CHAPITRE DOUZIÈME
choses que j'ai quittées. J'ai eu des frères, des amis, des proches, grands, considérés dans le monde; mais c'est toi que Dieu m'a donné comme un frère inséparable. Car ne sommes-nous pas tous deux dans le Christ qu'un seul cœur et qu'une seule âme? « Qu'importent donc les abandons? « Le mondé nous déleste, mais le Christ nous aime; les hommes nous délaissent, mais Dieu nous chérit <. »
Paulin insiste sur ce caractère nouveau, sur cette transformation de leur amitié. Certes, elle avait ses douceurs alors qu'ils aimaient encore les choses qu'aujourd'hui par la grâce du Christ ils ont abandonnées; mais en comparaison de ce qu'elle est maintenant, ce n'était qu'un germe, une préparation : il n'y manquait à la vérité qu'une chose, dit Paulin, mais qui surpasse tout humain sentiment : l'amour du Christ, l'amour de Dieu ; aujourd'hui il y est; c'est en Dieu qu'ils's'aiment, et qu'ils ne sont plus qu'un cœur et qu'une âme^
L'amour de Dieu mis au sommet de tous les amours, comme, en effet, Dieu est au sommet de toutes les choses, et de cet amour souverain tous les autres amours découlant : ce que la langue chrétienne ap-
1 Mundus nos non amat, sed amal Ghrislus. Homo negligitj sed Deus dlligit. (Epist. \i,*ad Severnm,)
- Prœdestinatos nos invicem nobis in caritate Ghristi, junctissima prioris quoque vitœ amicilia signavit , adhuc eorum quœ nunc per Christum avertimur amatores ; quia lam religiose nos semper uterque dileximus, ut ad nostram inter nos dilectionem nuUa adjici posset affectio, nisi caritas Ghristi, qute sola omnem sensuni affectumque supereminet. (Ibid.)
288 niSTOIRE DE SALNT PAULIN DE NOLE
pelle d'un seul mot, que ce sentiment ait pour objet Dieu ou les hommes, la charité, certes, voilà encore une grande nouveauté dans le monde, des idées qui ne s'étaient jamais produites, des sentiments entièrement inconnus en dehors du christianisme. Ceux qui croiraient que, portée à ces hauteurs, l'affection est moins tendre et moins vive, n'ont qu'à la regarder comme nous le faisons en ce moment dans le cœur de ces hommes qui ont aimé Dieu jusqu'à lui immoler toutes choses : ne sont- ce pas ceux-là qui ont le plus aimé les hommes, et qui se sont le plus aimés entre eux? Où donc l'amitié a-t-eile parlé un langage plus affectueux que dans ces lettres de Paulin? Et si ce beau sentiment, que Paulin appelait tout à l'heure avec les saints livres une remède de vie et d'immortalité, est vraiment l'union des cœurs, la fusion des âmes, où est-il, s'il n'est pas là? Et comment n'y serait-il pas? Car qui mettra l'harmonie dans les âmes, si ce n'est l'amour de Dieu? Aussi Paulin ne peut -il accepter ce qu'avait dit Sévère : qu'ils étaient deux dans un champ, et qu'un seul avait été pris.
« Non, répond -il, ne parle pas de la sorte. Sans doute nous étions deux, mais, grâce à la bonté toutepuissante de Dieu , j'ose dire que l'un a été pris sans que l'autre ait été laissé. Nou^étions deux, oui, quand la chair rebelle et l'esprit se faisaient en nous la guerre; mais, grâce à celui qui a opéré cette conversion , toi et moi nous ne sommes plus qu'un , car un seul et même esprit est en nous. Aussi, et c'est ce