‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 148 sur 186 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

tellement frappés que sur-le-champ ils s'étaient décidés à tout abandonner pour embrasser la même vie. Cet exemple avait même été le coup décisif porté à Augustin ébranlé, mais encore hésitant. Sulpice Sévère n'estimait pas que la vie du grand thaumaturge des Gaules fût inférieure à celle du grand moine égyptien, et il voulait recueillir, en le dérobant à l'humilité du saint, tout ce qu'il pourrait des merveilles de cette vie pour en porter la connaissance à toute l'Église. Car, bien qu'il ait fait quelque difficulté de la publier, l'ayant écrite, dit-il, pour sa seule église domestique, et, ajoute-t-il dans ces préoccupations de lettré qu'il garde peut-être plus qu'il ne le dit, ne l'ayant confiée au prêtre Desiderius qu'en le priant de n'en point nommer l'auteur, nous ne pouvons pas prendre à la lettre ces formules de modestie et ce désintéressement littéraire poussé si loin. Il venait donc de terminer cet écrit, et il l'adressait à Paulin, admirateur non moins enthousiaste que lui de Martin, et comme lui honoré, nous l'avons vu, de son amitié.

Paulin lut et relut cette lettre ; les accents affectueux de Sévère retentissaient avec une douceur sans égale dans cette âme tendre autant que forte. Sans doute Sévère ne venait pas encore, et probablement il ne viendrait jamais : les vœux de notre cœur ne peuvent pas toujours s'accomplir ici- bas, et l'amitié aussi doit faire ses sacrifices : mais quel ami! « C'est maintenant, lui répondait-il, que je le sens et que je l'éprouve : non, à un ami fidèle rien ne peut être com-

paré; et qu'elle est vraie cette parole des saints livres, que la sincère affection est un remède de vie et d'immor taillé! Tes paroles me sont plus douces qu'un rayon de miel; et comme une source fraîche à un voyageur altéré, tel a été pour moi ce messager d'heureuses nouvelles venu d'une terre lointaine. » Celle amitié lui paraît un bienfait de Dieu , et il s'écrie : « Que rendrai-je au Seigneur pour une telle faveur? » Il trouve donc une douce joie à penser qu'elle n'a jamais connu d'ombres; dans le siècle déjà, ils étaient tendrement unis; mais depuis qu'ils ont quitté le monde pour servir Dieu, combien cette union, dont le Christ forme maintenant le lien, ne leur est-elle pas devenue plus précieuse encore ' ! Quelle différence avec celles dont ils ont expérimenté tous deux si tristement la fragilité! « Où sont maintenant et ces liens de la famille, et les amitiés, et les commerces d'autrefois? Je ne suis plus rien pour eux, et, comme disent les' saints livres, je suis devenu un étranger parmi mes frères; mes amis et mes compagnons se sont tous retirés ; ils passent loin de moi comme le fleuve qui s'écoule, comme l'onde qui s'en va. Mais il est écrit aussi : Au lieu de vos pères, voici qu'il vous naît des fils. Père, frère, amis, patrie, patrimoine, c'est toi qui es tout cela pouamoi : en toi je trouve une large et précieuse compensation à toutes les

1 Te nobis in sœculari prius amicitia dilectissimum, in suis quoque rébus, quod incomparabilis pretii ducimus, individuum comiteni atque consorlem spiritali gernianitateconnexuit. (Episl. XI, ad Sevenim.)

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