‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 60 sur 186 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

trahison et déchirement , voilà ce qu'il y avait trouvé *. Pour rentrer dans l'ordre et retourner sa vie vers son vrai but, qu'avait-il donc à faire? Simplement remettre chaque chose à sa place : donner à Dieu enfin la part qui lui revient dans la vie % et faire un meilleur usage de ses dons. Fallait-il briser sa plume ou sa lyre? Nullement; il n'y avait qu'à les consacrer au vrai, et non plus à la fiction; à la direction de la vie, et non plus au vain plaisir de l'esprit, au frivole amusement des oreilles; et ce n'était pas non plus renoncer à la philosophie, mais s'élever à une sagesse plus haute, que la faire consister désormais , non plus à chercher toujours , mais à imiter enfin la Divinité, et à pratiquer le bien au lieu d'en disserter éternellement : poète de Dieu et philosophe de Dieu, selon sa magnifique expression ^ Le devoir était donc clair, inéluctable; le châtiment certain, la récompense incomparable; et le temps pressait : la vie est courte M Quelle inénarrable et irréparable folie, de mépriser ces espérances, de braver ces craintes, et de se laisser sur-

1 ^stusinanes, quos movel vita^ labor.

{Ad Aus., Poema x.) - Incipe divinis lantum dare tempora rébus.

[Ad Jovimn, Poema xiXi) 3 Fucum illum facundiœ, quo decipit vana sapientia, plenis rébus accommodes... Nam animi philosophiam non deponas licet, dum eam fide condias et religione; consertis utare sapienlium, ut sis Dei philosophus et Dei vates; non quserendo sed imitando Deum sapiens. (Epist. xvi, ad Jovium.)

* Brève quidquid home est, corporis ajgri ,

Temporis exigui, {AdAus., Poôma x.)

96 mSTOlRE DE SAINT PAULIN DE NOLE

prendre dans les indignités ou les inutilités d'une vie sans Dieu M

Telles furent les pensées qui convertirent Paulin à la vie chrétienne, et nous l'entendrons plus tard les développer éloquemment à ses amis restés dans le siècle pour les convertir à une vie semblable. Assurément, ce n'est pas là une métaphysique abstruse ou raffinée, inaccessible à la foule: c'est du simple sens commun ; parce que, grâces à Dieu , la question du salut n'est pas une affaire d'art ou de science, mais de bon sens et de bonne volonté. Quel effort cependant il fallut à Paulin pour s'arracher aux nuages de la rhétorique et de la sophistique, qui lui voilèrent trop longtemps ces capitales vérités, et les regarder de cet œil simple qui en pénètre la lumière; et pour y conformer enfin sa vie !

Mais la résolution une fois prise fut d'autant plus inébranlable qu'elle avait été plus réfléchie; et vainement alors môme son ambition fut -elle sollicitée encore par les événements favorables qui surgirent. En effet, Maxime, après avoir pendant quatre ans convoité l'Italie, venait de s'y jeter, et le jeune Valentinien et sa mère n'avaient eu que le temps de s'enfuir à Thessalonique, pour y implorer la protection de Théodose. Cette fois Théodose avait cru ne devoir pas laisser impuni ce nouvel attentat, et le tyran Maxime, vaincu et pris à Aquilée, avait expié dans

^ Dies me ullimus, alris

Sopitum tcnebris, sterili dcprendat in actu.

{Ad Ans., Poema x.)

CBAPITBE QUATRIEME 97

son sang son audace, cinq ans presque, jour pour jour, depuis le meurtre de Gratien. Quelles nouvelles et brillantes perspectives pour Paulin ! La faveur des deux empereurs victorieux, Valenlinien et Théodose, lui était assurée par la toute- puissante protection d'Ambroise; il pouvait reprendre le chemin des honneurs. Mais les pensées que nous avons dites avaient trop fortement saisi son âme, et il n'était plus tenté de se rengager sur cette mer si fertile en naufrages. Et que voyait-il autre chose, sur celte scène politique, que des catastrophes? Julien, Jovien, Valenlinien, Gratien, Maxime, avaient eu une fin tragique; tous ces maîtres du monde ne montaient sur le trône que pour l'ensanglanter. Quel avenir attendait le jeune Valentinien lui-même? Non, il en avait assez des soucis et des tempêtes. Une voie meilleure s'ouvrait devant lui. Comme son intelligence, fatiguée des vains systèmes, dont elle a vu le fond et le vide, sa vie, ballotlée par les agitations dont elle a trop senti la misère , a besoin d'un port tranquille et sûr. Ce port, il l'a trouvé enfin, c'est l'Eglise : il est temps de s'y reposer dans la lumière et dans la paix'. Il se décida donc à se disposer au baptême.

Le prêtre Amandus et l'évêque Delphinus l'y pré-

' Meque diu incerlum, el lot Icmpcsiatibus actiim, Sancta salutifero suscepit Ecclesia porlu, Poslque vagos lluclus Iranquilla sede locavil, Ut mihi jam liceat, detersa nube malorum, Tcmpore promisso lucem sperare serenam.

[Carmen tillimuin.)

parcrent; leurs solides instructions achevèrent ce qu'Ambroisc avait commencé. On verra, dès les premières poésies chrétiennes de Paulin, quelle connaissance exacte et précise des mystères chrétiens ils lui donnèrent. Il fut baptisé à Bordeaux, l'an 389, par Delphinus lui-même, assisté d'Amandus \. Une nouvelle phase de sa vie commençait.

Ce jour fut pour lui dans la suite une date mémorable; il l'appelait, dans la belle langue chrétienne de ce temps, sa naissance. C'est alors, disaitil, qu'il était mort à la fausse vie dont il vivait, et amené ;"i la vie véritable à laquelle il était mort 2.

1 Pas de doute que Paulin ait été baptisé à Bordeaux par saint Delphinus : il le dit formellement dans sa lettre à Alypius : Burdicjalœ a Delphino baptizulus. Mais l'époque de ce baptême a été controversée. Il faut, sans hésiter, rejeter ici et l'opinion de Sacchini et celle de Chifflet. Ce critique a très bien prouvé [Paul, lllust. p. 2, c. v) que Sacchini se trompe en plaçant le baptême de Paulin Tan 393. Le texte de Paulin dans sa première lettre à saint Augustin, dont argumente Sacchini, doit s'entendre de la profession monastique et non pas du baptême. Et Remondini ( t. II, p. 43) en est pour ses frais d'imagination en envoyant Paulin d'Espagne en Gaule pour s'y faire baptiser. Mais à son tour Chifdet se trompe en pensant que Paulin était déjà baptisé quand il fit à Noie cette solennelle consécration à saint Félix dont parlent les ii' et xii= Natalia : Paulin pouvait très bien n'être alors que catéchumène. La suite des faits, telle que l'expose le xin» IVatcdc, inconnu de Sacchini et de Chifflet, le fameux texte de la lettre v à Sévère, si souvent cité par nous, les lettres à Delphinus et à Amandus, où on voit quel soin il prend de conserver l'innocence de son baptême, ne permettent pas un instant d'admettre qu'il fût déjà baptisé, alors qu'il était livré aux affaires et à la vie du siècle.

2 Utcui vivebat naturœ moreretur, et cui mortuus erat viveret Domino. (Epist. xx, ad Delphinum.]

Page 1