CHAPITRE SIXIÈME
lement une seule chair, mais un seul cœur, une seule âme^ »
Voilà bien le mariage tel que le Christ l'a institué: l'union des âmes, des cœurs, des vies. Et c'est parce qu'il l'a fait si pur, qu'il l'a fait si fort: indissoluble.
Mais dès lors, et toujours sollicités, et poussés en avant par la grâce divine, Paulin et Therasia méditaient un troisième sacrifice : celui de leur patrie. L'homme est ainsi fait qu'après certaines douleurs, il y a des lieux qu'il lui coûte d'habiter. Au contraire, la pensée revient toujours d'elle-même à ceux où l'on a été heureux. Dans leur deuil, et aussi dans leur plus grand besoin de solitude pour un plus complet service de Dieu, l'Espagne ne leur agréait plus. Mais où aller chercher cette solitude? Le souvenir du bonheur passé, le sentiment des grâces présentes, se réunissaient pour le leur indiquer. A qui Paulin devait-il tant de bénédictions dans sa vie, et en dernier lieu une protection si manifeste, et un changement enfin qui était l'œuvre si évidente de Dieu? N'était-ce pas à ce saint dont la bonté, depuis qu'il s'était mis solennellement sous sa tutelle, l'avait suivi partout.
1 Tu modo, fida cornes, mecum isti accingere pugnse,
Quam Deus infirmo préebuit auxilium.
Sollicita, elatuni cohibe, solare dolentem ,
Exemplum vilœ simus uLerque piae. Custos esto tui custodis; mulua redde;
Erige labantem, surge ievantis ope.
Ut caro non eadem lantum, sed meus quoque nobis
Una sit, atque duos spiritus unus alal.
(Lebrun , I. II, Appcndix , Poema i, Ad conjugem.)
138 niSTOIRE DE SAINT PAL'LIN DE NULE
« Qui m'a donné, s'dcriait-il plus tard, de mépriser tous CCS biens terrestres, pour faire mon unique bien du Christ lui-même? qui, si ce n'est vous, û Félix, vous, mon grand protecteur toujours, l'ennemi de mes péchés, mais l'ami de mon salut? Oui, c'est vous qui avez rompu nos liens de chair ^ » Quelle reconnaissance pourrait être trop grande pour de tels bienfaits? Pourquoi ne pas se confier tout entier à un ami si fidèle, et ramener sa vie nouvelle au lieu qui en avait été pour ainsi dire le berceau? Là où est F"élix, là serait la patrie. Ainsi vint peu à peu à Paulin la pensée de tout abandonner, pour aller se créer 'une dernière et définitive demeure auprès du tombeau de saint Félix, Celte retraite lointaine, au fond de l'Italie, par delà cette barrière sacrée de Rome, que les barbares n'avaient pas encore franchie, que sans doute ils ne franchiraient jamais, — les âmes romaines, en 393, et alors qu'un homme comme Théodose couvrait l'empire, ne pouvaient guère concevoir l'idée que Rome tomberait sitôt aux mains des barbares; — une vie de paix dans cette Campanic où il n'avait jamais eu que des joies, une solitude profonde où il pourrait tranquillement méditer les choses éternelles : toutes ces perspectives commencèrent à lui apparaître, non comme un rêve irréalisable, mais
* Quis me rem compulil istam
Spernere pro Clirislo, ul Christum mihi verlon4 in rem? Quis nisi tu, semper mea magna potentia, Félix, Peccatis inimice meis, et amice saluti...
Tu carnea nobis Vincula rupisti. [Natale xu\.)