu pour l'Afrique une pépinière d'évêques. Paulin s'empressa de faire part à Romanien de ces nouvelles^; il était heureux surtout de l'élévation d'Augustin à l'épiscopat ; c'était à ses yeux une grâce pour les églises d'Afrique, de pouvoir entendre d'une telle bouche les paroles célestes; et pour Licentius aussi ses exhortations désormais auraient plus d'autorité. Car le vrai but de cette correspondance entre Paulin et Romanien, c'était Licentius; il lui écrivit donc aussi à lui-même, conformément au désir d'Augustin, une lettre- où on le voit qui se tourne et se retourne, pour ainsi dire, cherchant toutes les entrées par où il pourra pénétrer jusqu'au jeune cœur qu'il s'agit de toucher. Il invoque tantôt le souvenir d'Augustin et d'Alype, leur grand exemple, leur tendresse, leurs larmes amères sur les égarements de leur disciple ; tantôt leur commune expérience des vaines choses dont il est enivré , et il en redit après Augustin les fausses joies et les peines réelles » il caresse même son ambition, en lui montrant, dans la belle et féconde vie qu'il aurait s'il voulait suivre leurs traces, et être pour Augustin ce qu'Elisée était pour Élie, la réali-
'' Epist. VII, ad Romanianum.
- Kpist. VIII, ad Licenliunx.
salion supérieure des vains songes dont nous avons parlé ; enfin , il essaye de le gagner par ce charme des vers dont il le sait si vivement épris : « J'en ai été charmé comme vous, lui dit-il, quand j'étais à votre âge; » et pour mieux l'attirer « à Celui qui est l'auteur et la source de toute harmonie », il empruntait le langage de la poésies
^ Nous trouvons dans une traduction des lettres de saint Augustin faite au xvii« siècle, par M. Dubois, de l'Académie française, cette partie de la lettre de Paulin mise en vers; il agréera peut-être au lecteur que nous en placions ici quelques extraits :
Ne diffère donc plus : songe au temps que lu perds ,
Et du siècle à jamais romps les indignes fers.
Sous le joug du Seigneur, heureux , courbe la tête :
Cet éclat des grandeurs qui te charme et t'arrête
Peut éblouir les cœurs aux chimères livrés,
Mais n'a qu'iui faux brillant pour des yeux éclairas...
Fuis les pièges tendus dans le métier des armea :
La gloire des héros paraît pleine de charmes ;
Mais que ces vanités qui séduisent tes yeux
Vendent cher leur éclat aux cœurs ambitieux!
Tu repais ton esprit d'une vaine espérance;
Mais lorsque, chargé d'ans, pour toute récompense
De tes exploits guerriers, de tes rudes travaux,
Tu n'auras recueilli qu'un long tissu de maux.
On le verra, déçu dans l'espoir qui t'entraîne.
Par d'impuissants efforts vouloir rompre ta chaîne ,
Et du grand Augustin rappelant les avis,
Désirer, mais trop tard, de les avoir suivis.
Jeune et capable encor de conseils salutaires,
Écoute deux vieillards * qui sont pour toi des pères ,
Et sous le joug du Christ viens enfin te ranger :
<i Mon joug est doux, dit-il, et mon fardeau léger... »
Qui ne suit que le Christ, qui sur lui seul se fonde.
Est maître de soi-même et des maîtres du monde.
Tu ne seras esclave, en ne servant que lui,
Ni de tes passions , ni de celles d'autrui...
Rome , de tant de gens si follement aimée ,
A quel prix leur vends-tu ton vent et ta fumée?
* Alype et Augustin.