CHAPITRE DOUZIÈME
Le temps, en passant sur les âpres et amères contradictions que le nouveau genre de vie adopté par Paulin avait provoquées, ne les avait pas adoucies; sa famille, ses anciens amis l'oubliaient profondément , et il ne lui arrivait encore de la patrie gauloise aucun témoignage d'affection, aucun souvenir. S'il avait pris énergiquement son parti de ces contradictions et de ces oublis , il ne serait pas conforme à la vérité de dire qu'il y était indifférent; on voit assez, à l'accent dont nous l'entendrons en parler, qu'il n'avait pas étouffé son cœur. La gloire des saints n'est pas d'être insensible, mais de vaincre les faiblesses de la sensibilité. Il nous plaît d'ailleurs de retrouver dans ces hommes austères, dépouillés, mortifiés, la fibre humaine, et cette source de tendresse qui nous les fait aimer en même temps qu'admirer. Toutefois ces amertumes, chez Paulin, ne passaient qu'à la surface de son âme, et n'allaient pas jusqu'à en troubler la profonde paix.
Il y avait du reste des compensations à ces tristesses, des amitiés fidèles, dont il goûtait d'autant plus les saintes joies. 11 y en avait en Campanie et jusqu'en Afrique, comme nous venons de le voir, et surtout en Gaule, et nous venons de dire lesquelles. Sulpice Sévère, on s'en souvient, n'ayant pu partir avec lui, avait promis de le rejoindre. Paulin l'attendait avec impatience; mais quand, au printemps de l'année suivante, 395, il allait s'embarquer, pour la seconde fois il tomba malade, en même temps que Paulin faisait lui-même celte maladie. Dès qu'il fut
convalescent, voulant au moins donner de ses nouvelles à son ami et recevoir des siennes, il lui députa deux de ses jeunes disciples; car lui aussi avait des disciples. En effet, s'il ne s'était pas, comme Paulin, dépouillé de ses biens, il n'en avait pas moins quitté le siècle; et, retiré non loin de Toulouse, dans les retraites que nous connaissons, à Élusone d'abord, ensuite à Primuliacum, pour y mener une vie de solitude et d'austérité très semblable à celle de Paulin à Noie, il avait vu accourir près de lui, et se mettre sous sa conduite, déjeunes et généreuses âmes, que la sainte contagion de son exemple avait entraînées. Ce fut à deux de ces jeunes gens, l'un simple catéchumène encore, l'autre, un clerc nommé Vigilance, qui venait de Galagurris en Espagne, qu'il confia une lettre pour Paulin. Il s'excusait, dans celle lettre, de la nouvelle impossibilité où il s'était trouvé de tenir sa promesse et d'aller à Noie; mais il promettait encore d'y venir, quand sa santé le permettrait; bien plus, d'amener avec lui sa petite colonie. Il désirait d'autant plus quitter la Gaule, que sa situation y était de jour en jour plus pénible : aux railleries qui lui venaient toujours de la part des hommes du siècle, et, ce qui était plus pénible encore, de son propre père, se joignaient les dispositions peu bienveillantes de quelques évêques : l'affaire des priscillianistes et la vénération connue de Sulpice Sévère pour saint Martin en étaient cause. Nous avons vu combien Martin avait été opposé aux rigueurs sanglantes qu'on avait exercées contre ces hérétiques; ceux qui