‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 65 sur 186 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

dans leurs fibres palpitantes, le poète chrétien est heureux d'adorer le Dieu véritable, Paulin s'écrie :

« Parce qu'on ne peut égaler sa gloire, faut- il craindre de le chanter? Ah! sans doute, la parole succombe devant cette grande idée qui nous accable , et nous amoindrissons l'ineffable en cherchant à l'exprimer. Mais pourtant, tous ces êtres variés et sans nombre qui peuplent ce monde , que la pensée soupçonne, que l'oreille entend, que nos mains touchent, que nos yeux voient, dans les vastes mers, sur la surface du globe, dans les splendeurs des cieux, dans le vague des airs, dans les noires ténèbres de la nuit, qui volent sous les forêts ombreuses, qui posent dans les plaines, qui errent dans les déserts, qui sont glacés par les frimas, qui brûlent dans les astres, qui glissent dans les flots mobiles des fleuves, tous ces êtres que d'un mot de votre Verbe tout-puissant, quand vous l'avez voulu , vous avez créés, car pour nous l'effort est nécessaire, pour vous il suffit de vouloir, par leurs mille voix que fontils autre chose que chanter un hymne à votre nom ? Et, bien qu'impuissants à prononcer ce nom, ils essayent de le murmurer. Moi seul, hélas! que ma conscience coupable effraye, indigne, je n'ose vous chanter \ »

1 Viderit an veniani speret, si dicere laudes

Hinc tibi quis dubitat, quod minor esse timet... Et quo'i sentimus plus est quam quod lingua loquatur,

Et quod sentimus, cum loquiniur minus est. Omnia quai dudum variis elementa liguris ,

Credimus, audimus, langimus, aspicimus...

Ut piimum placuit, Verbi virtute creasti,

Quels accents, et dans quel siècle! Est-ce là l'élève d'Ausone ? Et combien son premier coup d'aile l'emporte loin de cette poésie mythologique qui s'obstine toujours à de froides personnifications, où depuis longtemps la divinité n'est plus ! Voilà la vraie poésie de la nature, que le christianisme seul a révélée; voilà déjà la muse chrétienne. Elle chante peutêtre, dans la langue d'un siècle dont la barbarie s'approche, un peu comme ces génies que Tancrède dans la forêt entendait gémir sous l'écorce dçs arbres ; mais c'est elle, on la reconnaît; Paulin prélude à Lamartine :

Savez-vous son nom? La nature Réunit en vain ses cent voix ; L'étoile à Tétoile murmure :

Quel Dieu nous a donné nos lois? La vague à la vague demande :

Quel est celui qui nous gourmande ?

La foudre dit à l'aquilon :

Sais-tu comment ton Dieu se nomme?

Mais les cieux, et la terre et l'homme, Ne peuvent achever son nom.

En même temps que le sens vrai, et par conséquent la poésie vraie de la nature, qui a tant fait

Quodque aliis facere est, hoc tibi velle sat est;.. Unum discretis referont tibi vocibus hyninum , Et quod non possunt explicuisse volunt : ...Me solum e cunctis mala conscia pectora terrent Indigno laudes ne loquar ore tuas.

{Classicorum auclorum e Valicanis codicibus editorum t. V, Romse 1833, p. 369 et seq.

CHAPITCE CINQUIÈME 111

défaut aux anciens, le christianisme en révélait à Paulin une autre, qu'on pourrait appeler la poésie de l'âme : morale et philosophique, intime, profonde, allant aux fibres les plus vives de l'être, aux réalités les plus sérieuses de la vie; poésie que caractérise ce sentiment de tristesse et de mélancolie élevée, si inconnu aux poètes du paganisme, et dont s'est si souvent et heureusement inspirée la muse moderne :

« Si je m'excuse, tu me condamnes; si je m'accuse, tu m'absous. Ah! j'espère plus que je ne mérite ton pardon. Si le ciel. Dieu saint, est ton trône, et la terre l'escabeau de tes pieds , si ton regard embrasse le monde, partout où nous portent nos pas, ou sur la terre ou sur les mers, tout ce que voit le vent du soir ou la brise du matin , tout ce que le souffle du midi embrase, tout ce que glace l'aquilon, ton œil le voit; et vainement pour se dérober il se croirait solitaire, le criminel, il se cacherait dans la nuit, au fond des antres, au sein des eaux, sous le poids d'une montagne, celui-là seul ne t'aura pas pour témoin et vengeur qui ne fera pas le mal. Et moi, hélas! qui, livré dès mes jeunes années à ma liberté folle, ai aimé ce que je pouvais et aussi ce que je ne devais pas aimer, voilà que tout ce que j'ai commis de péchés trouve en toi un juge clément, et qu'au milieu de tant de crimes le châtiment n'a plus de place. Gloire à toi, Père saint, gloire à toi toujours, toi qui rends à la vie l'âme repentante, qui pardonnes au cœur humilié, qui fais luire ta lumière dans

nos ténèbres, et des pierres mêmes suscites des saints \ »

Après ces accents du repentir, voici les gémissements de l'âme aux prises avec la tentation :

« Que parlé-jc de liberté? Mes misères ne me permettent pas ce mot; même après le pardon, le péché me fait sentir encore son tyrannique empire. L'antique ennemi, si prompt et si ardent à nous combattre, poursuit de ses mille artifices mon imprudente sécurité, chatouillant incessamment par les llatteuses amorces du plaisir l'ouïe, la vue, le goût, le toucher, tous les sens : il est là, cherchant l'endroit faible et mal gardé , pour y faire irruption ,

1 Si defendo, reus; fateor si crimina, salvus:

Spero tuam potius quam merear veniam...

Si cœlum tibi, Sancte, Ihronus, si terra tuorum

Scamnellum merito creditur esse pedum :

Crimina non dubie totum qui pénétrât orbem,

Qua patet accessus vol pede vel pelago, Ouidquid in occasu Zephyrus videt, Eurus in ortu ,

Auslro si qua tepent , si qua Aquilone rigent, Sunt oculis subjecta tuis, licet arbiter absit, El scelus admissum nox sibi Ma tegal... Ergo ego sum primus semper lascivus ab annis,

Cujus amor licitis miscuit illicita...

Tolum placato quamvis i sub judice feci,

Non habel in tanto crimine pœna locuni. Sed tibi laus, tibi, sancte Pater, laus tempore in omni,

Qui potes afflictam vivificare animam, Parcere subjeclis, tenebris infundere lumen, Et brûlis sanctos de scopulis facere.

{Classicorwii auctorum e Vaticanis codicibus editorum t. V, Romœ 1833, p. 369 et seq.)

1 Quamvis ici ne signifie pas quoique, mais tout ce que.

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