CHAPITRE DOUZIÈME
cherche l'amitié véritable, ce qu'elle s'efforce de mettre dans l'être aimé, ce dont elle est pour lui jalouse, c'est cette réelle beauté; ainsi faisait Paulin pour Sévère, et Sévère pour Paulin :
« Portons, ô mon ami, l'image de l'homme céleste, comme nous avons porté celle de l'homme terrestre. Travaillons à imiter Dieu. Offrons- lui une hostie vivante, et, faisant de notre cœur un chaste autel, immolons-lui les sacrifices que figuraient ceux de la loi antique '. » Et ici, d'après la méthode d'ingénieuse interprétation qu'il tenait de Jérôme et d'Ambroise, et qui le place, non point à leur hauteur, mais immédiatement au-dessous d'eux, parmi les maîtres de la vie chrétienne, il explique que nous immolons à Dieu le bouc, quand nous tuons en nous le péché, qui est une odeur de mort; le taureau, quand nous matons notre orgueil; l'agneau, quand notre vie est sans tache; le jeune veau, enfin, quand nous devenons par la simplicité et l'humilité de petits enfants, au sens évangélique. « Et, ajoute-t-il, telle est la bonté de Dieu, que, encore qu'il n'ait pas besoin de nos biens, mais nous des siens, et que nous n'ayons rien que nous ne l'ayons reçu, néanmoins il daigne accepter nos offrandes, comme si ce que nous lui of-
1 Porlemus imaginem cœlesUs ea cura et diligenlia qua portavimus imaginem terreni; exhibeamus hostiam vivain, et in pectore nostro castum allare ponentes, iHa per legem jussa sacrificiis animalia mactemua in vitiis; immolantes hircum poremptione peccati, in quo odor mortis est; csedentes taurum, si deponamus superbiam; agnum , si immaculati vivamus, et vitulum , si efficiamur malitiâ parvuli, (Epist. xi, ad Severum.)
292 BISTUIHE DE SAl.NT I'ALlIN DE iNOLE
frons était à nous, et non pas à lui. Ses dons ne doivent pas être un embarras pour nous dans la route, mais l'occasion etla matière de nos mérites; et quoique n'ayant rien apporté dans le monde nous n'en devions rien emporter, nos biens, si nous en usons selon ses vues providentielles, de temporels qu'ils sont, deviendront éternels. Et de la sorte, tout en n'emportant rien avec nous, puisque notre nature est passagère, comme la figure de ce monde, toutefois, par son opération toute- puissante et le plus merveilleux des échanges, nous emporterons tout; bien plus, nous pouvons tout envoyer devant nous, si nous jetons tout comme une semence dans le sein de Dieu. »
Ainsi Paulin mêlait aux effusions les plus tendres le langage de la grande foi. Belles amitiés que celles qui forment ainsi des engagements, non pour le plaisir, mais pour la vertu ! Elles ne sont pas seulement une douceur et une force pour la vie : on les retrouve, inaltérables, indéfectibles, au sein de Celui d'où elles sont descendues dans notre cœur.
La charité espère tout, dit l'Apôtre; Paulin s'obstinait donc dans l'espérance : et elle est ingénieuse aussi, et c'est pourquoi Paulin faisait aux objections et aux prétextes de Sévère, pour ne pas venir à Noie, l'aimable réponse que voici :
« Réellement, mon ami, je m'estimerais bien riche si j'étais aussi pauvre que tu le dis. La vérité est que, plus faible encore dans l'âme que dans le corps, je te suis à une grande distance, quoique dans le même chemin. Nous tournons la même meule, mais moi,