CHAPITRE TROISIÈME o
Alors, et malgré l'expérience qu'il venait de faire de la fragilité des choses humaines , il se reprit joyeusement et courageusement à l'existence. Une révolution politique le rejetait dans la vie privée; mais avec une compagne telle que Therasia, la vie privée aurait des douceurs que les satisfactions de l'ambition ne lui avaient jamais données. Il était jeune, il avait trente ans : l'espérance, à trente ans, peut encore dorer l'avenir ; il était riche, il avait des amis : il trouverait dans les magnificences de la vie et les charmes de l'amitié une compensation aux honneurs perdus; il était célèbre, éloquent; le barreau lui rendrait quelque chose du sénat. Enfin il lui restait cette consolation ordinaire des grands esprits et des hommes d'État tombés, la philosophie et les lettres. Il avait lu dans Cicéron , exilé des choses publiques et s'en consolant par les éludes littéraires, ces belles paroles : « J'ai trouvé dans nos chères études le repos. Quand la patrie ne peut plus ou ne veut plus user de nos services , qui pourrait ne pas nous permettre de retourner à cette vie que beaucoup de doctes hommes , à tort peut-être, mais beaucoup, ont jugé préférable même aux affaires publiques • ! » Ausone , son
Passus es , ut vitam commercarere duorum , Perque jugum carnis duplicata salus animarum, Dilalam unius possis pensare salutem.
[Natale xiii.) Ces dernières paroles prouvent positivement que Therasia avait déjà reçu la grâce du baptême.
1 In studiis nostris conquiescimus. Quis enim hoc non dederil
maître, d'ailleurs lui en donnait le noble exemple. Telles étaient en ce moment les dispositions d'àme de Paulin; ses pensées et ses aspirations n'allaient pas au delà.
Il reparut donc à Bordeaux, le front serein encore , malgré les incertitudes et les périls de sa situation politique. Les amis revinrent autour de lui, et c'étaient les hommes les plus illustres et les plus considérables des Gaules. Ses lettres et ses poésies nous en font connaître plusieurs, que nous retrouverons dans le cours de cette histoire, mais dont il est bon de dire quelques mots dès à présent : c'étaient, entre autres, Jovius, un de ses proches, un de ces Gallo-Romains riches et lettrés, qui se préparaient par les lettres aux affaires, et qui dans les affaires conservaient toujours le goût des lettres : ce Jovius , auquel Paulin adressera plus tard une admirable lettre et un admirable poème, sans parvenir peut-être à dissiper ses erreurs philosophiques; Pneumalius, homme non moins considérable , mais lui , chrétien excellent , père de ce jeune Celsus, dont la mort prématurée inspirera à Paulin une de ses plus touchantes poésies ; Aper, que son exemple dégoûtera du monde, et qui deviendra comme lui un évêque et un saint; Gestidius, un de ses compagnons de plaisir et
nobis ut cum opéra nostra patria sive non possit uli sive nolit, ad eam vitam revertamur quam multi docti homines, fortasse non recte, sed tamen multi, etiam reipublicœ preeponendam putaveruul. [Lettre à Varron, an de Rome 708.)