CHAPITRE SIXIÈME
leur opulence ne leur disait plus rien au cœur : A qui iraient après eux tous ces biens? Et puisqu'ils peuvent ainsi échapper tout à coup, pourquoi donc y tenir si opiniâtrement? Paulin comprenait, après ces sévères leçons, mieux qu'il ne l'avait jamais fait, la profonde parole de l'Évangile : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, et donnez- le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel '. » En effet, avec ces choses de la terre, on peut, se disait Paulin, acheter le ciel. Les garder, c'est donc les perdre; les donner à Dieu, c'est les gagner. Qu'elles sont mieux entre ses mains qu'entre les nôtres ! Gardien fidèle , il nous les rendra un jour, et avec usure : car à ceux qui les lui donnent généreusement, il se donne lui-même en retour; et y a- 1- il un bien comparable? Quand on posséderait le monde entier, cela vaut-il posséder Dieu ' ?
D'autres paroles des saints Livres le poursuivaient aussi. Cette leçon n'était -elle pas en même temps une épreuve, et cet avertissement un châtiment? Pé-
1 Grégoire de Tours, De Gloria Confessorum , c. cvii.
- Res igitur terrée regni cœlestis émit spein...
Rem In cœlis statuens , ubi fidus crédita custos Christus habel; neque tantum isto, quo sumpserit istinc^ Depositum numéro servat, sed multiplicato Fœnere , seque credentibus efliciet rem.
Et quee res bac re poterit pretiosior esse? Si totus mundus mihi res privala fuisset, Num potior Domino foret hœc possessio Chrislo?
{De Ohitu Celsi pueri, Poema xxxii.)
l;}0 niSTOiRE DE SAINT PAULIN DE NOLE
cheur, n'avail-il pas à redouter les justices divines? Depuis que, ramené à lui-même et aux pensées sérieuses , il s'était placé en face des jugements de Dieu, leur terreur le saisissait; et comme Jérôme dans son désert, il croyait aussi, lui, ancien pécheur, entendre retentir à ses oreilles la trompette de l'ange. Nous le verrons bientôt faire à Sulpice Sévère la confidence de ces pensées.
A l-eur lumière et sous leur impression profonde , une grande résolution, doucement suggérée déjà par Therasia , vint enfin fixer toutes ses incertitudes. Pourquoi ne pas prendre à la lettre les paroles du Maître? Les indications de la Providence n'étaientelles pas assez claires? Qu'est-ce que le monde est pour eux maintenant? La perfection de la vie chrétienne les appelle : manifestement, ils se sentent attirés vers les sommets; mais peut-on s'élever avec ce poids des richesses? Que fait l'homme qui veut traverser un fleuve? il se dépouille. Que fait le voyageur qui veut gravir une côte? il dépose son fardeau'. Ils s'y décidèrent enfin , et se mirent en devoir, liquidation immense, de vendre tout ce qui leur restait de biens , et d'en acheter la croix , selon la belle expression de Paulin, pour la porter toute leur vie'. Ce fut alors surtout qu'ils ouvrirent, comme parle un contemporain, leurs greniers aux pauvres % et qu'ils se
1 Epist. XXIV, ad Severum.
- Porlandamciue crucem, distractis omnibus, emi.
{Natale xiii.) 3 Aperuit horrea sua pauperibus. (Uranius ad Pacalwn.)