CHAPITRE QUATORZIÈME
alors Paulin. Sollicité encore et de plus en plus par cet ami à écrire de plus longues lettres, il est, dit-il, fort embarrassé; car, s'il refuse, il conlristera l'amitié; et s'il le fait, il s'expose! Mais la confiance l'emporte , et après avoir demandé à Dieu d'ouvrir ses lèvres, il s'épanche. On voit, dans cette nouvelle effusion de son âme, qu'il est tout entier à la méditation des grands mystères du christianisme, des desseins de Dieu dans la rédemption du monde; la lettre ne traite pas d'autre chose : « Ne parlons, dit-il, que de Dieu et de sa grâce : à lui toutes nos pensées, comme toute notre vie, puisque c'est de lui que nous tenons la parole comme l'existence'. »
Deux grands points de vue le frappent dans le mystère de la Rédemption : la nécessité de la grâce pour guérir le cœur de l'homme blessé par le mal; la nécessité d'une révélation divine pour illuminer son esprit plein d'erreurs et de ténèbres.
Le mal, en effet, avait tellement envahi l'humanité, qu'elle était radicalement impuissante à se guérir elle-même-; c'est pourquoi Celui qui devait venir vint; car celui-là seul qui a fait l'homme pouvait le refaire; il s'est abaissé jusqu'à nous, pour nous élever jusqu'à lui.
Mais il n'eût pas suffi de nous avoir rendu le ciel,
1 Si placet, de ha ipsa Dei gralia textum epistolœ porrigamus; quia omnis nostra narratio in Inudibus Altissimi occupata esse débet. {Ad Amandum.)
- Omnem humanœ opis medelam fortior remediis morbus excluserat... Nemo, nisi artifex, operis sui potens est. [Ibid.) ,
s'il ne nous avait appris le moyen d'y arciver; avec la grâce, il nous a donc apporté la vérité et la lumière, que l'orgueilleuse raison humaine n'était pas moins impuissante à reconquérir' : car à quoi aboutit, en somme, tout le labeur des philosophes, sinon à de vains systèmes où ils se perdent , à de stériles disputes dans lesquelles ils s'embarrassent, à de spécieuses paroles dont ils fardent leurs erreurs : ignorants qui ne se connaissent pas éux-mcmes, et qui veulent scruter les cieux ; présomptueux et téméraires, qui cherchent Dieu sans Dieu*?
Le moyen par lequel Dieu est venu nous guérir de ce double mal est bien digne de sa sagesse et de sa bonté : l'homme s'est perdu par l'orgueil, Dieu le relève par ses abaissements. C'est pourquoi il est venu, non dans l'appareil du souverain Maître qu'il était, mais sous l'apparence d'un esclave qu'il n'était pas; et il a souffert la mort , lui qui donne l'éternelle vie.
Et ce mystère , que les sages du monde n'ont pas connu, il l'a révélé aux ignorants et aux petits; et il a fait consister son royaume « non à bien parler », ce qui est le privilège d'un petit nombre, « mais à bien vivre, » ce qui est possible à tous^
La règle de la vie humaine est dès lors tracée : le
1 Non solum ad destructionem mortis nostrai, sed eliam ad prœsentis vitœ informationem. (Epist. xii, ad Amandum.)
2 In hoc omnis philosophorum ars laborat, ut assertione fictoriim lucem veritalis obscuret, et inanium contentionum laqueis soUicitatas a vero mentes implicet, et ingenii fraude decipiat. [Ibid.)
3 Nec in sermone regnum suum, sed in virlule conslituit. [Ibid.),