CHAPITRE TROISIÈME
faire des vœux pour Valentinien ? Et comment dès lors, avec son immense fortune, ne pas exciter la cupidité des délateurs et du tyran? Il courut donc les plus grands périls. Il en a parlé, malheureusement en termes trop vagues, mais qui ne laissent aucun doute sur les inquiétudes et les déboires qu'il eut à supporter :
« Trois longs lustres, écrivait-il à Noie, en 395, la première fois qu'il y célébra, après s'y être définitivement fixé, les fêtes de saint Félix, trois longs lustres se sont écoulés depuis que j'ai pu dans cette solennité vous consacrer en face de vos autels et mes vœux et mon cœur. Mais depuis, quelles épreuves, et sur les mers et sur les terres, m'ont emporté loin de vous, aux extrémités de l'univers, vous le savez; car partout et toujours vous fûtes près de moi, et dans les fatigues des voyages et les incertitudes de la vie, c'était vous que j'invoquais '. »
Et dans une page célèbre d'une lettre à Sulpice Sévère, il parle encore de courses et de voyages, de calomnies auxquelles il fut en butte , des peines et des tristesses qui ont si souvent, dit-il, traversé ma vie*.
1 Ex illo qui me terràque marique labores Distulerinl a sede luà procul orbe remoto, Novisli ; nam te mihi semper ubique propinquum , Inter dura viae, vita?que incerta, vocavi.
{Natale ii.) - Ad hoc vita ipsa mortalis in laboribus et œrumnis fréquenter exercilata... Postea denique ut a calumniis et peregrinationibus requiem capere visus sum... [Epist. v, ad Scverum.]
50 HISTOIRE DE SAINT PAl LIN DE NOLE
Quelque générales et vagues que soient ces expressions , il n'est pas difficile de comprendre combien , ainsi que nous le disions, fut précaire et menacée sa position, tant que régna Maxime. Qu'allait-il faire? Rester à Rome au sénat et servir Valentinien ? C'était sacrifier les immenses biens qu'il avait en Gaule et en Espagne; c'était de plus attirer sur ses proches et sur ses amis la colère du tyran. Les inquiétudes de sa mère, qui vivait encore, le décidèrent '; il prit le parti de quitter l'Italie et de retourner en Aquitaine. C'est saint Félix encore qu'il remerciait plus tard du bonheur d'avoir revu cette tendre mère, et d'avoir pu recueillir son dernier soupir et lui fermer les yeux :
• Dom Gervaise dit : « Il passa (oui le lemps des troubles de l'Etat, qui durèrent jusqu'à ce que le grand Théodose eût entièrement défait le parti de Maxime, comme une personne privée, dans sa terre de Fondi. » {Vie de saint Paulin, liv. I, p. 20.) C'est absolument inexact, contredit par la correspondance d'Ausone dont nous citons ci-dessous des fragments, par les lettres de Paulin à Delphinus et Amandus, et par le xiii" Natale. Dom Gervaise a lu dans une lettre de Paulin que Fondi a été, à une époque que Paulin ne précise pas, fréquemment habitée par lui. Art^angeant ce texte à sa manière, il imagine qu'il y a habité jusqu'à la mort de Maxime. Mais si dom Gervaise fait retourner Paulin trop tard en Aquitaine, en 388, le docteur Busé l'y fait retourner trop tôt, en 379. {Saint Paulin et son siècle, ch. ii, p. 75; note 3.) En elTet, d'une part, le docteur Busé ne s'appuie sur aucun texte; d'autre part, il va à rencontre du xiu" Natale. Paulin revint d'Italie pour rassurer sa mère, sollicitœ malri sum redditus. Quelles inquiétudes pouvait-elle avoir, en 379, sous le consulat d'Ausone? D'ailleurs le docteur Busé adopte l'opinion que Paulin, après son consulat, c'est-à-dire en 379, a gouverné la Campanie. 11 n'est donc pas retourné à Bordeaux en 379.
CBAPITRE TROISIÈME 51
« C'est VOUS aussi, Félix, qui, me ramenant aux rivages qui m'avaient vu naître, m'avez rendu aux sollicitudes d'une mère'. »
En rapprochant ces textes qui parlent d'inquiétudes , de calomnies , de voyages sur terre et sur mer', de deux faits sur lesquels nous aurons à revenir, et qui sont attestés par Paulin lui-même % à savoir qu'il rencontra les illustres et saints évêques de Tours et de Rouen, saint Martin et saint Victrice, sur le chemin de Trêves, et qu'il était à Milan en 387, on est en droit de conclure que ces voyages étaient motivés probablement par les périls de sa nouvelle situation. Quel changement ! le voilà donc maintenant, d'homme en crédit qu'il était auprès du souverain, devenu un suspect; voilà ses biens menacés en même temps que sa position est détruite; les ennemis ne lui manquent pas, lui qui croyait n'avoir que des amis, et les hommes le trahissent comme les choses; voilà la vile envie qui s'acharne contre lui, et des accusations, des délations, des pièges qui surgissent; et il peut voir de près tout ce qu'il y a d'intrigues dans les cours et de bassesses dans les cœurs. Mais dans toutes ces angoisses, et dans
* Te revocante soli quoiidam genitalis ad oram, Sollicitae matri sum redditus.
[Natale xiii.)
2 Muratori [Diss. xi) relève avec raison ici les exagéralions de Sacchini, et surtout de Cave, sur les quinze années de voyage de Paulin, dans toutes les régions de rOccidenl, dit l'érudit anglais: Omncs fere Occidenlis partes peragravil.
3 Epist. III, ad Alypium. — Epist, xviii, ad Victricium.
ces courses incessantes, tantôt auprès de Maxime, tantôt auprès de Valentinien, tantôt à Trêves et tantôt à Milan, il avait, disait-il plus lard, un protecteur invisible qui détournait de lui tout malheur, qui lui attirait tout bonheur, ce grand saint dont il avait remporté en Gaule la pensée et l'amour, depuis cette solennelle consécration que nous avons dite :
« Quoique ma vie courût dans un sentier bien différent, et que j'habitasse si loin de vous, sur ces rives (jue l'Océan bat de ses flots retentissants, tout Gaulois de cœur que je fusse redevenu, jamais ma pensée ne s'est éloignée de votre demeure; toujours, ô Félix, je me suis caché dans votre sein, et toujours aussi, dans tous les incidents de ma nouvelle vie, dans ma patrie comme au loin, je vous ai senti près de moi. C'est vous qui étiez et mon patrimoine et ma défense. C'est vous qui me rendiez propice le Christ, écartant toute adversité, appelant toute prospérité. Vous fûtes toujours ma félicité, ô Félix , vous veilliez sur moi comme un père '. »
1 Ex illo quamvis alio mihi tramite vita
Curreret, atque alio colerem procul absitus orbe, Quà maris Oceani circumsonat unditus aestu *,
* Muratori propose la correction suivante :
Quae maris Oceani circumsona tunditur œski; Ce qui l'entraîne à corriger aussi le vers précédent : Atque aUara colerem procul absitus oram. .Mais Muratori se trompe en interprétant ce vers d'un séjour en Espagne, pendant lequel Paulin se glorifierait d'avoir toujours gardé un cœur gaulois, galla menle. (Diss. ix.) C'est de son séjour en Aquitaine, que l'Océan bat aussi de ses flots, qu'il est question ici. Il veut dire que même en Gaule, el après avoir repris la vie gauloise, il n'oubliait pas saint Félix.