CHAPITRE QUATRIÈME
lien coupable n'avait jeté sur lui ses chaînes. Sa nature elle-même, sa constitution délicate, peu apte et peu portée aux excès, eût suffi pour l'en préserver'. D'ailleurs n'avait-il pas maintenant près de lui cet ange, Therasia , qui était un plus sûr préservatif encore ? L'obstacle pour lui c'était d'abord sa littérature, celte littérature frivole qu'il tenait d'Ausone et de son temps : charmé par ces occupations qui lui semblaient élevées et nobles, et qui le sont en effet, il ne donnait point place dans son esprit à d'autres pensées. C'étaient encore ces habitudes de vie opulente et molle, libérale et magnifique, attachée à la terre par tous ces liens que forme le luxe : quand on est si bien ici -bas, on n'éprouve guère le besoin d'une vie meilleure. C'étaient les travaux du barreau , le bruit des affaires , qui étaient venues le ressaisir, et ne lui laissaient pas le temps de songer à lui-même. C'était enfin la dignité même de sa vie, sa régularité de mœurs, cette considération qui l'entourait : plus éloigné de la religion, peut-être dans un sens en eûl-il été plus rapproché. Qu'est-ce donc, en effet, qu'un si honnête homme avait à changer dans sa vie? Plût à Dieu que tous eussent été comme lui, aussi probes, aussi justes, aussi bienveillants, et fidèles à l'amitié. Tout cela à la fois concourait à lui faire illusion, et à fixer ses pensées dans l'horizon étroit du temps. Il ne lui manquait en effet qu'une chose, mais qui est tout:
• Corpus infirmius et decoctior caro (potuit) obterere studia vùluptalum. (Epist. v, ad Sevcrum.)
Dieu. Et, malheureusement, il n'en sentait pas l'absence, il n'en éprouvait pas le besoin.
Si éloigné cependant que parût et que fût Paulin, l'œuvre du retour était commencée : Rome chrétienne et le tombeau de saint Félix avaient déjà élevé j nous l'avons vu , aux oreilles de son âme une voix que la fascination des choses, les rêves de l'ambition, les ardeurs de la jeunesse avaient empêchée d'être victorieuse, mais qui pourtant avait été entendue. Il Y avait des anses pour le reprendre; et Dieu, qui avait marqué à sa correspondance généreuse une place si belle dans son Église, allait lui ménager, avec ces délicatesses admirables dont il use envers les saints, mirabilis Deiis in sanctis suis, une série de secours merveilleusement appropriés à ses besoins particuliers. En groupant ici le peu de détails que nous avons sur cette époque de sa vie, et quelques faits contemporains dont le spectacle dut le frapper, nous pourrons jusqu'à un certain point nous rendre compte des influences qui peu à peu rélevèrent à d'autres pensées, et préparèrent sa conversion ; influences que n'avait point rencontrées Ausone, ou du moins dont le vieux poète, emprisonné dans sa grammaire et sa rhétorique, ne sut pas profiter. Par bonheur, Paulin n'avait pas pour amis que des hommes du monde comme Ausone, pas plus soucieux que ce rhéteur des pensées religieuses; la Providence lui ménagea la rencontre et l'amitié des plus grands et saints évêques de son temps, lesquels, en diverses circonstances et de diverses manières, re-