CHAPITRE TREIZIÈME
eux-mêmes, malgré quelquefois l'âpreté des vers, le souffle et l'éclat. Le Natale de l'an 399 , le vi% dira la sépulture de Félix, le culte rendu à sa mémoire, les prodiges opérés à son tombeau. Ainsi le monument poétique de Paulin monte peu à peu, d'année en année, d'assise en assise, et nous en pouvons apercevoir maintenant les proportions : la suite de cette histoire nous en fera voir le couronnement.
Paulin chante donc dans le vi® Natale les guérisons opérées par saint Félix, les démons chassés par lui des corps, les victimes délivrées qui louent Dieu, le peuple fidèle, joyeux et tremblant à la fois, qui mêle ses acclamations aux chants de leur reconnaissance, la présence divine sensible, la gloire du Christ manifestée dans son martyr. Quand on viendrait nous dire aujourd'hui que ces possessions n'en étaient pas, que l'ignorance du temps appelait ainsi des maladies inconnues, mais naturelles, aurait-on expliqué par là ces délivrances instantanées dont tout un peuple était témoin? Et s'il ne s'est jamais accompli de prodiges aux tombeaux des saints, comment expliquer la foi, la confiance indéfectible des populations, et ces concours immenses, ininterrompus pendant des siècles? Pourquoi donc les saints qui ont glorifié Dieu ici-bas ne seraient- ils point glorifiés par Dieu à leur tour? Pourquoi Dieu ne pourrait-il pas par ses saints ce que manifestement il peut par lui-même? Et si leur culte est au degré que nous avons dit légitime, salutaire et tutélaire, pourquoi donc Dieu, afin de le promouvoir et de le maintenir, n'aurait- il pas accordé à ses
saints, à ses martyrs, à ses amis, ces témoignages de leur crédit auprès de lui, et donné au peuple fidèle ces preuves de sa bonté et de sa puissance? Saint Ambroise, saint Ghrysostome, saint Augustin, saint Jérôme, tous les contemporains de Paulin, ont raconté des faits semblables, accomplis sous leurs yeux, et ce ne sont pas de petits esprits, crédules à l'excès , dont il faille compter pour rien le témoignage. Parmi tant de faits que cite saint Paulin , dans ce poème et dans d'autres, comme témoignages de la confiance des peuples et du pouvoir de saint Félix, le poème dont nous occupons en ce moment, le vi^ Natale , en amène un, qui ne sera peut-être pas du goût des esprits délicats; et, en effet, celui dont il est question est bien peu de cho?e, un homme do rien, un paysan des montagnes; et il s'agit, de quoi? de moins encore, de deux bœufs; mais pour nous, nous ne ferons pas difficulté d'avouer que ce récit nous charme, et que le miracle et la poésie nous paraissent dignes également et du saint et du poète.
Jamais l'iiglise n'a défendu de demander à Dieu des grâces temporelles; mais l'importance de ces faveurs est relative à la position de chacun ; ce qui n'est rien pour le riche peut être beaucoup pour le pauvre : et pourquoi donc les humbles vœux du pauvre ne trouveraient-ils pas crédit, aussi bien que ceux du riche, auprès de Celui devant qui riches et pauvres se confondent dans une commune petitesse?
Or, c'était tout ici -bas pour cet homme des montagnes, que deux bieufs qu'il avait : avec eux il la-
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bourait; avec eux il charriait; avec eux il gagnait sa pauvre vie. Aussi sa progéniture ne lui élait pas plus clicre; de ses bœufs il n'avait pas moins de soin que de ses enfants; plus môme; car pour ses enfants, pour lui-même, il épargnait; pour ses bœufs il n'épargnait rien; s'il était pauvre, eux ne l'étaient pas\
Ilélas ! une belle nuit, les deux bœufs disparurent, et le paysan en allant les chercher au matin trouva retable vide. On se représente sa douleur. Il les appelle de tous côtés, mais en vain. Alors il court à saint Félix, et, prosterné sur le seuil, couvrant la porte de ses baisers, arrosant le sol de ses larmes, il demande au saint ses bœufs , comme s'il en eijt été le gardien * ; mêlant les reproches aux prières : on croirait entendre un Napolitain de nos jours gourmandant la Madone ou saint Janvier. Cette scène de mœurs italiennes est peinte au vif par le poète :
« Saint Félix, la richesse des pauvres, la félicité
1 Geminis angustam bubus alebat
Pauperiem mercede jugi...
Spes anxia resque Tota inopi par illud erat. Non carior illi Progenies; neque cura minor saturare juvencos, Quam dulces natos educere; parcior imo Natis, quam pecori caro...
Egens sibi , dives in iilis.
[Natale vi.) - Sanctaque Felicis rapido petit atria cursu,
Ingressusque sacram magnis cum fletibus aulam , Sternilur ante fores, et postibus oscula figit, Fusus humi, et raptos nocturna fraude juvencos A Felice, pin velut a custode, reposcit.
[Ihid.)
des malheureux, vous qui aviez toujours pitié de mes souffrances, vous m'oubliez donc, vous m'abandonnez. Ces bœufs, que je vous ai si souvent recommandés , que vous protégiez, que vous soigniez, qui étaient, grâce à vous, et si gras et si beaux, où sontils? On me les a pris. Faut-il que je me plaigne à vous de vous-même, et que j'accuse mon protecteur de n'avoir plus souci de moi?... Écoutez, il faut me les rendre. Ceux-là, et pas d'autres : où en trouverais-je de pareils?... Je ne veux plus les chercher ailleurs qu'ici, et je ne bouge plus d'ici. C'est vous le coupable; vous avez été de complicité avec les voleurs : eh bien, je vous liens, je ne vous lâche pas... Vous savez bien où ils sont '. Tenez, convenons d'une chose : vous êtes bon, trop bon, vous ne savez pas punir; soit, ne punissez pas les voleurs; mais rendez-moi mes bœufs. Et bien vite; car si vous ne vous dépêchez, bientôt il sera trop tard : ici, sur le seuil de cette église, je serai mort de douleur. »
Le saint ne s'offensa pas , il sourit de ce langage libre et rude, mais sincère. Tout le jour le pauvre homme pleura et pria ainsi. Le soir il fallut l'arracher du seuil de l'église, qu'il ne voulait pas quitter. 11 se
* An libi de te
Conquerar, immemoremque mei accusabo patronuni?...
Ipsos igitur mihi redde, Nolo alios... ipsum pro fure tenebo Gustodem. Tu, Sancte, reus mihi, conscius illis : Teteneo; tu scis ubi sint...
Conveniat nobis igitur...
[Natale vi.j