CHAPITRE SIXIÈME
lève d'Ausone, les habitudes du style virgilien etcicéroniea, qui devaient lui faire trouver trop simples les saints livres, ainsi qu'il était arrivé à lui-même, au désert de Ghalcis, quand, après avoir lu Cicéron, Fronton, Quintilien, il ouvrait la Bible, et puis les difficultés du texte sacré, il cherche à le prémunir contre ce double obstacle.
En ce qui touche l'absence des procédés ordinaires du style dans la Bible : « Non, disait Jérôme, il ne faut appeler rustiques, grossiers, ni Pierre, ni Jean, qui pourraient dire aussi comme Paul : Nous sommes inhabiles à parler peut-être, mais il en est autrement de la science. Quoi ! Jean un rustique, un pêcheur, un ignorant ! Et d'où viennent donc ces paroles : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu? Le Verbe, c'està-dire la parole, la raison , l'intelligence calculatrice, la cause universelle par laquelle subsiste tout ce qui est : toutes choses qui conviennent parfaitement au Christ. Et voilà ce que le docte Platon n'a pas su, ce que l'éloquent Démosthènes a ignoré. » Et quant aux difficultés des textes sacrés , il en convenait : « Un voile couvre la face de Dieu , et on ne peut contempler cette face qu'après avoir levé ce voile. » Jérôme s'offrait donc à lever ce voile pour Paulin, et pour lui donner d'abord comme une idée générale de l'Écriture , il en parcourait successivement les divers livres , caractérisant en quelques traits rapides et sûrs les auteurs sacrés; et il concluait ainsi : « Je vous le demande, ô frère très cher, vivre au milieu
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de telles choses, les méditer assidûment, ne connaître, ne chercher que cela, n'est-ce pas déjà commencer sur la terre la vie du ciel? Non, ne vous offensez pas de la simplicité des saintes Écritures; elles sont simples, à dessein, pour s'attempérer aux intelligences le plus humbles, mais elles offrent des sens profonds aux plus grands esprits. Pour moi, ajoutait-il, je ne me flatte pas certes de tout connaître et de tout comprendre, et de cueillir les fruits d'un arbre dont les racines sont dans le ciel ; mais j'avoue que c'est là mon désir. J'ai fait les premiers pas, je viens volontiers au-devant de celui qui ne s'est pas levé encore; je ne me donne pas comme maître, mais je m'offre comme compagnon •. »
Sur la question des biens , le rude solitaire de Bethléhem n'était pas l'homme des atermoiements; il conseille à Paulin d'en finir au plus vite : « Hâtezvous, et le câble qui retient encore votre barque au rivage, ne le détachez pas : coupez-le \ Quiconque a
1 Oro, le, frater charissitne, inter haec vivere, ista meditari, nihil aliud nosse, nihil quœrere, nonne tibi videlur jatn hic in terris regni ccolestis habitaculum? Nolo olïendaris in Scripturis sanctis simplicilate et quasi vilitale verborum , quae sic pio feruntur... ut in una eademque sententia aliter dodus, aliter audiret indoctus. Non sum lam petulans et hebes ut hœc me nosse pollicear, et eorum fructus capere quorum radiées in cœlo fixse sunt; sed velle fateor. Sedenti me prœlero; magistrum renuens, comilem me spondeo. (S. Jérôme, Lettre à Paulin; la 50" de rédilion bénédictine.)
2 Ces paroles sufllraient à elles seules pour montrer que la lettre à laquelle elles répondent n'a pas été écrite de Noie, mais d'Espagne.
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renoncé au siècle ne s'amuse pas à vendre avantageusement des biens qu'il méprise, puisqu'il les vend. Le vivre et le vêtement, voilà les richesses du chrétien. Quoi donc? en remettant ainsi au lendemain, en renvoyant de jour en jour le sacrifice, craignezvous que si vous ne vendez avec précaution et une à une toutes vos possessions , le Christ n'ait pas de quoi nourrir ses pauvres? Sachez d'ailleurs qu'on n'a tout donné à Dieu que quand on s'est donné soi-même. Pour se dégager ainsi de tout, que faut-il? me demanderez-vous. Une chose : songer qu'on doit mourir un jour *. »
Paulin et Therasia reçurent cette lettre avec grande joie; elle leur mit au cœur un nouvel aiguillon, et fixa toutes leurs incertitudes. Paulin pressa la vente de ses biens, et, selon l'expression pittoresque de Jérôme, le câble qui retenait sa barque au rivage , il ne le détacha pas , il le coupa. En même temps, il s'attacha avec ardeur à l'étude de la sainte Écriture, et il s'en empara tellement que nous la verrons désormais couler, pour ainsi dire, avec son propre style dans ses lettres, en former comme
1 Festiua, quseso, et hœrentis in solo naviculœ funem magii; pracide qiiam solve. Nemo rcnuntiaturus sseculo bene potest vendere quae contempsit ut venderet. Victus et vestitus divitiœ sunt Christianorum... Scilicet nisi tu semper recrastinans, et diem de die trahcns, caute et pedetentim tuas possessiunculas vendideris, non habet Chrislus unde alat pauperes sucs. Totum Deo dédit qui seipsum obtulit. Facile contemnit omnia, qui se cogilat semper esse moriturum. (S. Jérôme, Lettre à Paulin; la 50« de Tédition bénédictine.)
le tissu, et donner à ses écrits le plus pénétrant de leur charme, le plus exquis de leur parfum. Sa méthode d'interprétation sera celle d'Ambroise et de Jérôme; à leur exemple, il y cherchera surtout le sens moral, des lumières pour la direction de la vie, des inspirations pour l'âme. Selon un mot do Jérôme encore, il jettera l'écorce , et cassera la noix pour avoir le fruit, c'est-à-dire, il ira du sens littéral, extérieur, pour ainsi dire, au sens caché, profond , et ce qu'il tirera ainsi des textes est admirable.
Cependant le désir d'aller abriter sa vie à Noie germait toujours dans sa pensée. Il s'en était déjà ouvert confidentiellement à quelques amis, notamment à Sulpice Sévère. Laissa-t-il trop transpirer ce projet, et la crainte de perdre des hôtes si précieux fut- elle pour quelque chose dans la violence que lui fit le peuple de Barcino? Quoi qu'il en soit, le jour de Noël de l'an 393, Paulin et Therasia assistaient sans défiance aux solennités de- la Nativité du Sauveur, dans l'église de Barcino, quand tout à coup un tumulte retentit : c'était le peuple qui demandait à grands cris à l'évêque d'ordonner prêtre Paulin. La môme violence avait été faite trois ans avant à saint Augustin , et antérieurement encore à saint Ambroise. Étonné , effrayé , Paulin se défendit de toutes ses forces, et tenta même de s'échapper; mais les rangs pressés de la foule ne lui permirent pas de sortir. Obligé de céder, mais cependant ne voulant à aucun prix renoncer au tombeau de saint Félix, il