CHAPITRE SIXIEME
complurent aux œuvres de la plus admirable charité chrétienne, rachetant les captifs, délivrant les créanciers, faisant venir de tous côtés les malheureux pour leur distribuer des vêtements et du pain.
Deux anecdotes recueillies par Grégoire de Tours % et que Baronius, par une sagace conjecture, rapporte au séjour de Paulin en Espagne, montrent bien quelle impression avait faite sur les contemporains le spectacle de ce détachement et de ces saintes largesses. Nous laisserons aux récits du pieux écrivain toute leur saveur. « Un pauvre, raconte donc le pieux historien, se présente un jour à Paulin et lui demande l'aumône. « Allons, dit Paulin à Therasia, donnez à ce pauvre homme ce qu'il demande. — Mais savezvous bien, répond Therasia, qu'il ne nous reste plus qu'un seul pain? — N'importe, répond Paulin, donnez-le tout de même, le Seigneur nous en enverra un autre. » Mais elle, se croyant plus prévoyante, et voulant se réserver quelque chose, ne le donna pas. Sur ces entrefaites, arrivent des gens qui se disaient chargés de leur amener du vin et du blé; mais, ajoutaient-ils, nous avons été retardés par une tempête, qui nous a fait perdre un de nos vaisseaux chargé de blé. Alors l'homme de Dieu , se tournant vers sa femme : « Vous voyez, lui dit-il, vous avez frustré ce pauvre de ce pain, et c'est pourquoi ce navire a péri.»
* De hujus beati vita nihil legeramus. Ea quse per relationem fldelium cognuvimus, memoravimus. {De Gloria Confessorum, c. cvn.) Grégoire de Tours , mort en u9o, écrivait plus d'un siècle après Paulin.
132 mSTOIRE DE SAINT PAULIN DE NOI.E
L'autre récit ferait croire que Paulin et Therasia, probablement après la mort de leur fils, trouvant importun le voisinage des grandes villes, voulurent plus de solitude encore; car un jour, tout à coup, raconte toujours Grégoire de Tours, u il disparut avec sa femme, et s'en alla au loin. Longtemps après, comme les gens de son pays le cherchaient sans pouvoir le trouver, un marchand son compatriote vint dans la ville où le bienheureux servait le Seigneur, et, l'ayant aperçu, il se jette à terre, lui embrasse les pieds, en s'écriant : « Voilà le bienheureux Paulin , cet liomme connu du monde entier, que ses compatriotes ont cherché si longtemps sans pouvoir le trouver 1 » Puis il se mit à raconter son histoire, au grand étonnement de tous ceux qui étaient là. » Retenons du moins de ces naïfs récits quelle était dès lors la réputation de Paulin, sa charité, et l'admiration dont sa conversion frappait les peuples, et aussi, comme le veut Grégoire de Tours, quelles sont les bénédictions réservées à l'aumône'. Mais il en est des grandes vertus comme des grands crimes : quand on a franchi une certaine limite, l'élan auquel on a cédé ne permet plus de s'arrêter. Donner tous ses biens aux pauvres, c'est-à-dire à Dieu, c'est beaucoup; mais se donner soi-même, c'est encore plus. Pourquoi ne pas aller jusque-là? Pourquoi des conseils évangéliqucs ne prendre que la moitié? Et où gît donc au vrai l'affection? Dans les
1 Ecce quod Iribuit eleemosyna. [De Gloria C on f essor um j. c. CVII.)