CHAPITRE DOUZIÈME
ce jour où il me sera donné de recevoir toute cette troupe d'élus dans le sein de notre commun patron et maître, Félix; car c'est lui qui est le maître de la maison. Pour toi, je t'établirai non seulement dans le cloître du saint martyr notre voisin, mais même dans son jardin: seulement, tu n'auras pas de gages, car n'as -tu pas déjà reçu du Seigneur ta récompense? Oh! comme le petit jardin, cultivé par de tels ouvriers, va prendre une face nouvelle! Vous voilà! je vous reçois! je vous donne le saint baiser : quel bonheur pour toute ma famille! quels doux, sobres et joyeux banquets! Nous y mangerons non le pain fermenté des temps anciens, mais le pain sans levain et sans mélange d'une nouvelle vie ; nous y chanterons, dans de saints cantiques, les louanges de Celui qui nous fait habiter dans la paix et la joie d'une même demeure *. »
« En lisant ces charmantes invitations de Paulin à Sévère, dit ici l'auteur allemand do sa vie, on se rappelle ces lettres échangées entre Grégoire et Basile, dans lesquelles chacun des deux amis, avec autant d'enjouement que de grâce, vient tour à tour vanter les agréments de son désert, et cherche à y attirer son ami *. » Ajoutons que l'austérité de ces hommes,
1 Eritne, quaeso, tempus illud, quo Iraternitatem luam comité eleclorum Dei cohorte venientem, in gremio jam communis patroni Dominaedii mai Felicis excipiam! Tum ego te, non in monasterio tantum vicini marlyris inquilinum, sed etiam in horto ejusdem colonum locabo; sed gratis, quia jam a patrefamilias accepisti denarium tuum, etc. (Epist. v, ad Severum.)
- Le docteur Busé, p. 234.
qui ont mis à leurs pieds toutes les opulences et toutes les délices de la vie mondaine, donne un charme de plus à ces doues effusions de leur charmant esprit et de leur admirable cœur.
En terminant, Paulin envoyait à Sévère, comme eulogie, un pain de Campanie; mais de peur que ce pain délicat ne lui donnât une idée trop relevée de la façon dont on vivait à sa table', il y joignait, comme échantillon de sa vaisselle, une écuelle de buis : « Et voilà, ajoutait- il, l'argenterie dont tu dois aussi te servir. » Et comme il n'a plus ni serviteurs ni hommes d'affaires, il prie Sévère de vouloir bien lui envoyer de l'huile de Provence et quelques barriques de vin vieux qu'il croit avoir encore à Narbonne. Il lui offre enfin ses salutations avec celles de Therasia, « sa compagne dans le service du Seigneur, » dit -il; el il se recommande au souvenir de la vénérable Bassula, sa belle-mère.
Cette lettre est de la seconde année du séjour de Paulin à Noie, de l'année 39o. Cependant l'année
1 Nous devons dire qu'il mérite toujours sa réputation ; c'est le meilleur que nous ayons jamais mangé. Et ici qu'il nous soit permis de remercier de sa gracieuse hospitalité le vénérable P. Avella", un religieux chassé de son couvent par le gouvernement subalpin, el qui, à Noie, dans la maison paternelle devenue son asile, nous a si cordialement reçu. « Vous ferez avec moi un repas de moine, » nous dit-il avec un sourire. Mais il nous offrait, par bonheur, ce pain de Campanie; et ce qui valait mieux que tout, outre sa riche bibliothèque, mise à notre disposition, une bonté, une amabilité, une sérénité d'âme, une spirituelle et savante causerie, qui nous ont laissé le meilleur et le plus reconnaissant souvenir.