‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 2 sur 186 · VI LETTRE DE M"" L EVEQUE D ORLEANS · texte numérisé non relu

VI LETTRE DE M"" L EVEQUE D ORLEANS

Sans doute, et vous le dites vous-même, il y a, dans le quatrième siècle, des figures plus grandes; il n'y en a point de plus sympathiques.

Cette sympathie, dont vos lecteurs, pas plus que vous et moi, ne sauront se défendre, d'où vient-elle? De deux choses, si je ne me trompe : de sa sainteté, et de sa tendresse de cœur.

Et d'abord, comment ne pas s'intéresser profondément à une vertu si belle : à cette conversion , après ce lent et long travail, si bien retrouvé et retracé par vous, qui amène le jeune sénateur, le jeune consulaire, le jeune poète, de la plus brillante existence mondaine, à, une vie enfin chrétienne, simplement chrétienne, il est vrai; puis à ce progrès continu dans la vertu, progrès dont vous marquez encore si précisément toutes les phases : la première, c'est le besoin de solitude et de silence qui le saisit après son baptême, et qui lui fait quitter l'Aquitaine' pour l'Espagne; la seconde, c'est, après de nouveaux malheurs, de nouveaux deuils, ce détachement, ces renoncements sublimes, ces dépouillements héroïques; sa compagne devient sa sœur, et il jette tout dans le sein des pauvres; la troisième enfin, c'est cette retraite à Noie, où, jusqu'à la fin de sa vie , — sans se séparer jamais de cette sainte compagne, — il travaille, comme il dit, à dépouiller l'homme terrestre pour revêtir l'homme céleste.

Mais de l'homme terrestre il ne dépouille que ce qu'il faut immoler; il garde tout ce qui peut s'harmoniser avec la sainteté, en la rendant plus aimable : de telle sorte que dans nul saint peut-être on ne voit un plus charmant esprit et un plus admirable cœur. Poète il était avant sa conversion, et poète il est resté; transformant, il est vrai, sa poésie comme sa vie. Obligé de répandre cette poésie dans votre ouvrage, non seulement vous révélez un poète chrétien trop ignoré, mais encore vous donnez à votre livre un charme et une curiosité litti'raires qu'ont rarement les vies

LETTRE DE M''" L'ÉVÉQUE D'oRLÉANS VII

de saints. Surtout Paulin garde ses amitiés : et avec quels hommes! saint Martin, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin , Sulpice Sévère , d'autres encore. II les garde, mais en les transformant aussi, en les épurant et les élevant, sans leur rien enlever de leur exquise tendresse. Saint, le plus sensible à raffection, et le plus tendre lui-même qui fut jamais, nonobstant son austérité. Je le soupçonne, et avouez-le, mon cher ami, n'est-ce pas par là, plus encore peut-être que par sa poésie, et presque autant que par sa sainteté, que ce saint vous a séduit; vous aussi, je puis bien vous rendre ce témoignage, vous, ami si affectueux et si dévoué?

Vous dites que vous avez écrit avec une critique sévère. Certes, j'en suis le témoin, et j'ai cru même qu'ici vous alliez quelquefois trop loin, vous donnant des peines infinies, — que vos lecteurs ne soupçonneront guère, — pour éclaircir le moindre fait , une date , fixer la place d'un document : effrayé d'avoir souvent à contredire des critiques du premier ordre, n'hésitant pas toutefois à le faire quand vous aviez des preuves. J'aime pour ma part, surtout dans une vie de saint, cet effort pour que le sujet soit étudié, fouillé, pénétré jusque dans ses détails en apparence les plus minimes.

Si votre travail n'avait que ce mérite, les érudits seuls vous en tiendraient compte, et j'avoue que c'est beaucoup que le sulfrage des érudits , et qu'un livre sérieusement travaillé sorti de ses rangs honore le clergé de France. Mais vous avez voulu vous faire lire de tous, des lecteurs et des lectrices de sainte Paule, et aussi des profanes, des lettrés, lesquels, il faut le dire, par la faute non de nos saints, assurément, mais trop souvent de leurs anciens historiens , ont vraiment si peu de vies de saints à lire. Je crois , mon ami , que vous avez mis , selon mon conseil , assez d'art, de style et d'àme dans ce livre, pour atteindre pleinement ce but.

VIII LETTRE DE M'" L EViiQUE D ORLÉANS

J'ai vu les lieux dont vous parlez; j'ai v^u Noie et ce qui reste des basiliques pauliniemies , et la tombe vénérable de saint Félix. Quelles émotions j'ai éprouvées là! Comme vous aussi je souhaiterais que votre livre, ramenant l'attention sur ces grands souvenirs, pût aider à ressusciter de nos jours l'antique pèlerinage.

Ainsi donc, vous vous plaisez toujours à étudier et à écrire la vie des saints; convaincu sans doute, et avec raison , comme les grandes âmes que vous rencontrez dans vos études, et qui vivaient dans un siècle plus calamiteux encore que le nôtre , que , malgré les menaces de l'heure actuelle, il faut croire à l'avenir, et le préparer. Et on le préparera, plus sûrement peut-être que par la politique, en maintenant, comme vous le dites si bien, « ces vérités éternelles qui ne périssent pas avec les peuples , mais se retrouvent vivantes au lendemain des désastres pour les résurrections de l'avenir, » et surtout, comme vous le dites encore , en glorifiant « ces belles vertus chrétiennes , dont il nous importe tant de garder parmi nous les traditions ».

Votre livre, pour sa part, y contribuera : l'empressement des lecteurs , même moins chrétiens , vous en sera bientôt une preuve.

Veuillez agréer, mon cher ami, avec tous mes vœux et tous mes espoirs pour le succès de cet excellent livre, tous mes bien tendres et fidèles sentiments en Notre- Seigneur.

f FÉLIX, ÉvÈQUE d'Orléans.

Viroflay, en la fête de saint Paulin de Noie, 22 juin 1877.

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