CHAPITRE QUATRIÈME
prirent peu à peu et achevèrent l'œuvre dont Dieu, à Noie et à Rome, n'avait fait encore que la lointaine préparation.
Les deux hommes dont l'action sur lui a été la plus persévérante et la plus heureuse, ce furent Delphinus, évêque de Bordeaux, et le saint prêtre Amandus. Delphinus, que la Gallia christiana nomme comme le second des évêques connus de Bordeaux , était un des plus illustres prélats des Gaules; Paulin n'a pas craint de le mettre en parallèle avec saint Martin luimême :
Gallia Martinum, Delphinum Aquitania sumpsit i.
L'Église l'honore comme un saint-. C'était un des remparts de la foi orthodoxe dans notre pays. Il fut un de ceux qui se signalèrent contre l'hérésie des priscillianistes. On sait que cette secte dangereuse, avant -courrière des grandes hérésies qui désolèrent plus tard le Midi , était une importation orientale en Espagne, une espèce de confus mélange des rêveries gnostiques et des doctrines manichéennes : à des erreurs fondamentales sur la Trinité et l'incarnation, qu'elle anéantissait en n'admettant qu'une distinction nominale entre les personnes divines , et en ne reconnaissant qu'un corps fantastique à Jésus-Christ,
1 Natale xiii.
2 Burdigalfe , S. Delphini episcopi , qui Theodosii tempore claruit sanclitate. {Martyrol. Romanum. xiv Calendas Julii.) Le premier évêque de Bordeaux connu avec certitude (de que dubitare non liceat) s'appelait Orientalis, et il assista au premier Concile d'Arles tenu en 314. [Gallia christiana , t. II, p. 787.)
elle ajoutait les imaginalious de Manès sur les deux principes, le bon et le mauvais, et sur l'origine de la matière, qu'elle attribuait au principe mauvais; erreur d'où les priscillianistes faisaient découler les licences de mœurs les plus honteuses. C'était une véritable décomposition du christianisme. Adoptées et répandues par des hommes de talent, mais aventureux et rêveurs, Priscillien, Idace et d'autres, ces idées avaient franchi les Pyrénées, et fait à Bordeaux même des victimes. Un concile de Saragosse, auquel Delphinus assista , ainsi que Phebadius , évêque d'Agen, les flétrit. Delphinus les fit de nouveau condamner par une réunion d'évêques à Bordeaux; mais il se contenta de ces actes d'autorité épiscopale, et il ne fut pas de ceux qui demandèrent et obtinrent, au grand scandale de saint Martin et de saint Ambroise, le sang des égarés. Près de lui était un prêtre d'une haute sainteté aussi, et d'une grande doctrine, son futur successeur , et comme lui honoré d'un culte public, Amandus*. Ces deux hommes avaient tout ce qu'il fallait pour être les amis de Paulin, ils le furent. Par leur religieuse et délicate affection, ils trouvèrent le chemin de ce cœur, si facilement accessible luimême au seniiment de l'amitié, et ils cultivèrent à l'envi, avec un soin exquis, cette âme d'élite, dont ils sentaient tou-t le prix. En relations intimes et continuelles avec Paulin , leur mission particulière fut de suivre de plus près, dans toutes ses vicissitudes, et
1 GaUla christiana, 1. II, p. 787.
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de seconder le plus puissamment le travail qui s'accomplissait silencieusement dans son àme, et qui devait un jour porter ses fruits. On verra, par la filiale reconnaissance que leur témoigna toujours Paulin, qu'à eux revient la plus grande part dans sa conversion définitive.
Paulin eut le bonheur de rencontrer encore deux autres saints évêques des Gaules , les plus grands incontestablement de ce temps -là, et d'en recevoir la leçon dont il avait le plus besoin, saint Martin de Tours et saint Yictrice de Rouen.
De soldat devenu moine et évêque , célèbre par sa charité alors qu'il n'était encore que catéchumène, introducteur de la vie monastique en Gaule, aussi austère sur le siège de Tours que dans sa cellule de cénobite, apôtre infatigable de nos contrées, Martin allait, prêchant partout l'Evangile, renversant ce qui restait encore dans nos campagnes d'idoles et de temples des faux dieux, puissant en œuvres comme en parole, homme revêtu de la vertu de Dieu. Saint Viclrice pâlit aujourd'hui à nos yeux auprès du grand thaumaturge; mais il ne pâlissait pas alors, puisque Paulin va jusqu'à l'égaler à Martin. Soldat et pontife, comme Martin, comme lui apôtre, mais de plus confesseur de la foi sous Julien, et portant encore les cicatrices des blessures qu'il avait reçues pour le nom de Jésus-Christ, il était pour le nord de la Gaule ce que Martin était pour le centre, le fléau du paganisme. Il convertit presque toute la Belgique à la foi. Paulin rencontra ces deux évoques à Vienne. Sulpice
Sévère, qui raconte le faiP, et Paulin lui-même, qui en parle aussi % ne nous en font pas connaître la date; on a supposé, et la conjecture est assez vraisemblable , que c'est pendant un voyage auprès de Maxime, et alors qu'ils revenaient eux-mêmes de Trêves ou s'y rendaient, dans un but de charité tout épiscopale , pour arracher aux rigueurs du tyran des proscrits politiques et des hérétiques priscillianistes; d'accord en cela, nous l'avons dit, avec saint Ambroise , qui avait reproché déjà les deux mêmes choses au meurtrier de Gratien. Sulpice Sévère a raconté, avec une naïveté touchante, les honneurs, les respects extraordinaires que l'impératrice , femme de Maxime , eut pour le vénérable évêque de Tours; elle avait voulu le servir à table, elle avait ensuite mangé respectueusement ses restes =*. Paulin fut profondément ému en présence de ces deux hommes, preuves vivantes de la puissance de Jésus^ Christ, sublimes dépouillés de tous ces biens qui le fascinaient encore, mais riches d'une autre richesse; saints apôtres, dont la vie pleine de labeurs et de merveilles était autrement féconde que son inutile vie de littérateur et de poète. A ces réflexions, qui contenaient pour lui tant de lumières, s'ajouta une autre grâce; Dieu permit qu'il éprouvât lui-même la puissance de saint Martin. Sulpice Sévère, et après
1 Sulp. Sev. Vita S. Martini.
2 Epist. xvni, ad S, Viclriciion. — Lebrun, S. Paulini Vita, cap. IV ; et Dissert, iv de S. Victricio.
3 Vita S. Martini,