CHAPITRE QUATORZIÈME
fois, lui dit-il, j'ai déposé sur sa tombe, comme tu m'en avais prié, tes vœux et tes promesses! Veux -tu donc me faire passer à ses yeux pour menteur? Mais je ne serai pas le seul coupable. Et comment n'as-tu pas peur d'offenser un saint si puissant auprès de Dieu? Tu te rassures, sans doute, parce que tu le sais indulgent et bon; mais plus il est bon, plus tu dois craindre de l'offenser. Et puis, penses-tu que le Christ laissera impunies ses injures^ ? »
Cette fois , la réponse ne so fit pas attendre ; à peine Amachius avait-il remis la missive dont Paulin l'avait chargé, qu'un autre Aquitain, nommé Sorianus, apportait à Noie une nouvelle lettre de Sévère : non qu'il la tînt de Sévère lui-même; c'était Marracinus qui la lui avait remise : il est vrai, Sévère, en chargeant de nouveau Marracinus d'une lettre pour Paulin, lui avait recommandé de prendre un costume un peu plus monastique; mais celui-ci, agréant peu ce conseil, et n'osant ou ne voulant plus, avec l'accoutrement que nous avons dit, se présenter une seconde fois à Paulin, avait été enchanté de pouvoir se décharger de sa nouvelle commission sur Sorianus, et Sorianus, qui connaissait Sévère, et pouvait donner de ses nouvelles à Paulin, mais qui ne connaissait pas encore Paulin et désirait fort le connaître,
1 Epist. XVII. A la date de cette lettre Martin n'est pas mort, ou du moins Paulin l'ignore; or, nous allons voir qu'il l'apprit au commencement de l'an 398. Ces remarques, et les inductions que nous tirerons de la lettre 29, fixent d'une manière certaine la mort de Martin à l'an 397.
fut charmé de l'occasion. Paulin lui confia à son départ une nouvelle mais très courte lettre pour son ami. Elle contenait toutefois une petite leçon: Paulin lui demandait de ne plus lui envoyer désormais que de vrais moines qui, au lieu de la chlamyde élégante, portassent le grossier sac monastique, au lieu du baudrier militaire une simple corde, au lieu d'une chevelure touffue une tête rasée'. «Je sais bien, ajoutait-il, que leur air et Leur habit dégoûtent ceux pour qui une odeur de vie est une odeur de mort, et qui trouvent amer ce qui est doux, honteux ce qui est chaste, odieux ce qui est saint. Nous avons bien le droit de leur rendre la pareille. Mon jeûne leur fait mal, et à moi leur intempérance; ma frugalité les blesse, et moi leur avidité. Et il faut bien que, bon gré, mal gré, ils se résignent à nous voir, non pas ivres dès le matin, mais encore à jeun le soir, non pas fatigués du vin de la veille, mais pas même abreuvés de celui du jour, et vacillants, non pas des fumées de l'orgie, mais de nos saintes veilles -. »
Une citation virgilienne venait d'échapper ici à Paulin; ces mots, fatigués du vin de la veille, sont empruntés à une des églogues du poète de Mantoue :
Impletum hesterno venas, ut semper, laccho.
Vite, dès qu'il s'en aperçoit , il s'en excuse, et s'em-
1 Sibi ergo ille habeat armilausam suam, et suas caligas, el suas buccas; nos adeant et revisant conservuli et compallidi nostri. (Epist. xxii, ad Severum.)
- Epist. XXII, ad Scverwn