CHAPITRE CINQUIÈME
Soit par lui-même, soit par Therasia, Paulin avait, nous l'avons dit, de grands biens en Espagne, au pied des Pyrénées, au bord de la mer, aux environs des grandes villes, Complutum, Barcelone, Tarragone, Saragosse. L'existence pour eux y était aussi agréable que possible. Ils séjournaient à leur gré, et selon les saisons, tantôt dans l'une, et tantôt dans l'autre de leurs riches villas; libres, tranquilles, généreux, répandant de larges aumônes, servant Dieu dans la joie de leur âme : après tant de troubles , ils avaient enfin trouvé le repos. Il y eut là pour ces époux chrétiens deux années de bonheur profond, dans la plus complète et plus douce union de cœur et de vie qu'ils eussent encore connue. Plus, en effet, ils avançaient ensemble dans l'amour de Dieu, plus leur mutuelle tendresse s'élevait et s'épurait en s'élevant : car de même qu'on respire un air plus vif sur les sommets, de même, quand deux âmes quittent la terre pour monter du même vol vers Dieu, dégagées des grossières vapeurs des sens, leur affection devient à ces hauteurs pour ainsi dire plus élhérée et plus pénétrante. Nous entendrons Paulin nous dire combien depuis qu'il est chrétien il aime mieux ses amis; il aimait mieux aussi sa femme; l'amour de Jésus-Christ, en se mêlant à leur conjugale tendresse, sans atliédir la flamme ancienne, y mêlait quelque chose d'infiniment plus doux, plus tendre et plus fort, et scellait une affection, qui toujours peut vadessein sans avoir consulté saint Martin, qui l'approuva ». (P. 22.) Où dom Gervaise a-t-il vu cela?
ciller dans les cœurs humains, de ce je ne sais quoi d'immortel qui vient de Dieu. Mais pour contempler le spectacle de ces époux chrétiens dans tout son charme , il ne faut pas seulement les considérer tous deux; il faut regarder à côté la société qui les entoure; cette Aquitaine, cette Espagne, si dissolues, au témoignage de Salvien : dans un tel temps et un tel milieu, voir fleurir à l'écart, dans deux âmes retirées de cette corruption, ces belles vertus, c'est suave. Une chose pourtant manquait à ce bonheur humain : Paulin, nous l'avons vu, désirait être père, et jusque-là celte bénédiction lui avait été refusée, et devait se faire attendre deux ans encore.
Mais soudain tout faillit encore être brisé par suite d'une de ces révolutions si fréquentes dans l'empire. Après la défaite de Maxime ,., Théodose avait rendu au jeune Valentinien tout l'héritage de son frère Gratien; puis, toutes choses réglées en Occident, après trois ans de séjour en Italie, il était retourné en Orient, laissant auprès du jeune empereur, avec le titre de commandant des armées, le Franc Arbogast. Mais l'ambition n'avait pas tardé à entrer dans l'âme du barbare , et à la fin de l'an 391, le jeune Valentinien mourait, à vingt ans, étranglé par l'ordre du général que Théodose lui avait donné pour tuteur, et qui, n'osant prendre pour lui la pourpre, ou la dédaignant, en décora le rhéteur Eugène, dans la pensée qu'Eugène régnerait et que lui gouvernerait. Cet attentat appela de nou-